‹ Mémoires de Mlle Flore, artiste du Théâtre des variétés (volume 2)Chapitre 5 sur 23 · ftlÉMOlî'.LS · texte numérisé non relu

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Un an se passa sans qu'aucun accident vînt troubler le bonheur dont je jouissais.

Cependant je commençai à m' apercevoir que Félix était triste et rêveur.

Sdti humeur, jusque-la si douce, devenait inégale.

Quelle pouvait être la cause de ce changement?

Je redoublai pour lui de soins et d'attentions. Ma conduite no pouvait kii donner aucun on dirag^.

Était-il jaloux, ou bien commençait-il à se lasser de notre liaison ?

Les hommes sont si singuliers, qu'une com-

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pagne douce, bonne et sage les fixe quelquefois moins qu'une femme inconstante, légère, et qui emploie les artifices de la coquetterie.

J'eus envie de ranimer ainsi les sentimens de Félix qui avaient l'air de se refroidir; mais cela n'était pas clans mon caractère.

Sa tristesse augmentait de jour en jour et commençait à m'inquiéter.

J'insistai tellement pour en connaître la cause, que j'obtins enfin de lui l'aveu du sujet de ses chagrins.

— Ma chère Flore, me dit-il, j'ai fait une grande imprudence. Ma fortune était assez belle pour que je dusse m'en contenter; j'ai été ambitieux, j'ai voulu l'augmenter, et j'ai

eu le malheur de placer mes capitaux dans une grande spéculation.

J'ai appris dernièremenl que l'homme en qui j'avais eu confiance était un de ces habiles intrigans comme on en voit malheureusement trop.

lia fait une énorme banqueroute, et il vient de partir pour Bruxelles. Je suis ruiné !

Je ne dirai point que cette nouvelhî ne me fut pas sensible, cependant ellem'afïligea moins que si Félix m'eût appris qu'il avait cessé de m' ai mer.

Je lui étais attachée autant qu'on peut l'être à quelqu'un qui passe sa vie à s'occuper de notre bonheur. Non seulement j'étais recon-

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naissante de tout ce qu'il avait fail pour moi, mais ses bonnes et aimables qualités m'avaient fait trouver en lui un ami, chose si rare dans toutes les positions de la vie.

— Vous êtes ruiné, lui dis-je, ruiné tout à fait?

— Ce qui me reste ne serait pas suffisant pour tenir dans le monde le rang auquel je suis habitué.

— Et croiriez-vous, lui dis-je, que votre malheur puisse influer sur mes sentimens ?

Me regarderiez-vous comme une de ces femmes qui s'attachent par un vil intérêt ? J'ai partagé votre bonheur, je partagerai votre infortune. Vous trouverez auprès de moi des

consolations, et je volis prouverai q|ue je tdus aimais pour TOus-même.

^- Je n'en doutais pas, me dit Félix.

— Mes appointemens, avec ce qui vous reste, nous serons suffisans pour mener une existence tranquille.

Voiis connaîtrez vos vëritabîès ainis.

Souvenez-vous, ajoutai-je en i-iant/ de ce que dit Cadet-Roussel beau-père, avec beaucôlilidë ()hiléiS(3phie. Voiis tiià^èz Vu jouer le rôle de Manette, dans cëtie pieté. Je la sais' par cœur ! Brunet était superbe quand il disait à feeuglant :

« Les amis sont comme les fiacres, on les » trouve tant qu'il fait beau et qu'on n'en a pas

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» besoin. Qu'il iiehrie une averse^ ils font les » insbléns et vous disent des sottises ! »

— Comment ! me dit Félix, vous voudriez que je «le misse à vôtre charge, que je me déshoriorasse en acceptant...

— J'ai bien accepté de vous , moi ; ce ne sera qu'une restitution. Entre amis véritables, on ne doit pas compter. Et d'ailleurs, qui le saura ? Croyez- vous que je serais capable d'aller me vanter d'une chose qui ne doit satisfaire que mon cœur, ei qai vous îe fera connaître tout enlîei^ ?

— Bonne Flore, je ne m'étais pas trolîipé, en vous jugeant aussi franche que désintéressée. Ne parlons plus de cela. Je vais m'occuper des démarches nécessaires pour essayer

de faire poursuivre le misérable qui non seulement enlève mon bien, mais celui de beaucoup d'autres.

C'était un homme qui avait une haute réputation : sévère dans ses mœurs, affichant la vertu. Ceux-là soat bien plus dangereux que les autres; on se laisse prendre à leurs dehors hypocrites.

11 y a des tartufes de finance, comme il y a des tartufes de politique et de religion.

Quelque temps se passa, les démarches furent infructueuses. Le banqueroutier avait habilement dénaturé ses valeurs en faisant des acquisitions sous des noms d'emprunt. Les créanciers en furent pour leurs frais de poursuites : il fallut se résigner.

Nous dëcidâriies que nous quitterions nos appartemens élégans, qu'au lieu d'en avoir deux nous n'en aurions qu'un, que nous nous contenterions d'une seule domestique.

— Il y a, dis-je à Félix, des gens plus malheureux que nous. Nous aurons plus que le nécessaire. 11 faut toujours regarder au dessous de soi.

Vous verrez comme je serai bonne ménagère, comme je mettrai de l'ordre dans notre maison, comme notre petit intérieur sera heureux. En vérité, je suis presque contente de ne plus vivre dans ce tourbillon de fêtes et de plaisirs que vous me prodiguiez.

Nous étions entourés d'indifférens, nous vivions pour les autres qui ne nous en v^^avaient

pas de gré ; nous vivrons pour nous , et nos sacrifices mutuels ne nous coûteront pas, en songeant que chacun de nous les fait à ce qu'il aime.

Félix approuva tout ce que je disais, applaudit à ma résignation, et m'assura qu'il la partageait.

A dater de ce jour, il parut plus tranquille, le sourire revint sur ses lèvres ; je le crus heureux, je fus heureuse.

Le jour de sa fête approchait ; je voulus lui faire une petite surprise. J'invitai à déjeuner quelques bons amis , il y en avait peu ; c^é- • taient ceux qui lui étaient restés fidèles.

Les invités arrivèrent de honne heure. Sur

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uije table garnie de bouquets, un repas mo.deste était préparé. Félix n'était pas sorti de son appartement , j'avais fait tous les apprêts dans le mien^ et j'y avais présidé moi-même.

L'heure à laquelle nous déjeûnions ordinairement étant sonnée, je me chargeai d'aller chercher Félix, et de l'amener sans le prévenir de la surprise qui l'attendait.

J'entre chez lui, je vais à la porte de sa chambre^ elle était fermée ^ je frappe, j'appelle : point de réponse.

Je descends, et je demande au portier si on l'a vu sortir ; on m'assure que non.

Je remonte, je frappe de nouveau, Félix ne

répond pas ; je commence h prendre de l'in-

quiétude, et je vais dire à mes convives ce qui se passe.

Il est peut-être malade, il peut avoir perdu connaissance ; il faut entrer de force : on enfonce la porte, qui cède facilement.

Une horrible odeur s'échappe par la porte que nous venions d'ouvrir ; tout le monde recule ; seule je me précipite dans la chambre, je cours au lit de Félix.

Un énorme brasier fumait encore; Félix ne respirait plus !

Il s'était asphyxié.

Je tombai de mon haut sur le plancher.

Je passe tous les tristes détails qui suivirent

ce malheureux événement, je n'en dirai qu'un seul .

Sur le bureau de Félix élait un papier avec ces mots tracés de sa main :

« Vivre aux dépens d'une femme, cela est impossible. »

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