CHAPITRE IV
Le Soldai laboureur. — Les Cochers. — Jenny Vertpré entre aju pyoïnaae. — flore sur \^ pavé. — D^çsaugier? dijrepfeur du Vaudeville. — J'y débute. — Encore Emile Cottenet. — MM. de Guerchy et Bernard Léon — Un précipice. — î^'Odéi^D.— L^ Jar.difi ^des PlanUîp. — ■ Le§ i^onjmgs e^ les bêtes.
Je m empressai de quiUer une maisoa où j'aurais vécu au milieu de pénibles souvenirs.
Je fus long-temps h me cpp^pl^i* de ja pjerfg d'un homme qui me faisait apprécier sa délicatesse d'une manière bien cruelle.
108 MÉMOII'.ES
Quelle différence entre Félix et ce malheureux Alexandre ! Celui-ci aurait bassement vécu aux dépens d'une femme, et l'autre mourait noblement parce qu'il ne pouvait plus faire avec elle un généreux usage de sa fortune.
J'étais donc destinée à mal choisir l'objet de mon attachement , ou à le perdre quand j'avais eu le bonheur de faire un bon choix.
Mais il faut dans le monde de la philosophie. Il n'est point d'éternelles douleurs, et quoiqu'on dise qu'une belle affligée en est plus belle de moitié, et que les larmes Tembellissent encore , je m'aperçus , au contraire , que je m'abîmais les yeux.
On peut regretter sincèrement quelqu'un
DE MADEMOISELLE FLORE. lOO
sans aller s'enterrer avec lui ; c'est la réllexion que je fis en voyant jouer, au théâtre du Vaudeville, la }^alrone (ÏÉphêjc, de Radet, que l'on me dit êire imitée d'une histoire vé~ l'iîable arrivée il y a deux mille ans, et racontée par un sieur Pétrone , d'après lequel La Fontaine en avait fait une charmante fable.
Comme je n'étais pas encore bas-bleu, je ne savais pas ces détails ; mais j'en conclus que, puisque les femmes se consolaient, il y a si long-temps, de la perle de ceux qu'elles avaient aimés, je pouvais suivre leur exemple.
J'eus, d'ailleurs, beaucoup d'occupation au théâtre ; j'y créai plusieurs loles nouveaux, et il fallait garder ma mémoire pour les ap-
prendte; et retf otiver ma bonne hemetir pour y être gaie.
C'est là ce qui rend difficile le métier de comédien, comme j'en ai déjà fait l'observation dans l'introduction de ces Mémoires, et comme rexprime ce couplet que chantait madame Bras, dans une pièce intitulée la Petite Revue, en parlant du métier de comédien :
Se cdhttefairè à" chaque irisUJnt ; Et prendre un nouveau caractère; Paraître gai , Vif et cdritbrîf , Lorsque l'on est tout le contraire; Quand on a tout à désirer, Faire ses efforts pour séduire, El souvent , luut prêt à pleurer, Dés autres exciter le riie !
J'avais besoin de mon état, je l'aimais : je m'y livrai enlièrenicnt.
Ce fut h cette époque que je cféal lé rôle de
DE MADEMGL'lifcLK nollE. 1*1
Nanelte dans One pièce ddhi la vogue ne permet pas que je l'oublie, dans le Soldat Lahôureurf où Lepeintre eut un si grand succès^ et où Arnal commençait à se faire remarquer. J'avais à lutter de comique, dans Cette pièce; avec Brunet et Odry, avec la bonne Barroyer ; il fallait prèîidrc garde îi moi, d'autant que j'y disais : « Je rie crois pas avoir îme figure à inspirer ïâ tristesse. »
Arnal me répondait : « Cette mine réjouie, ces yeux vifs, cette boucHë riante; ces... »
J'élais obligée d'être gaie dans madame Paleron, la belle bouchère du Petit Bossu du Girbê-Vdiltou, où Vëriiët était le j)liis bo^lfon clé totK leé bbs^às pààses et à venir.
Et dans les Cochers^ cette excellente farce
de mes bons amis Dumersan, Brazier et Gabriel; j'y faisais pouffer de rire dans le rôle de la grosse Chonchetie, où Arnal me donnait encore la réplique. Arnal était lancé, on voyait tout ce qu'il deviendrait.
J'eus autant de succès en chantant la chanson des Cochers y que j'en avais eu en chantant celle des Cuisinières. Et de plus, je dansais!... comme on n'a jamais dansé.
Je vous ai dit que la seule leçon de danse que j'aie jamais prise, est celle que Vestris ne m'avait pas donnée.
Que le théâtre des Variétés était heureux dans ce temps-là ! La troupe était excellente! On faisait tous les jours trois mille francs de recette.
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Pendant qu'on jouait les Cochers, je me rappelle que mes trois auteurs étaient allés au Havre, faire un petit voyage d'agrément, manger des huîtres, et chercher pour moi un nouveau rôle.
Brunet leur écrivit : a xMes chers amis, revenez bien vite, et apportez-moi la pièce que vous m'avez promise, car nous ne faisons plus que deux mille francs de recette, et je vais être obligé de mettre une nouveauté sur notre affiche. »
Je fis bientôt après un tour de force.
Jenny Vertpré répétait un rôle charmant, dans un vaudeville intitulé la Chambre de Suzon,
La veille de la représentation, Jenny quitta
IIÛ MÉMUliil'S
tout d'un coup le rôle et le lliéâtre pour s'en aller au Gymnase, où M. Scribe avait besoin d'elle, et où M. Dclestre-Poirson l'avait engagée mystérieusement.
Il s'agissait de parer ce coup inattendu. Je ne demandai que vingt-quatre henres, je passai la nuit, et je jouai le rôle.
Tout le monde m'en sut bon gré , excepté mes bonnes amies, qui commençaient à devenir jalouses de mes succès.
Je fais cette remarque, parce qu'elle va bientôt avoir son applicalioii.
J'eus le malheur de réussir complètement dans le iôle d'une jeune veuve coquette de la pièce des Paysans.
Une petite actrice , dont je tairai le nom,
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qui tenait aux grandes cbquettes, en eut assez d'humeur pour Ja témoigner hautement, et assez d'iniluence pour s'en venger secrètement, c'est du moins ce que l'on m'a assuré; mais, ce qu'il y a de certain, c'est qu'au milieu de mes succès, je fus arrciée tout à coup par ia chose la plus imprévue.
Mon engagement ne fut pas renouvelé.
J'en demandai la raison.
On me rëpoiidir qîi'on ii'vn avait pas... à me donaor.
Kl voll:i Flore sur le pavé, coiimîe une domestique à qui on donne huit jours po-ir chercher Uîie p'ace , cr.r nous élions nu mois de mars, ei les engàgt3ïne;-^s de théâtre se font au mois d'avril.
Hélas ! mes chers lecteurs, c'est au théâtre comme dans le monde : le bonheur fait des envieux, et les succès font des ennemis. Voulez-vous être heureux et tranquille? soyez médiocre.
Heureusement que je n'eus pas besoin d'aller au bureau de placement.
Dès que le bon Désaugiers , qui était alors directeur du Vaudeville , sut que cette Flore , qu'il avait vue enfant, qu'il avait vue grandir, et qui avait joué dans ses pièces aux Variétés, était exilée de sa patrie, il lui offrit un asile.
Il ne la prit pas à l'essai : elle fut engagée comme une actrice qui a fait ses preuves.
Il ne voulut pas me faire voir à son théâtre dans une pièce de l'ancien répertoire; il s'a-
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dressa aux anleurs qui m'rvaient fait mes bons rôles, et demanda une pièce h Dumersan, Gabriel et Brazier ; ils me donnèrent Y Auvergnate ou la Principale locataire. Celait la pièce qu'ils avaient faite pour moi au Havre.
Je fus reçue du public, au théâtre du Vaudeville, comme une connaissance qu'on aime à rencontrer partout.
Mon rôle avait un mélange de sentiment et de gaîté : je fis rire et pleurer.
Pleurer au Vaudeville ! C'était encore assez rare dans ce temps-là ; mais on pleurait d'un œil et on riait de l'autre.
Permellez-raoi de vous citer le couplet du