‹ Mémoires de Mlle Flore, artiste du Théâtre des variétés (volume 2)Chapitre 8 sur 23 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les ours. — Un auteur de mélodrames. — Les Catacombes. — Le Caveau moderne en visite. — J'entre à l'Odéon. — Duparay. — La Veuve du Malabar. — Le prédicateur tout seuL

J'ai dit dans mon dernier chapitre qu'en me promenant au Jardin-des-Plantes, et me tournant du coté des ours, j'avais aperçu le libraire Barba.

M. Barba n'était pourtant pas un ours, T. m. 9

mais il en vendait. Le mot ours a été appliqué aux pièces qui sont restées long-temps en portefeuille par le spirituel Théaulon qui, diton, en possédait toujours une assez grande quantité.

Théaulon avait une facilité si prodigieuse, qu'il écrivait plus d'ouvrages qu'il n'en pouvait faire jouer, malgré l'extrême consommation qui s'en fait journellement.

Il disait souvent à certain directeur qui lui demandait une pièce, ce que LaGingeole dit à Odry dans V0u7^s et le Pacha : — Prenez mon ours !

M. Barba est le libraire qui a fait imprimer des pièces de théâtre de tous nos auteurs, et qui a édité avec succès les romans de Pigault- Lebrun.

C'est un excellent homme que M. Barba : il YÎnt fort jeune à Paris pour être commis libraire, il fit des connaissances au théâtre de la Cité ^ et , un jour, il lui prit fantaisie de jouer dans les ouvrages qu'il imprimait et qu'il vendait.

11 paraît qu'il savait mieux les vendre que les jouer, aussi renonça-t-il bientôt à cette seconde manière de les exploiter, pour se borner à la première , et il fut pendant cinquante ans la providence de tous les auteurs.

En le rencontrant au Jardin-des-Plantes, je voulais lui comnmniquer mon projet d'ouvrage, et lui demander s'il consentait à l'imprimer, lorsque nous fûmes accostés par un homme de lettres bien connu : c'était Guilbert de Pixérécourt, le père du mélodrame

pur sang, et alors directeur du théâtre de la Gaîté.

— Parbleu ! dit Barba, avec la grosse plaisanterie qui lui était habituelle^ j'étais venu pour les bêtes, et je suis enchanté de vous rencontrer.

— Comment ! lui dit Pixérécourt, avec sa brusquerie ordinaire, est-ce vous croyez que j'ai du rre'dit pour vous obtenir ici une place?

— Bon, bon, reprit Barba, la preuve que je ne suis pas bète, c'est que j'ai fait imprimer vos mauvais mélodrames, qui m'ont rapporté plus d'argent que beaucoup de soi-disant bonnes pièces du Théâtre-Français.

— Eh bien î dit Pixérécourt, vous allez encore m'en imprimer un.

ujï; mademoiselle floke. 133

— Quand le joueni-t-on? je l'achète d'avance.

— Il n'est pas encore fait, et c'est pour m'inspirer sur mon sujet que je viens dans ce quartier.

— Est-ce que c'est un mélodrame féroce? Est-ce que la scène se passerait à la ménagerie ?

— Vous plaisantez.

— Dame! il n'y aurait rien d'étonnant:

vous avez mis en scène le Chien de Montargis. Et comme il attirait la foule, Martainville di sait que ce chien-là avait une belle queue .'

— Nous n'en sommes plus là ; le genre a fait des progrès et le goût du jour demande

une couleur plus rembrunie. J'ai donné cette année, pour étrennes à mon public, la Tête de Mort, h laquelle ont succédé le Jour du Supplice et la Peste de Marseille. J'ai couronné l'œuvre par le Bourreau d'Amsterdam. Mais, comme il faut aller de plus fort en plus fort, ainsi que le disait mon prédécesseur Nicolet, je cherche pour la Gaîté q.uelque chose de bien noir, et j'ai pensé aux Catacombes. Je vais visiter cet établissement pour me pénétrer de la couleur locale, et c'est ce qui m'amène dans le quartier. Si vous voulez être du voyage, venez avec moi.

Barba n'avait pas le temps, il allait dîner avec Pigault-Lebran, qui lui avait promis un nouveau roman.

Je témoignai à Pixérécourt que je serais eu-

DE MADEMOISELLE FLOKE. 155

rieuse de voir les Catacombes ; il consentit à m'y conduire, m'offrit son bras, et nous partîmes pour aller nous promener dans les entrailles de la terre.

— Bien du plaisir! nous dit Barba en nous quittant.

Je ne vous donnerai pas, mes chers' lecteurs, une description complète des Catacombes. Il y a peu de Parisiens qui n'aient fait la partie d'aller visiter ce lugubre séjour.

Car les Parisiens font de tout une partie de plaisir, surtout dans une certaine classe; et on dit : Irons-nous à Romainville, aux Champs-Élyse'es, ou au cimetière du Père- Lachaise?

Ce que je voudrais vous faire partager, ce

136 MÉMOincb

sont les impressions que produisit sur moi ma promenade souterraine.

Nous y arrivâmes par la barrière d'Enfer : il y avait là un singulier rapprochement.

Un conducteur prit un gros flambeau et marcha devant nous.

Nous descendîmes quatre-vingt-dix marches, à peu près la hauteur d'un quatrième étage, et nous nous trouvâmes dans une galerie que le conducteur nous dit avoir soixante pieds de long.

Je commençai à trouver cela effrayant.

Nous arrivâmes à un vestibule où nous vîmes la porte des Catacombes, sur laquelle était écrit : « C'est ici l'empire de la mort. »

JJli MADliMOlSliLLL FLOUE. 137

Je voulais m'en retourner. Pixérécourt me dit : «Allons donc, Flore, soyez courageuse! » Je m'appuyai sur son bras et je marchai.

Alors je vis des galeries sans nombre, avec des inscriptions et des numéros, comme il y en a dans les rues de Paris.

Les ossemens y étaient arrangés avec symétrie.

— Ici, on en a fait, nous dit notre conducteur, de très jolis compartimens. Voici des pilastres, des chapitaux, dont les moulures se composent de tibias; voici un autel et deux obélisques très agréables, en têtes de diverses dimensions. Nous avons aussi des cabinets particuliers, qui ont chacun leur mérite. Voulez-vous examiner le sarcophage du lacry-

138 MÉMOIUES

matoire, que l'on appelle le Tombeau de Gilbert?

— Quoi! m'écrjai-je, Gilbert, notre ancien chef d'orchestre est là ?

— Non, ma chère, reprit Pixérécourt. Vous ne connaissez donc pas le malheureux poète Gilbert, qui avait tant de talent, et qui est mort à l'hôpital? Tenez, voici précisément les derniers vers qu'il a composés, inscrits sur ce sarcophage.

Je lus :

Au banquet de la vie , infortuné convive ,

J'apparus un jour, et je meurs; Je meurs, et sur ma tombe, où lentement j'arrive,

Nul ne viendra verser des pleurs.

— Il s'est trompé, dis-je en essuyant mes yeux.

Vous allez voir quelque chose de plus joli, nous dit le conducteur. C'est la fontaine de la Samaritaine. Voyez ce bassin, comme l'eau en est claire ! et remarquez ces quatre poissons rouges qui s'y promènent.

— Mon Dieu! dis-je, comme ils doivent s'ennuyer là !

— Du tout, reprit le conducteur, ils y sont très à leur aise. Ce sont des dorades chinoises ; elles y vivent, elles y prospèrent, seulement elles ne s'y reproduisent pas,

— Eh bien ! dis-je, vous voyez qu'elles n'y ont pas de plaisir.

Nous vîmes encore beaucoup d'autres endroits dont la nomenclature m'e'chappe, car mon cœur se serrait, je respirais avec peine,

et mes yeux se eouviaient d'un nuage. Je demandai à m'en aller.

— Oh ! dit ie conducteur, nous ne pouvons pas retourner en arrière ; nous n'avons guère fait qu'une demi-lieue, et nous avons encore du chemin à parcourir pour sortir du côté opposé. Il Tant descendre pour cela dans les Catacombes basses.

> ' Nous descendîmes en effet un autre escalier, sous lequel nous vîmes un aqueduc qui conduisait les eaux dans le puits de la Tombe tVlssoire.

Là, nous vîmes un énorme pilier qui soutenait un ciel de carrière lézardé en plusieurs endroits.

— Vous voyez, dit le conducteur que l'on

DE MADEMOISELLE FLORE. lil

prend des précautions. On craignait ici un éboulement, comme celui qui est arrivé il y a quelques années.

— Passons donc h'ieu vite, m'écriai-je.

— Voulez-vous auparavant lire ces inscriptions? elles sont fort curieuses.

— Non, non, répondis-je, j'ai peur que ces voûtes ne s'écroulent sur ma lOle.

Pixérécourt examinait tonl et prenait des notes sur son calepin.

— Bon, cette immense galerie fera un bel effet au second acte de mon mélodrame. Je veux un écroulement au troisième acte, et tous mes personnages tomberont dans les Catacombes.

Idée sublime !

Après une assez longue promenade, nous arrivâmes à un escalier au haut duquel nous revîmes le jour.

Il me sembla que je renaissais.

— Où sommes-nous? demandai-je.

— Sur le bord du chemin qui conduit au hameau de Mont-Souris, près du Petit-Montrouge.

— Maintenant, monsieur et madame, nous dit le conducteur, je vais, selon l'usage, vous présenter le registre où chacun est invité à exprimer les sensations qu'il a éprouvées en parcourant les Catacombes.

En 1813, j'ai eu le plaisir de conduire une

(léputation du Caveau moderne ; ces messieurs oat e'crit de bien jolies choses.

Pixérécourt chercha les pages, et vit les noms de Béranger, Cadet-Gassicourt, Antignac, Théaulon, Coupart, Jacquelin, Mellinet, Capelle et Piis.

Il copia plusieurs des pensées que ces épicuriens avaient écrites; elles étaient toutes de styles différens; j'en citerai deux qui contrastaient singulièrement.

Voici d'abord un couplet de Béranger :

Aiitf : Le Magistrat irréprochable.

Du champ que ton pouvoir féconde , Vois la Mort trancher les épis , Amour, réparateur du monde , Réveille les cœnrs assoupis.

A l'horreur qui nous environne Oppose le besoin d'aimer, Et si la Mort toujours moissonne, Ne te lasse point de semer.

Le couplet d'Antignac était d'un tout autre genre.

Air : Le saint craignant de pécher.

Vous qui fuyez à grands pas

Le champ de bataille, Ici vous ne craindrez pas

Boulets et mitraille.

Couverts par ce dôme épais.

Amis , on repose en paix ,

Dans les ca, ca, ca,

Dans les ta, ta, ta,

Dans les ca, dans les ta ,

Dans les Catacombes,

A l'abri des bombes.

Il n'y a donc pas de sujet, quelque triste qu'il soit, qui puisse échapper à la gaîté française!

Pixérécourt trouva encore des vers qui n'étaient signés que d'une lettre initiale , c'était un P, ce qui nous fit penser que ce pouvait être Piis, qui n'avait pas osé mettre son nom, à cause du calembourg linal : car

Piis, d'un esprit fin et délicat, sacrifiait peu à ce genre de mauvais goût.

Cependant il y a dans ces vers de l'originalité.

Qu'on se moque de moi, que partout on me glose, Je me rends, et je crois à la métempsycose. Oui, le fait est certain, après l'instant fatal , Chacun de vous devient arbre, plante, animal. Ici, j'ai reconnu la sœur de mon grand-père , Mon oncle, mon cousin, ma nourrice et mon père.

Mais, grand Dieu! qu'ils étaient changés!

Ils étaient tous en os rangés (orangers). /

Le conducteur nous invita à écrire aussi quelque chose sur le registre.

Pixérécourt écrivit :

« La vie est un mélodrame dont la mort est le dénouement. »

Je pris la plume à mon tour, et je traçai cette phrase :

Page 1