‹ Mémoires de Mlle Flore, artiste du Théâtre des variétésChapitre 12 sur 17 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Un sermon. — La tour de Jeanne d'Arc. — Une choriste religieuse. — Talma à Rouen. — Un feuilleton de Geoffroy.

Le prédicateur était un vieillard d'une figure vénérable. De beaux cheveux blancs llottaient autour de sa tête. Sa voix était douce , mais vibrante, elle se faisait entendre parfaitement. Ses gestes étaient simples et gracieux. Je l'avouerai, c'éiajt la première fois que j'assistais

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à un sorn^on. J'y pn'iiù la |i!ns grande attcnlion.

Il lae frappa leilement, qu'en sortant, je l'avais presque écrit dans la mémoire.

Certes, je ne le rapporterai pas en entier; mais je veux en dire le sujet et les traits qui nie frappèrent le plus.

Ce bon vieillard commença par peindre le vide de ce tourbillon de plaisirs brillans, de fttes frivoles, de folies inutiles dans lesquels on cherche le boiihenr, eî où l'on ne trouve souvent que des îourmens, des inquiétudes pendant qu'on s'y iivi'e, eî des regrets lorsque le prestige a cessé.

U fu ensuite îe tableau d'une vie pure et

m-; ViADr.MOISl-Mlî FI.OP.K. Tih

îraî-qiùllp, exemple de troui>les el d'orages, qui s'ecoiile dans îine douce et paisible iinilbrmi{é, dont toutes les heures sont marquées par le travail, la prière elles bonnes œuvres.

« Cette enceinte sacrée, dit-il, est un portoîi Von est à l'abri du lumnlte et des perfidies du monde.

» Un souffle impur n'y vient pas ternir l'éclat des fleurs qu'abreuve une fraîche rosée, qu'cchaulTe un doux soleil.

» Leur suave parfum monte vers le ciel, heureuse patrie des âmes exilées sur la terre.

» Lh, réside l'amour dont celui du monde n'est qu'une image imparfaite.

» On y va par le chemin de la vertu, route

délicieuse dans laquelle on jouit d'avance de la félicité suprême qui en est le terme. »

Ces paroles, auxquelles l'accent de la conviction donnait plus de puissance, m'émurent au point que je sentis des larmes dans mes yeux, et que j'aurais voulu être à la place de la jeune novice pour qui on les prononçait.

Je me sentais toute disposée à me faire religieuse.

Qu'on ne croie pas qu'en écrivant ceci je fasse la tartufe ou l'hypocrite.

Qu'est-ce qui n'a pas senti souvent dans son cœur l'influence d'une parole éloquente et persuasive ?

1/oîîîce étant termisîé, la bonne «'eiiime me

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conduisit au parloir, et la tourière alla prévenir la supérieure qu'une clame désirait lui parler.

La supérieure étant occupée , envoya à sa place une sœur qui vint s'infornier de ce que je demandais. La tourière m'annonça la sœur Sainte-Angélique.

La tranquillité de l'ànie se peignait sur le visage c|^armant de celle religieuse, qu'animait cependant le plu? gracieux sourire.

Un peu de pfdeur la rendait très intéressante.

Le son de sa voix était doux et insinuant.

El!e s'informa du motif de ma visite.

— Madame... lui dis-je.

26S MÉMOIP.Î.^

— Xe m'appelez pas : Madame, nse dil-cUe (l'un loîî niodesle, mais : Ma sœur. Nous renonçons, en entraul ici , aux litres mondains qui flattent la vanité.

— Eh bien ! ma sœur, je désire connaître votre sainte maison. J'avais déjà des pensées qui ont pris plus de force après ce que je viens de voir et d'entendre.

Je suis lasse de la vie agitée; la vôtre me paraît si heureuse et si tranquille, que je voudrais ne plus vous quitter.

— C'est Dieu qui vous appelle à lui, me dit la sœur Sainte-Angélique. Profilez de cette bonne disposition. Je vais demander à notre très honorée mère, la supérieure, la permission de vous introduire.

DE MADIIMOISELLi: FLOUE. 269

Elle me quitta; quelques iiiitiutes après lu tourière vint m'ouvrir une petite porte qui donnait dans le parloir, et je me trouvai dans le cloître , où la sœur Sainte-Angélique vint me prendre pour me conduire dans toute la maison. Elle me fit entrer dans sa cellule, dont rélëgante simplicité me parut ravissante.

Un petit lit entouré de rideaux blancs, un prie-dieu, des sièges de bois, des tableaux de piété, une petite bibliothèque, des fleurs, et sur une table des palettes, des pinceaux et de charmantes aquarelles.

— Vous peignez, ma sœur? lui demandaije.

--On ne nous défend pas, me dit-elle, l'exer-

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cice de nos lalens. Je suis peioîre, une autre est musicienne, une auli-e est même poète; mais les vers qu'elle fait ne soîiî pas profanes. Nous donnons h nos jeunes élèves des leçons de tous les arls.

Dans ce moment, j'entendis un piano, et une jolie voix qui chantait un air plein de mélodie.

Nous passâmes dans le jardin, où une douzaine de jeunes personnes se livraient à la gaîlé de leur âge, sous la surveillance de plusieurs religieuses, dont quelques unes se mêlaient à elles et partageaient leurs jeux.

An milieu du jar lin s'élevait une haute et vieille tour.

DE MADEMOISELLE FLORK. 271

— Eh ! mon Dieu, lui dis-jo, est-ce que vous avez ici une prison?

— Oui, me répondit-elle, mais cette prison n'est pas pour nous.

C'est un vieux monument dont \e nom est historique.

C'est la Tour de Jeanne d'Arc.

C'est là qu'a été enfermée cette sainte et malheureuse fille, qui a sauvé la France, et que de cruels bourreaux ont conduite sur un bûcher.

— Pauvre femme !

— Voulez- vous entrer, madame? vous verrez encore la pierre qui lui servait de lit, l'an-

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ueau el les chaînes de fer qui entouraierU sou corps.

— Oh ! oui, ma sœur, je verrai cela comme des reliques.

Nous entrâmes dans cette terrible tour, dont la vue rappelle des souvenirs de gloire el d'ingratitude.

La tour où Jeanne d'Arc avait été prisonnière sert aujourd'hui de cellier et de bûcher à des religieuses.

Mais au dessus de la pierre et des chaînes, elles ont placé une croix, symbole du supplice de l'innocence.

Dans ce sombre cachot , je me sentis saisie

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de tristesse. Je sortis de la tour de Jeanne d'Are le cœnr serré.

Nous continuâmes de visiter !a maison, où tout me donnait l'idée d'une vie si heureuse, que je déclarai à la sœur Sainie-Angélique que je me sentais le plus vif désir d'y passer le reste de mes jours.

— Je vais, me dit-eile, prévenir notre très honorée mère, et vous présenter à elle.

Veuillez vous asseoir et vous reposer sous ce bosquet, je viendrai vous y retrouver aussitôt que notre supérieure pourra vous recevoii*.

Je vis s'approcher une jeune religieuse vêtue de blanc, à qui la sœur Sainte-Angélique

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dit : — Masœurje voii:^ prie de tenir compagnie à cette dame pendant mon absence.

Elle s'éloigna : la jeuîie religieuse s'approcha de moi.

— Bonjour, mademoiselle Flore, me dit-elle d'un air de connaissance.

Je ne croyais pas être connue au couvent des Ursulines de Rouen.

— Comment, ma sœur, lui dis-je toute surpiisi', vous savez mou nom?

o iio, cl vo.i., iic .i.e recouîiaisscz [Kis.' il c;.L vrai que cet liahil doit bien me ( hangcr, et que deux années ont pu m'éloigner de votre souvenir. Ne vous rappelez-vous plus Estelle, qui soiiiciiait un début au théâtre des

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Variétés, et qui était entrée dans les chœurs en aileadant?

— Estelle! quoi î c'est vous? Comment vous trouvai-je ici, religieuse ?

— Que je suis aise de vous revoir, mademoiselle Flore !

Vous m'avez toujours témoigné beaucoup d'amitié et je dois vous en remercier.

Lorsque vous avez quitté notre théâtre, cela m'a fait beaucoup de peine ; mais j'ai souvent parié de vous, avec quelqu'un qui vous aimait bien, et qui aurait pu me ren-lre jalouse.

— Avec qui donc?

— Vous sou venez- vous d'un jeune officier

russe? de la comédie d'Epernay? de l'amour d'un Cosaque et de celte renconlre iwCc ce même officier dans une loge aux Variétés?

— Comment! Estelle, vous saviez tout cela?...

— Il était fort amoureux de vous ; mais., rebuté par vos dédains, il a cherché à s'en consoler, et ce fut moi, uialheiireusement, qu'il choisit pour lui donner des consolations.

Il se montniit fort aimable, très empressé; que vous dirai- je ? il me promit qu'il m'épouserait lorsque nous serions arrivés en Russie. 11 était d'une riche et puissante famille; j'eus la faiblesse de croire que je serais comtesse, puisqu'il était comte !

Hélas! ma chère Flore, les Russes ne sont

i;F. MADEMOISKM.r. Tt.OlW.. Î7 /

pas plus exacts à tenir leur pnrole que les Français.

Je ne vous ennuierai pas de détails qui ne sont bons qu'à allonger les pages d'un roman, et qui se ressemblent tous; mais je vous dirai qu'il quitta la France et que je n'allai pas visiter la Russie.

Quoique j'eusse pris le théâtrej il faut vous dire que je suis d'une famille très pieuse, que j'avais été élevée au couvent, et que, dans ce moaient de chagrins, les premières idées et les premiers principes de ma jeunesse revinrent m' offrir une consolation.

Vous m'abandonnez,, dis-je au comte *'*; je ne veux pas rentrer dans le moiule : je ne pourrais pas y vivre heureuse , séparée de vous.

21S mÉMOlRES

J'ai une parente au couvent des Ursulines de Rouen ; je veux m'y retirer auprès d'elle.

Ne voulant pas me quitter sans me donner des marques de sa générosité, il déposa chez un notaire de cette ville une somme de dix mille francs, qui est à ma disposition.

Mais, ma chère Flore, que me font maintenant les biens du monde?

Je ne veux plus penser qu'à ceux du ciel, et dans huit jours je dois prononcer mes vœux.

— Que je suis aise, chère Estelle, de vous avoir rencontrée ! J'aurai donc ici une amie ! Nous passerons le reste de nos jours ensemble.

— Que voulez-vous dire?

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— Que je viens ici dans h même intention que vous.

— Vous voulez vous faire ursuline?

— Comme vous, le monde m'a trompée, et je veux le fuir.

— Vous me rendez bien heureuse en m'apprenant celle nouvelle.

Dans ce moment, je vis revenir la sœur Sainte-Angélique avec la supérieure.

— Permettez, me dit elle, que je vous présente h notre très honorée mère.

Estelle s'éloigna en me disant : — Je vous reverrai.

Jalîai au devant de la supérieure.

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S;i Ùgure froiJê el sévère faisait un singulier contsasLe aver celle de la sœur Siiinle- Angéliqiii'.

Elle me parla d'un ton froid, quoique poli. Je ne dirai pas toute notre conversation ; mais, lorsqu'elle sut mon projet, elle prit une physionomie plus ouverte et un îon plus adouci.

— C est Dieu qui vous appelle, mon enfant, me dit-elle; quittez ce monde frivole et trompeur, l'appât des plaisirs et des richesses ; venez avec nous faire vœu d'humilité et de pauvreté.

— Quoi! madame, vous me recevriez dans votre maison?

— Oui, mon enfant. En entrant, vous ap-

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porierez dix mille francs pont' voti-e dol -, c'est l'usage.

— Dix mille francs! m'écriai- je.

— Vous pourrez augmenter cette somme , si vous voulez.

Je promis h la supérieure de revenir le lendemain.

Je me sentais bien assez peu d'amour-propre pour faire vœu d'humilité, mais je n'étais pas assez riche pour faire vœu de pauvreté.

— .'^auvre Fstelle ! c'est un Kusse qui a

payé sa dot !

Le lendemain, au lieu de retourner au couvent des Ursulines, je me rendis au théâtre, où

m'appelait sans doute une vocation pins prononcée.

Je fus très bien reçue parle directeur. C'était M. Corréard ; il avait dans sa troupe un ami qui lui succéda [)Ius tard dans sa direction, Ernest Vanhove, le frère de l'acteur de ce nom, du Théâtre-Français, qui y jouait les pères-nobles et les rois, et dont Talma avait épousé la fdle ou la nièce, je ne me le rappelle pas précisément; mais je sais que madame Talma, avant d'être madame Petit, avait été mademoiselle Yanhove.

Talma éîait venu, avec sa femme, donner quelques représentations à Rouen , à la recommandation de Vanhove.

J'exposai à M. Corréard masilualion.

îj iiie (lit qu'ayant une troupe complète, il lui serait difficile de me promettre un engagement ; mais que ne voulant pas laisser une artiste dans l'embarras, il me promettait une représentation à mon bénéfice, qu'assurément Talma ne refuserait pas d'y concourir, et qu'il me conseillait même de jouer dans cette représentation.

Je le remerciai de tout mon cœur de cette bonne volonté, et je me disposai à faire ma visite à Talma.

C'est toujours chez les personnes d'un grand talent qu'on trouve le plus de bienveillance et de générosité.

Je fus parfaltemenl accueillie par notre premier tragique et par sa fesime ; ils me renou-

2S/l JIÉMOIKFS

veièi-eiil la proQiesse qne Clorréard in'iivait faite, et nie diî'ent <']ii"ils me réserveraient Othello, où ils jouaient tons les deux.

— Vous ne m'êtes point inconnue^ mademoiselle Flore, me dit le bon Talma ; je me rappelle vous avoir vue jouer aux Variétés, auprès de mon vieux camarade Brunet, que, malgré le petit genre qu'il a adopté, je regarde comme un grand comédien. Il l'est mênje plus qu'il ne le croit. Il faut convenir aussi que la nature l'a merveilleusement servi dans son emploi.

On pourrait lui dire ce que le marquis de Ximenès disait un jour à Baptiste cadet, qui a précédé Brunet dans la carrière des Jocrisses :

lîlî MAPEMOISELLE FLORK. ?S5

« Vous avez les pieds bèîes> les jimbes bêtes, les bi*as bêles, la lêle bête : vous ayez tout bête! »

Mais Bi'unot a, <je [lus que Baptiste cadet, uii naturel exquis, une admirable naïveté, une grande cbaleur.

il a surtout le talent de s iuentiiier avec ses rôles, de ne pas être i'acleur, mais le personnage. Si vous retournez auprès de lui, mademoiselle, étudiez dans Brunet tout ce qu'il n'étudie pas lui-même.

il n'en a pas besoin, tandis que beaucoup de comédiens ne peuvent être naturels qu'à force d'arl.

Brunet est en comédie ce que Jean- Jacques

2 8 G j:ém<>iiU'.s

Rousseau préteiidaîi êlre en phiiosophie, riiomme de la nature et de la vérUé.

Je n'ai connu qu'un seul acteur qui ait pu, sous ce rapport, être comparé à Brunet : c'est Michot.

Il (allait qu'il jouàl tout bonnement et sans étude, et alors ii était sublime.

Je me souviens qu'un jour Pré ville, ce grand maître, qui était noble, bouffon, qui faisait rire et pleurer comme il le voulait, et que j'ai eu le bonheur de connaître, je me souviens, disje, qu'un jour Préviile donnait des conseils à plusieurs acteurs qui répétaient une pièce nouvelle.

— Et moi, monsieur Préviile, lui dit Michot, vous ne me dites rien ?

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— Toi , lui dit Prëville, garde-loi bien de travarller ton rôle, tu le gâterais.

Je vous ai donc vue jouer aux Variétés, mademoiselle Flore, et je vous ai trouvé beaucoup de dispositions.

C'est par votre naturel que vous réussirez.

Vous en avez beaucoup.

Soyez toujours vous-même.

L'instinct de la scène, que je vous reconnais h un très haut degré, vous servira mieux que toutes ces roueries et ces finesses dont tant de comédiens font usage, et qu'en argot de coulisses nous appelons des ficelles.

J'écoutais Talina, je dévorais ses paroles, je me pénétrais de ses excellens conseils.

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— Quant à moi, coiiliiiua Taliîia, j'ai eu besoin de heauroup de îravai!, et si j'ai acquis quelque supériorité, je ie dois à la sévérité avec laquelle j'ai éié traité lors de mes premiers pas dans la carrière du théâtre.

J'y ai été long-temps en butte à celle sévérité, elle a meoie dégénéré en injustice.

Lorsque le public applaudissait à mes efforts conslans, après vingt ans d'études et de travaux par lesquels j'avais cherché à me corriger de mes défauts, un journaliste partial, dont je n'avais pas voulu assouvir la vénalité en me rendant son tributaire, prit à lâche de me dénigrer dans ses feuilles, et me persécuta jusqu'au jour où j'obtins son silence par une action que je me reproche aujourd hui, mais dont je ne fus pas maître de m'abstenir.

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Eh bien! je dois l'avouer, la haine de cel homme m'a été utile.

Dans ses critiques, il y avait des choses vraies, des observations justes, et j'ai eu le bon esprit d'en faire mon [îrofit.

— Je me souvins alors d'une scène extraordinaire dont j'avais été témoin, et je pense que c'est le moment de la raconter à mes lecteurs, qui doivent s'intéresser à tout ce qu regarde un homme du talent de Talma.

Le fameux abbé Geoffroy rédigeait le feuilleton des spectacles, dunslc Journal de r Empire. C'est ce journal qui est devenu depuis celui des Débats, et que ion a appelé plaisamment, pendant quelque temps, le Journal des Rabats, parce qu'il avaiî paruîi ses rédacteurs :. i:. -îs)

plusieurs abbcs, entre autres, l'abbë Geoffroy, l'abbé Féielz, l'abbé Grozier, ei quelques autres dont je ne me rappelle pas les noms. Geoffroy était ordinairement assez sévère , mais il se montrait, en général, bienveillant jiour le théâtre des Variétés, et surtout pour les actrices. îl aimait beaucoup qu'on lui fît des visites et qu'on lui demandât son indulgence. Il ne la faisait pas acheter; mais il recevait volontiers les petits cadeaux que l'on envoyait à sa femme.

Comme on commençait à me distinguer, j'allai rue de Matignon, où il demeurait, lui faire ma visite, qui fut fort bien reçue.

Madame Geoffroy était une grosse femme, qui me parut assez commune, et qui me fit l'effet de Corsse dans le rôle de madame Angot.

Du reste, elle avait lair d'une assez bonne personne, et ne faisait pas trop valoir sa protection , quoiqu'elle fût fort puissante

auprès de son mari.

Quelques jours après ma visite, Geoffroy, en rendant compte d'une pièce nouvelle dans laquelle je ne jouais pas, fit de moi le plus grand éloge, et dit que j'y avais eu beaucoup de succès.

Je me gardai bien d'aller l'avertir de son erreur, ayant à cœur de coiiserver ses bonnes dispositions pour moi. Au contraire, me trouvant un jour aux Français, dans une loge de baignoires voisine de la sienne ^ j'allai l'y remercier et lui dire que je ne méritais pas tout îe bien qu'il avait écrit de moi. C'était vrai, puisque je n'avais pas joué dans la pièce.

Mais il ne comprit pas Y amphibologie (je crois que c'est le mot), et il attribua mes paroles à ma modestie.

Il n'y avait pas dix minutes que j'étais rentrée dans ma loge avec quelques amis, lorsque j'entendis dans le corridor un bruit épouvantable, des cris, du tumulte. Nous ouvrîmes notre porte pour voir ce qui se passait. Nous vîmes Talma, pâle, les yeux égarés, sortant de la loge de Geoffroy qui se referma brusquement, y frappant à coups de pieds et à coups de poings , et prononçant de gros mots qui n'étaient nullement du langage héroïque de la tragédie.

On sortit de plusieurs loges. La foule s'amassa autour de Talma. Personne ne devinait

DE MAr>EM('ISl-rLR FfOBE. 29.^

le sujoi. de sn colcrp. On eul îoutosles peines nu n-onde à l'en! rainer.

Je ne raconlerais pas aussi bien celte histoire que Tabbé Geoffroy lui-même, et j'aime mieux, mes chers lecteurs, vous donner un extrait de l'article qu'il fit insérer dans le Journal de C Empire, le 15 décembre 1812 :

« On a bercé les oisifs, depuis quelques jours, de contes ridicules sur i'élrange visite que j'ai reçue mardi dernier dans une loge du Théâtre-Français.

» Il y en a qui ont prétendu que, dans cette rencontre , j'étais tombé sous les coups du grand Talma, oubliant qu'il ne faut pas confondre cet acteur avec les héros qu'il représente.

)) D'autres ont dit que j'étais presque mort

de peur, ignorant sans doiUe que Talma ne fait peur qoe sur la scène.

» Voici l'exacte vérité, et, pour ainsi dire, le procès-verbal des faits :

» J'étais dans une petite loge du rez-dechaussée, assez près du théâîre, avec trois autres personnes.

^ » On jouait le premier acte de la Revanche, et ce spectacle occupait toute notre attention, lorsque tout à coup la loge s'ouvre.

» Un homme entre brusquement , l'air furieux, l'œil égaré, tel que Hamlet poursuivi par un fantôme, ou tel qu'Oreste tourmenté par les furies.

— » C'est vous qije je cherche ! me dit-il

DE aiADEMOI^ELLE FLORE. 295

en me serrant la main bien plus fort que ne l'ait un ami. Je sentis même que cette main, qui serrait la mienne, était armée de griffes fort tranchantes, telles que les poètes en donnent aux princes infernaux.

» Une égratignure assez forte est la seule blessure que j'ai reçue dans cette action mémorable, et j'en porte encore la cicatrice glorieuse.

» Mais il faut juger mon redoutable adversaire plutôt sur l'intention que sur le fait.

•— ^ » Sortez! a-t-il répété d'un ton tragique.

— » Sortez vous-même.

» Et aussitôt nous avoiis chassé l'ennemi

(le la plare où il st'lail inlrodiîiî par surprise ; exploit assiiréaienl très facile.

Que vouliez-vous qu'il fît contre quatre? Qu'il sortît !

» Sur les quatre, il y avait deux femmes ; il s'est fait un grand mouvement dans la salle; tout le monde s'est levé ; notre loge est devenue le lieu de la scène. Les acteurs, cessant de parler, n'ont plus été un instant que spectateurs.

» Nous avons laissé Talma à la porte, dans un beau désespoir : ne jugeant pas même ce champ de bataille indigne de sa valeur, il a continué h battre la loge avec la grosse artillerie des menaces et des injures, jusqu'au moment où des gens sages se sont emparés de s:i personne, et ont soustrait son délire

DE MADKMOlSl'LLi; FU)l\V.. 21)7

niix regards des cuiieux, aux{}uels il donniut !iiio scène de fureur sur un théâtre qui ne devait pas être le sien. »

Après mie très longue discussion , dans

laquelle Geoffroy établissait que Talma avait

fait un acte de témérité et de violence très condamnaiile, qu'il avait commis une offense

grave envers le public, un délit contre l'ordre dont l'impunité pourrait avoir des conséquences funestes à la tranquillité des spectateurs, il fiisissait ainsi son article :

« Cciit ici mon dernier mot sur cet actenr : un profond silence est désormais ce que je lui dois; il est devenu étranger pour moi; je ne le connais plus ; je ne peux plus, avec honneur, dire ni bien ni niai de son talent.

» Mes éloges auraient l'air de la crainte et de la bassesse ; mes critiques ressembleraient à la haitie et à la vengeance : ces sentimens sont bien loin de mon cœur.

» La seule passion qui m'anime est l'amour des lettres et de l'arl dramatique ; mon seul désir est d'être agréable à mes lecteurs, désir insatiable qui se réveille plus vif et plus ardent à mesure qu'il est satisfait. »

En effet , à dater de ce jour, Geoffroy ne parla plus du tout de Talma, qu'il avait jusque alors critiqué très sévèrement.

Lorsque plusieurs de nos amis allèrent voir Talma après cette scène, il leur dit qu'il n'avait pas été maître de lui-même, qu'il se repentait de sa vivacité, et înèrne qui! proti-

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terait des conseils qu'il avait souvent trouves dans les articles de Geoffroy, parmi lesquels il y en avait de très justes.

— Mes amis , ajoutait-il , les comédiens devraient toujours se rappeler ce vers de Boileau :

Aimez qu'on vous conseille, et non pas qu'on vous loue.

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