CHAPITRE X
Le théâtre des Éperlaus. — Ma rencontre avec Bobèche'. — Les parades des boulevarts. — Je dîne avec le grand tragédien et le grand paradiste. — Une banque!
Je restai quelque temps à Rouen, en attendant ma représentation à bénéfice. J'allai plusieurs fois voir jouer Talma, auquel tous les Rouennais donnaient des fêtes. J'appris qu'outre le grand théâtre, il y en avait un autre sur le quai, que l'on appelait par dérision le théâ-
ire des Éperlans, On le nommait ainsi parce qu'il n'était guère fréquenté que par les matelots et les marchands de poissons.
Je voulus voir si cette troupe était aussi mauvaise que celle dont je faisais partie, lorsque je courais les départemens avec Volange.
J'appris bientôt que le principal acteur de ce petit théâtre, qui était en même temps l'entrepreneur et le directeur, avait joui à Paris d'une grande célébrité.
C'était le dernier des Romains de la parade du bouievart du Temple.
C'était Bobèche !
De Talma à Bobèche, la transition est brusque.
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Dans la scène variée du théâlre du monde, dans les circonstances de la vie, ne passe-t-on pas subitement du drame à la farce, de la situation la plus terrible à la plus bouffonne ?
Peu de mes contemporains sauraient aujom-d'hui ce que c'est que Bobèche, si sa réputation n'avait été renouvelée par une pièce du tbéàtre du Palais-Royal, intitulée : Bobèche et Galimafré, dans laquelle Alcide Tousez a prêté son jeu comique et sa physionomie amusante au rôle de ce paradiste fameux.
Mais on ne sait plus aujourd'hui ce que c'était que les parades.
On ne voit plus ce spectacle en plein air, qui a tant amusé le peuple, et même la haute société de Paris.
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A- t-on bien oa nuû fait de linterdire? Je n'entrerai pas dans celle question politique; maison a détruit un spectacle fort amusani.
Dans ma jeunesse, il y avait encore des parades à la porte de quelques petits spectacles du boulevart du Temple ; mais la révolution de 1789 avait fait disparaître dans ses premières années celles que Ion faisait devant les théâtres de l'Ambigu-Comique et de la Gaîlé.
Sous l'ancien régime, ces parades étaient exigées par lautorité, pour établir la ligne de démarcation entre les grands théâtres et les théâtres forains, auxquels les spectacles du boulevart étaient assimilés.
Je puis faire ici, moi-même, parafe de mon érulilion d'emprunt, car je n'aurais pas su les
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détails curieux que je veux iransmeltre à mes chers lecteurs pour leur instruction, si je n'avais pas été au théâtre des Éperlans.
La société qui composait ordinairement la salle, étant, comme je l'ai dit, assez populaire, une femme bien mise devait y être remarquée.
C'est ce qui arriva.
Je ne fus pas peu surprise, pendant un entr'acle, de voir entrer dans ma loge un monsieur qui me salua d'un air fort poli et d'assez bon ton, et qui me dit : — Je suis flatté, madeiîioiselle Flore, que vous ayez honoré mon spectacle de votre présence...
— A qui ai-je rhonneur de parler?
— Au direcleur de ce spectacle, M. Mandart, dit Bobèche.
— Comment, monsieur, c'est vous qui êtes...
— Bobèche, en personne^ comme j'ai l'honneur de vous le dire. Je suis fâché que vous ayez payé votre loge, je me serais fait un plaisir de vous l'offrir ; et si vous restez quelque temps à Rouen, je vous prie, pendant votre séjour, d'accepter vos entrées pour vous et votre société.
— Monsieur, je serais fâchée d'abuser...
— Du tout. Ce sont des égards que l'on se doit entre artistes. Vous me feriez de la peine en me refusant.
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— Je ne veux pas yoijs faire de peine : je profiterai de votre oiTre obligeante.
— Je l'espère, mademoiselle Flore, je vous ai vue jouer à Paris, aux Variétés, où j'allais quelquefois. J'espère aussi que vous ne me refuserez pas d'accepter, un de ces jours, mon dîner. — Si vous étiez libre demain ?
— Demain, précisément, je suis invitée par Talma.
— Vous êtes liée avec ce grand acteur qui est à Rouen dans ce moment-ci?... Ah ! mademoiselle Flore, si j'osais vous exprimer un vœu, bien téméraire, peut-être, mais qui me comblerait d'honneur et de bonheur !... Si vous vouliez demander à M. Talma, pour moi, la faveur de me prédenter h lui, de lui parler
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une seule fois, un seul moment, ce serait le plus beau jour de ma vie.
— Talma n'est point difficile à aborder; c'est le meilleur homme du monde et le plus simple. Je lui en parlerai ; je ne doute point qu'il se fasse un plaisir de vous recevoir.
— J'en aurais tant à causer avec lui de l'art dramatique, de cet art qui fait la passion de ma vie!... Mais l'entracte avance, je joue dans deux pièces, il faut que j'nille m'habiller.
îl sortit, et je le vis jouer dans les deux dernières pièces, qui étaient du répertoire des Variétés.
il joua un rôle de Brunet et un rôle de Potier.
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11 ne Rie sembla pas aussi amusant que lorsqu'il jouait le rôle de Bobèche, dans ia parade, sur le balcon exlérieur du théâtre de mademoiselle Malaga.
Cette demoiselle Malaga, danseuse de corde, a joui d'une grande réputation ; elle a précédé la fameuse madame Saqui, directrice du théâtre des Acrobates, qui fut d'abord le théâtre des Associés, qui devint le théâtre patriotique du sieur Salle, ensuite le Vaudeville du boulevart, en 1797 le théâtre sans Prétention, et qui est aujourd'hui celui des Délassemens. Que de métamorphoses, que de changemens de titres ! Les révolutions en ont changé bien d'autres.
Madame Saqui a fait une grande fortune. Elle a acheté le château de Voltaire, à Ferpey.
Voltaire ne se doutait guère que son château appartiendrait un jour à une danseuse de corde.
En sortant de cette représentation, je passai au théâtre des Arts^ et je parlai à Talma de la rencontre que je venais de i'aire, et du désir qu'.ii\ait Bobèche de le voir.
— Parbleu ! me dit Talma, ce désir est partagé. Je serai enchanté de voir de près M. Bobèche, et de causer avec lui.
C'est, dans son genre, une célébrité. On m'a dit qu'il n'était pas sans esprit naturel, et sans éducation première.
Flore, engagez-le de ma part, et amenez-le demain diner avec nous sans cércinoiiie. Di-
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tes-Iui qu'entre artistes il ne faut pas en faire. Nous serons en petit comité.
En effet, lorsque Bobèche vint le lendemain chez moi, et que je lui appris que Talma m'avait chargée de l'inviter à dmer, je crus qu'il allait tomber à la renverse de surprise et de joie.
11 me demanda la permission d'aller faire sa toilette, et il revint une heure après, en grande tenue : l'habit noir, les bas de soie, les boucles d'or aux jarretières et aux souliers.
Il avait, sous ce costume, une tournure singulière ; il était bien mieux en Bobèche, avec sa culotte jaune, sa veste rouge, sa perruque rousse à la Jocrisse, et son chapeau gris à !a Janot.
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Quoi (\ui\ en soiî, je le [>i'é^ciU:ii, dans ses supeï!)es atours^ à Talma, quiëlail en pantalon gris et en redingote, avec une casquette sur la tète.
— Bonjour, monsieur Bobèche, hii dit Talma du ton le plus affectueux, enchanté de faire voire connaissance particulière. Non seulement je vous connaissais de réputation, mais je me suis souvent arrêté à vous voir jouer.
J'aime le talent partout où il se trouve.
Je me suis rencontré devant vos tréteaux... pardon, devant votre théâtre, avec M. Français de Nantes, qui était un grand amateur de parades.
Il m'est arrivé aussi de le rencontrer quel-
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(juefois aux Cl.ajiî[)s-É!yséos devant PolicliintHe.
Que la comparaison ne vous fâche pas, mon cher monsieur.
11 y a des Polichinelles partout, dans le monde comme au théâtre, et vous êtes un Polichinelle comique, comme je suis un Polichinelle tragique.
— Me fâcher, monsieur ïalma, quand un grand artiste comme vous veut bien assimiler à lui un pauvre baladin comme moi !
— Vous êtes trop modeste, monsieur Bobèche, pardon de vous donner ce nom, je ne sais pas l'autre; mais c'est celui do vos succès. On m'appelle quelquefois Manlius.
— Monsieur ïalina, mon nom propre est Mandari. Je porte le même nom que la rue où est le rocher de Cancale ; mais je ne suis pas de la même famille.
J'étais peintre en miniature, et vous avez pu voir sur le boule vart un cadre de portraits, surmonté du mien. Je faisais les portraits en deux séances et je prenais 6 francs : ce n'est pas cher; mais c'était à peu près ce qu'ils valaient.
Du goût de la peinture, j'ai passé à celui de la parade. Tous les peintres sont farceurs, mais tous les farceurs ne sont pas peintres. J'ai cumulé; cela m'a donné des pratiques. Beaucoup de gens étaient flattés de se faire peindre par Bobèche. — Ah! si vous vouliez que je lisse votre porlrair î... je le ferais gratis !
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— Merci, monsieur Maudart.
Après quelques lieux communs de conversation, Talma dit à Bobèche :
— Kst-ce que vous composiez vous-même vos parades ?
— J'en ai fait quelques unes, quand mes auteurs ne m'en fournissaient pas.
— Il y a donc aussi des auteurs pour ce genre-là ?
— Comme pour tous les autres. Ils venaient me lire leurs pièces, et je ne les recevais pas toujours.
— Pauvres auteurs ! Et leurs ouvrages élaienl ils payés sur la recette? .