CHAPITRE VIII
Je deviens dame de compagnie.— Une mauvaise connaissance. — Je suis volée. — Je m'engage pour la Russie. — Le brick la Fortune. — La cloche du couvent. — Ma visite aux Ursulines.
Nous nous rendîmes h la place Royale, où M. Duponceau élait propriétaire d'un bel hôiel.
Il avait choisi ce quartiei', parce que les apparlemens, beaucoup moins chers que dans les autres, y sont plus vastes et ont une tour-
mire aristocratique qui flattait son amourpropre.
Son hôtel était celui d'un ancien président au parlement de Paris. Les boiseries, les tentures , les moulures dorées, les trumeaux , étaient du siècle de Louis XIV, et juraient passablement avec les meubles modernes dont l'appartement était garni.
Les meubles faisaient le même contraste que le nouveau propriétaire dans cet antique appartement.
M. Duponceau nous reçut avec plus de bonhomie que de grâce. Il avait l'air d'un homme positif, qui traite toutes les relations comme des affaires , et qui met dans les adaires la colite: se qui peut les f;jirc réussir.
— Qu'est-ce qui me procure votre visite, ma chère madame Labiche, et celle de madame ? dit-il en me regardant dun œil curieux.
-^ râùrâis pu vous prévenir, répondît rilâ-
dame Labiche; j'ai mieux aim.é vous surprendre.
— La surprise est fort agréable, dil-il en continuant de me regarder.
— Je ne veux pas vous faire languir; vous désirez une dame de compagnie, et vous avez raison. Une maison n'est agréable que quand une femme en fait les honneurs.
Un homme connue vous îie peut pas vivre seul : mais ii lui faut une per.-^orioe qui joigne aux agrément extérieurs les qîiaiilés du cœur
et de l'esprit, une éducation soignée, une tenue distinguée, et des antécédens honorables.
Vous trouverez tout cela dans madame Henri, veuve d'un capitaine tué à Waterloo, d'un de nos braves, d'un homme décoré de la main de Napoléon lui-même.
Pauvre capitaine ! il n'a laissé à sa jeune et intéressante veuve que son nom et le souvenir de sa gloire !
Au milieu des mensonges de cette femme, le souvenir de Henri vint mouiller mes yeux. Je fus innocemment sa complice.
— Madame, dit avec enthousiasme M. Duponceau , ne cachez pas des larmes honorables. De toutes les recommandations, celles
qu'on vient de faite valoir sont auprès de moi les plus précieuses.
Madame Labiche était l'amie de ma femme, dune femme que j'ai eu le malheur de perdre, et que je regrette tous les jours, comme le prouve le monument que je lui ai fait élever au cimetière de lEst, et qui m'a coûté six mille francs.
Mais un homme ne peut pas pleurer éternellement.
Il faut de la philosophie dans ce monde.
Le chemin de la vie est triste quand on y marche seul. Je désirais une compagne de voyage.
Je la reçois avec confiance des mains de l'amie de feu mon épouse.
Il me semblait que je jouais un rôle assez sot; mais je m'y étais prêtée, je ne pouvais pas démentir madame Labiche après m'étre livrée à elle.
Cependant, je pris intérieurement ma résolution.
Le résultat de l'entrevue fut que M. Duponceau m'installa chez lui dans un joli appartement, séparé du sien par le palier. Les conditions du marché furent telles que madame Labiche me les avait annoncées.
J'avais une position.
Mais le mensonge me répugnait.
Je n'aUendis que deux jours pour voir si je me plairais ilans la njaison, s il me convien-
DE MADEMOISELLE FLORE. 2â5
drait d'y rester et si je m'accommoderais du caractère et des façons de M. Duponceau.
Je crus qu'en effet cet homme était susceptible de rendre heureuse une femme qui s'attacherait h lui.
Le troisième jour, après le dîner, je lui demandai une conversation particulière, dans laquelle je lui avouai franchement que, si un moment d'étourderie , d'irréflexion m'avait entraînée dans une démarche que je regardais comme blâmable, je ne voulais pas prolonger son erreur.
Il parut surpris.
— Monsieur, lui dis-je, il me serait impossible de jouer avec vous un rôle qui ne cou-
vient pas à la franchise de mon caractère. Je n'aimerais pas plus à tromper qu'à être trompée.
On a forgé un roman : on m'a compromise. .le ne suis pas à mon aise dans un personnage supposé. Je veux tout vous dire : je ne suis pas madame Henri.
— Je le sais, me dit-il en souriant. Vous êtes mademoiselle Flore, du théâtre des Variétés.
— Comment ! vous savez?. ..
— Je vous avais reconnue, et mon inteniion était de rompre dans peu les engagemens que j'avais pris vis-à-vis de vous ; mais votre franchise, votre délicatesse, changent en ce moment ma résolution. Si la position que je
m MADEMOISELLE PLORK. '437
VOUS avais offerte vous convient, je n'y changerai rien. Vous conserverez même, pour ma société, le nom que l'on vous avait donné; cela est plus convenable. Ainsi , vous serez mademoiselle Flore pour moi, et madame Henri pour les autres.
Si l'on vous reconnaît, on se gardera bien de me le dire : on croira me tromper, et c'est moi qui tromperai les autres
Je ne me doutais pas de ccd^nouement.
Il me sembla très heureux.
Tout s'arrangea au mieux, et je fus bientôt la maîtresse de la maison.
J'avais trouvé un homme excellent, facile à vivre, généreux, d'un esprit peu élevé, mais
qui remplaçait par la loyauté de son caractère l'élégance, qui n'est souvent qu'un vernis extérieur, et qui déguise de mauvaises (Qualités, ou même des vices.
Je me sus bon gré d'avoir été franche.
ïl n'y avait p?is de mérite de ma part.
On ne sait pas tout ce qu'il y a souvent de délicatesse dans l'àme d'une pauvre femme que certaines classes semblent repousser; mais la franchise, la délicatesse, n'excluent pas nécessairement les passions. Les âmes les plus fortes ont leurs faiblesses ; j'en ai souvent fait l'épreuve, et je la fis dans ce moment, oii tout m'annonçait un avenir heureux et tranquille.
J'avais véritablement pris de l'attachement pour M. Duponceau.
Ce n'était pas un sentiment vif et passionné, mais c'éîait une amitié calme et raisonnable, telle que peuvent la faire naître de bons procédés, une confiance mutuelle^, et la reconnaissance qu'on doit à une personne qui ne s'occupe que de notre bonheur.
Parmi les gens que recevait M. Duponceau, il y avait un jeune homme qui était l'oracle et le boute-entrain de sa société.
Ce jeune homme, que je nommerai Alexandre, avait pris dans la maison un tel ascendant, qu'il y faisait ce qu'on appelle la pluie et le beau temps.
C'était un de ces caractères étourdis, gais,
vifs, rieurs, qui plaisent beaucoup aux esprits communs.
Le farceur de société en est quelquefois le tyran.
Alexandre n'avait pas une conduite très réglée ; il était de ces jeunes gens qui mangent ce qu'ils ont, et même ce qu'ils n'ont pas.
Ces jeunes gens-là deviennent facilement parasites; ils ont envie de tout, et tous les moyens leur semblent bons pour avoir ce qu'ils désirent. S'ils se font peu de scrupule de troubler un ménage véritable, ils s'en font encore bien moins de troubler une liaison qui n'a pas la sanction de la légitimité. Si l'amour, la passion peuvent excuser cette faute, elle est moins pardonnable quand elle n'a pas
même cette excuse, et qu'elle n'est que la suite d'un calcul méprisable.
Toutes ces rédexions que je fais maintenant, je ne les fis pas, malheureusement, lorsque, étourdie, éblouie, séduite par l'ascendant qu'Alexandre exerçait sur tout ce qu'il approchait, je fus assez faible pour tomber sous sa dominaiion.
D'abord, je résistai à toutes ses avances, à toutes ses galanteries, autant par le sentiment de reconnaissance qui m'attachait h M. Duponceau que par l'espèce de crainte que m'inspirait Alexandre, malgré le penchant qui m'entraînait vers lui.
C'est un grand combat que celui qui se livre, dans le cœur d'une femme, entre la raison et la passion.
2Û2 B^yoïnis
M.ilheureuseoienî, c'est presque toujours la passion qni ÎVîDporîe.
Quoiqu'il eût peu dissimulé son caractère, je ne tardai pas à m' apercevoir qu'Alexandre était encore plus dangereux que je ne l'avais supposé.
J'avais cru être aimée ; mais si je l'étais, c'était d'une manière bien peu conforme à messentiraens.
Je trouvai un homme violent, despote, brutal même !
Ce n'est pas tout.
Joueur, dissipateur, libertin, et n'ayant pas de quoi subvenir à ses folles dépenses, il n'eut pas honte de puiser dans ma bourse.
A peine pouvais-je parvenir à satisfaire ses
exigences.
Lorsque cela m'était impossible, malgré la générosité de M. Duponceau, il me menaçait... oserai-je le dire? il me maltraitait !
Je tremblais tous les jours que cette intrigue ne fût découverte.
Le bon M. Duponceau avait une confiance aveugle en moi.
De plus, il aimait Alexandre.
Cet homme l'avait fasciné.
Plus tard, Alexandre fit des lettres de change; sa liberté fut menacée.
— Voule?-vous, me dit-il, qu'on me mette
2kk MÉMOIRES
en prison 1 que je sois déshonoré publiquement?— Il ne lient qu'à vous.
Que faire ?
Il fallut consentira lui donner un asile chez moi.
M. Duponceau m'emmena passer deux jours à la campagne.
J'étais dans la plus vive inquiétude.
îl avait fallu mettre ma femme de chambre dans la confidence.
Lorsque nous revînmes, je trouvai mon secrétaire forcé, mes bijoux enlevés, tous mes effets volés.
I^ femme de chambre fut soupçonnée. Ce
vol fut iiiis sur son com[)le. M. Duponceau voulait {orler plaiiiie. J'eus toiiles les peines du nioiide à l'en empêcher. Je sentais bien que si celte femme était arrêtée, tout l'affreux mystère serait dévoilé.
M. Duponceau se contenta de la renvoyer, et moi, je fus obligé de payer son silence. Elle me le fit payer cher, car d'un mot elle pouvait me perdre. Je compris alors toute l'étendue de ma faute.
il ne m'était plus possible de vivre ainsi, je pris une résolution désespérée. J'avais appris que M. Colignon, agent dramatique, formait une troupe française pour la Russie ; j'allai le trouver, et lui demandai s'il pouvait me faire avoir un engagement.
Sa troupe était en roule ; mais il lui manquait une soubrette. li m'offrit cet emploi. J'acceptai avec empressement, et il se chargea de me faire partir sur le brick la Fortune, qui était en charge au Havre, et qui devait faire voile quelques jours après.
Je fis mes préparatifs clans le plus grand secret.
J'écrivis à M. Duponceau une lettre dans laquelle je donnais à mon voyage des motifs qui en déguisaient la véritable raison.
Mais Alexandre ne m'avait pas perdue de vue.
Je ne sais comment il avait connu mesdér marches; il faut croire qu'il m'avait épiée,
DE MADËMCllfrÉLLB FLORE. LUI
qu'il ne voulait pas lâcher sa proie. En arrivant au Havre, la première personne que j'aperçus en descendant de la voiture, oii j'avais pris une place dans le coupé, ce fut lui qui sortait de la rotonde et qui vint m'offrir la main.
J'aurais vu un serpent, un monstre, que je n'aurais pas été pins effrayée.
— Je sais tout, me dit-il. Vous me fuyez, vous partez pour la Russie ; j'y vais aussi. Ma place est retenue sur le même bâtiment qui doit vous emmener : nous voyagerons ensemble.
Cette audace me glaça. Ce n'était ni le lieu hi lé Àomeiift d'entrer en explïealions, eC de lui faire les reproches qti'il méritait.
J'eus assez de force pour me contenir.
J'allai donc a l'auberge où il me conduisit, et le lendemain je montai avec lui sur le vaisseau.
Mais je méditais un projet.
J'aurais mieux aimé me jeter dans la mer que de me retrouver sous la puissance de cet homme, que je haïssais autant que j'avais eu la faiblesse de l'aimer.
Je prétextai donc une indisposition , une grande fatigue, et je demandai à me reposer dans l'endroit qui me fut désigné par le capitaine.
Tout se préparait pour le départ. Alexandre ne quittait pas le pont.
Parmi les hommes qui allaient et venaient et qui Iransporlaienl divers objets, j'en arrêtai un à qui j'oiïîis une pièce d'or s'il voulait me faire sortir du vaisseau. Cet homme parut d'abord surpris, et me dit que j'en avais bien le droit. J'ajoutai que je désirais ne pas être vue. Je lui mis un napoléon dans la main.
— Suffit, me dit-il , prenez ma capote et suivez-moi.
Il ôta sa grossecapote de marin ; elle m'enveloppa presque entièrement.
Puis, me prenant vivement par le bras et me menant sur la planche qui touchait la jetée, il me poussa en me disant :
— Trotte devant moi , drôle , et va à les affaires.
250 MÉ»tOirrÉà
Je eours au risque de me précipiter dans la mer, il me suit, et, en quelques minutes, nous arrivons a line cabane de pêcheur, où il nie dit : — ^ Restez-là, et soye:i tranquille.
Peiï d'ittètanâ après^ fiérus voyons les voilés se déployer, le brick âortir dU port, et au bout d'une demi-heure, nous l'avions presque perdu de vue.
Alexandre était toiijours sur lé pOftt , au milieu d'une vingtaine de passagers, et certainement il pensait que j'étais couchée dans l'endroit où le capitaine m'avait conduite.
Cependant j'avais repris la voiture de Rouen, et, comme si j'avais pu périmer qu'Alexandre dûl courir après moi, je lis mes dix-
DE MADEHOISEUE FLORE. 551
huit liéUes en regaidant coniinuellement sUt' la route.
En arrivant à Rouen, je me fis conduire à une auberge avec l'intention, lorsque je me serais reposée de tant de fatigues et d'ënloiiôûâ, d'aller au théâtre, et de voir si j'y trouvei'ais quelqu'un de ma connaissance.
Je ne possédais absolument que ce que je portais sur moi , mes bagages et mes effets ayant été embarqués.
Mais, avant d'aller plus loin, je dois dire que ce malheureux Alexandre m'a sauvé la vie, comme une compensation de l'avoir tant tourîneiitée.
Quelque temps après mon arrivée à Rotien,
on lisait dans les journaux : « Le brick la Forlune, parli du Havre pour Saint-Pélersbourg, vient de périr corps et biens en entrant dans la Baltique. »
La pauvre Flore aurait été engloutie, elle aurait servi de repas aux requins, elle n'aurait pas joué tous ses bons rôles, et elle n'aurait pas le plaisir d'écrire aujourd'hui ses Mémoires.
Quant à Alexandre, j'avoue que sa perte ne m'a pas fait beaucoup de peine ; il la méritait bien, et elle lui a sans doute évité une fin déshonorante.
Mais pourquoi faut-il que tous les braves gens qui étaient sur le vaisseau aient péri avec lui!
J'en reviens toujours à mon refrain, qu'il y a une destinée et qu'on ne peut pas l'éviter.
J'avais demandé au conducteur de la voiture de m'indiquer un hôtel modeste où je pusse ne pas être vue comme je l'aurais été à l'hôtel de France, ou à Ihôlel d'Angleterre, qui est le plus fréquenté, et qui, étant situé sur le port, m'exposait à des renconties que je voulais éviter.
Il m'indiqua V Hôtel de Confiance, rue Ganterie, tenu par M. Boudin, où je serais bien reçue, bien traitée, sans luxe, mais comme dans une maison bourgeoise.
En effet, j'y trouvai les meilleures gens du monde, beaucoup de simplicité, d'attentions, et tout le confortable que je pouvais désirer.
Cependant la maison était triste, dans un quartier retiré^ et la fenêtre de ma chambre donnait sur une petite cour entourée de bâlimens gothiques, en pans de bois sculptés et revêtus de briques.
Je n'avais jamais vu de ces sortes de maisons, qui ne ressemblent guère à celles de Paris,
Les lieux que l'on habite influent sur les idées et sur le caractère, surtout quand on est impressionnable.
Le silence, la vue de ces murailles sombres, qui avaient l'air de celles d'une prison, me rendirent pensive et mélancolique.
Dans cette solitude, je me mis à rêver à la vie turbulente que j'avî^is menée jusque alors.
Les sons d'une cloche vinrent frapper mon oreille ; ils avaient quelque chose de lugubre.
L'obscurité du soir, qui commençait à rembrunir le ciel, vint ajouter à ma tristesse.
Il me semblait entendre des voix lointaines, comme un chant funèbre qui se perdait dans les airs.
Le ciel s'obscurcit encore plus, de gros nuages noirs le couvrirent. Un orage commença à gronder sourdement.
Je me trouvai saisie d'une sorte de terreur.
Dans ce moment, une vieille servante entra dans ma chambre avec une lumière, et me dit :
— Si madame a peur do Torage, je vais lui apporter de l'eau bénite ; je resterai avec elle, et nous réciterons la prière à sainte Barbe, qui préserve du tonnerre.
D'ailleurs, madame peut être tranquille ; il y a au chevet du lit une branche de buis bénit que j'y ai placée le samedi saint, et que j'ai soin de renouveler tous les ans.
Un violent éclair vint nous éblouir, et le tonnerre gronda plus fort.
La vieille femme lit un signe de croix.
Je n'avais jamais été ni peureuse, ni superstitieuse. Les actrices vivent dans un tourbillon où l'on ne réfléchit guère, et où l'on s'occupe peu d'idées religieuses et mystiques.
DE MADEMOiSELLK FLORE. "251
Mais la situation d'à-iie où je me trouvais, ce calme, après tant cragitalions. me firent (iiire sur moi-même un singulier retour.
Il me semblait sortir d'un rêve.
La cloche lugubre et les chants lointains revenaient par intervalle, quand ils n'étaient pas couverts par le bruit de l'orage.
Je demandai à la vieille femme ce que c'était.
— C'est la cloche du couvent des Ursulines , et vous entendez les chants de la procession que les religieuses font dans leur jardin.
— Vous avez dans le voisinage un couvent d'Ursuîines ?
258 MÊMOiaÊi
— Ouij madame, de bonnes saintes femmes, je puis le dire, car je les coiioais. Ma sœur esttourière dans leur couvent.
— Et que fonl-elles, ces Ursulines?
'> — Elles prient le bon Dieu, et elles s'occu- |Hînt de l'éducation de la jeunesse.
— Comment cela ?
— Elles reçoivent de jeunes pensionnaires, qu elles élèvent dans la science et la vertu.
,.; Ah ! dame, ce n'est pas comme dans ces pensipnnats oii l'on apprend aux jeunes personnes à chanter, à danser, à jouer la comédie, et bien d'autres choses ! Je sais ça ; j'ai été' dbinestiqne dans un des plus bnïlans delà ville. Les religieuses Ursulines prennent aussi
DE MADEMOISEfXE FF.OP.E. 259
(les (lames en pension : on y est très bien. Est-ce que maihime iiurait envie de se mettre en pension chez elles ?
Les discours de cette vieilie femme éveillèrent ma curiosité.
— Peut-être, lîii dis-je ; mais je voudrais connaître la maison.
— Rien de plus facile ; je puis, demain, conduire madame ; je la mènerai à ma sœur, qui la fera parler à madame la supérieure.
— Eh bien ! venez me prendre demain raatin ; je veux voir ce couvent.
— C'est convenu, madame.
Je me couchai ; je rêvai toute la nuit aux lli'sulines.
260 MÉMOir.RS
Mille idées nouvelles me passaient par la lête.
Le lendemain, au lieu de me rendre au théâtre, j'allai avec la vieille femme voir les religieuses.
Lorsque nous arrivâmes, elles disaient Tofûce du malin.
Nous entrâmes dans l'église pour attendre qu'il fût fini.
Je ne saurais dire tous les senîimens qui m'agitèrent, lorsque j'entendis ces voix douces et mélodieuses qui chantaient les louanges de Dieu.
Les sons de l'orgue pénétraient jusqu'au fond de mon âme. Les religieuses étaient dans le chœur, qui était séparé de l'église par des
!>!•: MA!)i:MOI.'!.l.Lt.lJ; FLOKE. lîSl
griiii'S et par un rideau : ii me seiybiait entendre des anges qui chantaient dans le ciel. Mes impressions furent d'autant plus vives, qu'elles étaient nouvelles.
■ — Mon Dieu ! me disais-je, je suis encore jeune, je n'ai encore fait que quelques pas dans le monde, et j'y ai déjà éprouvé bien des tourmens. Que ces femmes doivent être heureuses ! Pourquoi ne le serais-je pas comme elles?
Les chants étant finis, le rideau fut tiré, et je vis une vingtaine de religieuses, rangées des deux côtés du chœur. Elles avaient un air modeste, recueilli, cahne.
Une jeime personne, toute velue de blanc, était au milieu d'elles.
262 MÉMOIRES DE MADEMOI.-iliLLE FLOP.E.
Un prêtre entra dans l'église, monta dans la chaire et s'y agenouilla pour prier.
Ma conductrice me dit i — Nous allons avoir un sermon. Je me souviens qu'aujourd'hui l'aumônier doit prtcher pour une novice qui se dispose à prendre l'habit.
Regardez, c'est elle qui est en blanc au milieu du chœur.
Madame veut-elle rester pour entendre le sermon, ou bien reviendrons-nous plus lard?
•— Non, lui dis-je, je veux rester.