CHAPITRE III
Début de Jenny Vertpré. — Grenadier, que tu m'affliges. — Un billet de mille francs. — Deux enterremens. — Le claqueur et le pair de France. — Une banqueroute. — Une fête. — Un désespoir.
Notre théâtre fit bientôt une acquisition précieuse dans la personne de la gentille Jenny Vertpré, devenue depuis madame Carmouche, et qui, toute petite qu'elle était, s'était fait 'Une réputation coîossaïe dans la Pie voleuse, d\\ iliéàîro de la Porle-Saint-Martin.
Tonte jeune encî)re, elio avait joué, auYaudevilie, les rôles de petites filles ; elle dëbnta à notre théâtre avec un grand succès^ et ce ne fut pas sans éveiller la jalousie de Pauline , qui était depuis long-temps la reine des Variétés.
Jenny joua Sage et Coquette, la Chercheuse d'Esprit et la Fille mal gardée.
Pauline se crut un instant détrônée. Elle l'ut [>rès d'un an sans créer de rôles.
Mais je m'aperçois que je parle beaucoup des autres et que je m'oublie.
Voilà mes deux triomphes qui arrivent.
Victoire, dans les Cuisinières , et madame Fraîrlie-Marée, dans la Marchande de goujons.
L'E M». DEMOISELLE FLOl'.E. ^ 7")
A (Ole de Jenny Verlpré, me voilà l'actrice à In mode.
Je chante dans les Cuisinières :
Grenadier, que tu m'affliges, En m'apprenant ton départ.
lit je suis presque auteur ; car il faut que je vous le dise : c'est moi qui ai arrangé cette chanson, c'est moi qui l'ai donnée aux auteurs de la pièce , c'est moi qui en ai'^^dicté Tair à M. Blanchard . notre chef d'orchestre, et oîi a bien voulu dire que c'est moi qui ai fait le succès de celte chanson, par la manière dont je l'ai chantée.
Flore est donc enfui une actrice en vogue; elle fait, à son tour, courir tout Paris.
Hi^ Ml': MOI r. ES
Les adorateurs se réveillent; les poulets et les billets doux ra'arrivent de tous côtés.
Fi donc ! messieurs ; parce qu'une actrice vous plaît, vous croyez que vous devez lui plaire. Vous [lensez qu'un théâtre est un sérail où vous avez le droit de jeter le mouchoir. Et parce que l'on chante , dans une pièce oii je joue une jolie commère :
C'est l'amour, l'amour, l'amour.
Qui fait le monde A la ronde , Et chaque jour, à son tour, Le monde fait l'amour!
VOUS croyez que je dois chanter celte chanson avec tout le monde !
Cette erreur, trop accréditée, amena l'aventure suivante :
1>K MiDLMMiSKU K ILOlîK. 75
Je reiîlie un soii', et je ne trouve pas ma femme de cliaiiibre. Je la tîemàhde : ma cuisinière me répond que mademoiselle Julie était soriie en disant qu'elle allait dîner en ville , et qu'elle n'était pas rentrée. J'eus beaucoup d'hiltoeur ; je venais de jouer, j'étais fatiguée. Ma cuisinière me déshabilla, et je tné couchuî en me promettant de gronder le lendemain mademoiselle Julie.
Je sonnai en m'éveillanl. La cuisinière vint encore, et me dit que Julie n'était pas rentrée. Je lui avais payé ses gages la veille; je pensai qu'elle avait voulu me quitter, mais je trouvai singulier qu'elle l'eut fait de cotte manière.
J'allai visiter sa chambre : elle avait em-
r-ortc ses elTels.
Dans le même moment, on me dit qu'un monsieur demandait à me parler.
Ce monsieur entre et me salue d'un air assez dégagé.
— Qu'est-ce qui me procure , monsieur, l'honneur de votre visite?
— Vous vous en douiez , me dit-il en souriant.
— Nullement, monsieur.
— C'est moi qui suis venu hier, en votre absence.
— On ne m'a parlé de personne.
— Je viens chercher la réponse au billet.
— Quel billet, je vous prie?
DE MADEMOlpEfXE FLORK, 77
•— Ge'ui que j'ai laissé {>onr vous.
— On îie m'en a point donné.
vc —Je l'ai remis à voire l'cinme de chambre.
— Je n'ai point vu nia femme de chambre depuis hier.
. } Al-À
— Veuillez la faire venir.
— Je ne sais où elle est.
— Ah! madame, c'est une mauvaise plaisanterie, me dit ce monsieur en me prenant la main.
Je la retire vivement, en lui disant: — Mais, monsieur, puisque je n'ai point reçu voli'c billet, dites-moi quel en était le con-
78 MpioinES
tenu. Si c'est une déclî^ratioa , elle est fort inutile, et je vous prie de vous retirer.
Ce monsieur prend alors un ton fort impertinent et me dit : — Madame , si vous refusez de m' écouter, rendez-moi mon billet.
— Mais , au nom du ciel , monsieur, quel billet?
— Mon billet de mille francs.
A ces mois, mon étonnement fut au comble, et, la colère m'eiiiporlanî , je lui dis : — Sortez, monsieur, sortez à linslanl de che/« moi...
Voici le liiol de 1 ënigiiie.
Ce monsieur s'était pvétienlé ( bez moi , la veille, et avait deuiaudéà nie parler jx)ur affaires.
DE M ri DEMOISELLE FLORE. 79
Ma feiiiine de chambre , en le recevant , l'avait prié de lui dire ce qu'il désirait, afin de m'en rendre compte à mon retour.
Ce monsieur, sans plus de façon, lui avait remis entre les oiains un billet de mille francs, en lui disant qu'il reviendrait le lendemain chercher sa réponse.
Ma femme de chambre avait jugé à propos de s'approprier l'argent et de disparaître.
Ce monsieur voulait m'en rendre responsable.
J'a|:^ï::ég^ la scène. Il ne paraissait pas entendre raison , je fus forcée... de le mettre à la porte.
Félix , qui rentrait dans ce moment , voit
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sur le palier lin homme qui liaraissail fort eu colère, et qui , passant près de lui , le liemla violemment.
Jifcj:-- Vous pourriez, monsieur, lui dit-il, prendre garde à ce que vous faites.
— El vous aussi, monsieur.
— Vous avez failli me renverser.
■- — Si cela ne vous convient pas, j'en suis fâché.
^'^ Ouaiid on fait une maladresse involontaire, on fait ses excuses.
•^ — J'en reçois quelquefois, je n'en fais jamais.
— Et moi, monsieur, je châtie ceu.\ qui m'insultent.
— Vous avez de l'humeur, monsieur, et moi aussi. Je cherchais quelqu'un pour passer la mienne ; si vous voulez, ce sera vous.
— Une provocation ?
— Oui, j'ai envie de me battre ; autant avec vous qu'avec un autre.
— Mais, je ne vous connais pas.
— Voici ma carte.
Et, sans attendre de réponse, ce monsieur partit comme un éclair.
J'avais entendu ce dialogue. Je rouvrais ma porte pour donner une explication , mais cet homme était déjà bien loin.
— Félix ! m'écriai-je, est-ce que vous irez ?
T. III. (i
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— Je ne puis pas faire autrement.
—- Se petït-il? Quoi! pour un mot! Et je serais la catise d'un duel !
— Que voulez-vous ? je ne puis pas passer pour un lâche î
— Mais je ne le souffriiài pas! Apprenez de quoi il est question. C'est un malentendu.
Je lui racontai ce qui venait de se passer. Loin de le calmer^ je vis que je l'irritais.
— Comment ! dit-il, un insolent se présentera chez vous, il vous insultera, et vous voulez que je souffre cela de sang-froid? Non! ce monsieur recevra une leçon.
Je dis h Félix tout ce que je pus imaginer, il ne voulut rien entendre.
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— Ce monsieur, dit- il, m'a laissé son adresse ; j'enverrai dès demain, chez lui , un de mes amis, régler les conditions de la rencontre.
Je rentrai chez moi, désolée de celte aventure, lin des amis de Félix arrivait , il le mit au fait, et le pria d'arranger les choses comme il convenait.
Cet ami était un de nos auteurs ; il demanda à voir la carte de ce mon^.ieur, il lut le nom et l'adresse : Edouard P , hôtel du Gaillard-Bois, rue de l'Échelle.
— Oh ! dil-i!, notre adversaire loge en hùiei garni : c'est donc un voyageur ! N'importe ! j'irai demain, de boaiie heure , et je saurai si
c'est un homme avec qui l'on puisse se mesurer sans se compromettre.
Je passai la nuit dans la plus \ive iuquie'lude.
Félix n'avail rien perdu du sang-froid qu'il conservait toujours. Je n'ai jamais connu de caractère plus calme et plus flegmatique.
Le lendemain , de bonne heure , il entra chez moi, et me dit :
— Ma chère Flore, soyez tranquille; j'ai la main assez sûre , et je ne suis maladroit ni à l'épée, ni au pistolet.
Dans le même instant, son ami arriva, il avait la figure toute bouleversée.
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— En \oilh bien d'une autre ! dit-il.
— Qu'est-ce donc ?
— Je suis allé à l'hôtel du Gaillard-Bois , j'ai demandé M. Edouard P
— Eh bien ?
— II a pris , hier au soir , la diligence de Lyon, et il doit être , ce matin , à vingt-cinq lieues de Paris.
Je respirai.
— Crois-tu , dit Félix à son ami , que je doive faire le voyage de Lyon ?
— Je ne le pense pas.
— Ni moi non plus, dit Félix.
Nous déjeûnâmes plus gaîment que je ne l'avais espéré.
Comme nous étions à table , on annonça une visite ; c'était encore un inconnu. J'hésitais si je devais le recevoir. Félix dit qu'on le fît entrer : mais j'exigeai que ces messieurs restassent.
r^QUç yîiî^es enlrpr un homme d'assez bonne façon, qiioiqu'un peu commun; il salua t|rès poliment et me demanda s'il pouvait me parler devant ces messieurs.
— En toute assurance, lui dis-je : ces messieurs sont mes amis.
— Madame, me dit cet homme, je viens vous prier de m'honorer de votre confiance,
— Pour quel objet, nionsieur?
— il ne m"appurlie}ît pas de faire mon
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éloge, mais je puis assurer madame qu'elle ne peut pas se placer en meilleures mains,
— Je ne vous comprends pas, pionsieur.
— J'ai déjà une fort belle clientèle , et je serais flatté que madame voulût bien l'augmenter.
— Mais, monsieur, qui êtes- vous donc ?
— Madame, j'ai fait mes preuves sous les meilleurs chefs , avant d'entreprendre par nioi-même, et je suis capable de diriger mainlepajit; aussi puis-je répondre de ma manière çl'p3^éçiiter, J'fii des anlécédens honorables, çtjt. depuis phisie\i.rs années, je ris pour M. Désaugiers et je pleure pour M. Boiiilly.
— Vous riez, vous pleurez?
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— Oui , madame , c'est la perfection du genre. Autrefois on se bornait à claquer : mais maintenant on fait mieux , et c'est moi qui ai inventé les rieurs. Comme madame joue le genre comique , je lui promets une brigade dont je dispose ; je ne lui demanderai qu'un certain nombre de billets, et j'y joindrai pour son service ceux que je reçois de ses camarades : par ce moyen , les quatre places qu'elle me donnera par jour feront pour elle Teffet d'une douzaine.
'^' Je trouvai la proposition assez, singulière. J'avouerai franchement que je n'avais pas encore employé ce moyen. Je me fiais au suflrage du public, et je m'en contentais. Je le trouvais assez flatteur. Je le dis à cet homme, qui me répondit :
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— Madame n'est en première ligne que depuis peu de temps , et c'est sans doute parce qu'elle n'a pas su se faire mousser. Mais madame mérite maintenant que l'on fasse ses entrées.
Nous avons eu le malheur, ajoula-t-il , de perdre dernièrement notre chef , un homme bien habile et bien recommandable, qui a gagné à son métier de quoi acheter trois maisons sur le pavé de Paris. Vous avez dû connaître M. Sauton, il était autrefois bijoutier dans le faubourg du Temple. C'est lui qui a perfectionné l'usage de la claque. Je suis son élève, et j'aspire à l'honneur de le remplacer.
Je congédiai cet homme , en lui disant que je réfléchirais sur sa proposition.
Quand i! fui parti, l'ami de Félix nous dit :
— Je me suis trouvé par hasard à l'enterrement de ce M. Sauton, et il y est arrivé une assez drôle d'aventure.
Sauton était franc-maçon, et dans les hautes dignités de sa loge.
Quand son convoi est entré au cimetière , on a déposé sur son cercueil tous ses insignes et toutes ses décorations : un grand cordon rouge, des croix et des étoiles en diamans ou en verre de couleur ; cela brillait beaucoup;
En même temps que son convoi , arrivqit celui d'un pair de France.
Chacun suivait son défunt. La suite de Sauton était beaucoup plus nombreuse que celle
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du pair de France. Tous les claqueuîs de Paris élaieiU là, avecim nomi)re très considérable des frères de la loge maçonnique.
Un personnage fort connu , qui devait se trouver nu convoi du pair de France, avec la mission de prononcer sur sa tombe un discours, arriva un peu tard, et, trompé par le luxe de décorations du cercueil de Sauton, il le suivit au lieu de l'autre ; el, arrivé au bord de la fosse, il lit signe qu'il voulait parler: on fit cercle autour de lui.
Son discours faisait l'éloge des vertus pujiljques et privées du défunt , de ses grands talcQS politiques , et du lusire qu'ils avaient répandu sur sa vie. Il pariait du lliédlrede sa gloire, des applaudisscmcns que son nom seul
avait provoqués. Les claqueurs étaient dans l'enchantement.
Les parens du pair de France ne voyant pas arriver l'orateur qu'ils avaient probablement soldé, un d'eux avisa notre homme sur la fosse de Sauton, s'approcha, et quelques paroles lui firent comprendre le quiproquo.
L'orateur terminait son panégyrique, en disant que la France inscrirait le nom du grand homme d'État dans les fastes de la reconnaissance , et que ses cendres auraient été déposées au Panthéon, si l'on n'avait pas donné à cet édifice une autre destination.
Qu'enfin le défunt garderait la réputation du plus illustre et du plus digne des pairs.
A ce mot de pair^ trompés par la ressem-
blance du moi avec celui de père , les enfans de Sauton se mirent à fondre en larmes.
Le parent, prenant l'orateur [nr le bras, l'entraîna en lui disant : — Étourdi que vous êles , vous avez prononcé cet éloge sur la tombe du chef des claqueurs des Variétés.
— Eli bien ! dit l'orateur, il a fait beaucoup d'effet, il va en faire beaucoup encore.
Je passai le reste de la journée avec Félix et son ami. Il ne fut plus question du duel.
Depuis quelque temps, ma position était extrêmement agréable. J'étais applaudie au théâtre, j'avais de bons appointemens, je vivais dans une société charmante, et je découvrais tous les jours de nouvelles qualités dans celui auquel j'avais lié mon sort.