MÉ\20IRES
— On los représentait devant im public qui ne payait pas !
— - Ah ! c'est vrai. Le public ne pouvait pas se plaindre qu'il n'en avait pas pour son argent.
— Du reste, monsieur Ta! ma, la parade est un genre qui a dégénéré comme l'art dramatique.
On n'en fait plus comme celles que j'ai vues dans ma jeunesse.
Oh ! les belles parades, que celles qu'on jouait devant les théâtres de Nicolet et de Salle !
Avez-vous vu la grande parade des Savetiers, qui ne se jouait que le jeudi, et qui attirait la foule ?
DE MADEMOISELLE FLORC. 3i0
— Certainement, dit Talina ; ie boaii monde ne dédaignait pas ce spectacle, et les v itures s'arrêtaient sur la chaussée. Je m ; Liouviens parfaitement.
Celte parade finissait par un jeu fort plaisant, dans lequel les spectateurs devenaient acteurs, sans s'en douter.
Les savetiers se battaient et se lançaient des seaux d'eau, qui arrosaient tous ceux qui se trouvaient près de la balustrade.
Ceux qui connaissaient ce lazzi avaient soin d'amener, et de faire placer sur le devant, des curieux, qui étaient enchantés de ce qu'on leur laissait les premières places, sans se douter de l'aspersion qui les attendait, ce qui excitait le rire général.
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Je me souviens encore, continua Talma, du père Rousseau; c'était un bon gros paillasse, dont la verve et la physionomie bouffonne rappelaient un peu Dugazon. Je le vois encore avec le serre-tête, la collerette et le costume en toile à matelas.
Il avait pour compère un nommé Germon, qui faisait le rôle de Gassandre ou celui du maître.
Rien n'était amusant comme de voir le paillasse Rousseau chanter la chanson du matelot de Bordeaux.
Il cachait ses bras derrière son dos. Germon passait les siens sous ceux de paillasse et faisait les gestes pendant que celui-ci chantait.
Germon lui prenait le tnenton, le mouchait,
lui donnait une prise de labac, et quand, par un geste maladroit, la prise arrivait à Tœil au lieu d'arriver au nez, les spectateurs éclataient de rire, et moi aussi .
— J'ai été, dit Bobèche, le successeur de Rousseau, et, n'ayant pas le même talent, j'ai changé le genre.
Mais il faut que je vous fasse ma confession : l'ambition m'a perdu.
Enivré de mes succès populaires, flatté de ce qu'on m'avait fait venir dans de grandes soirées, chez des banquiers, chez des princes, j'ai voulu renfermer mes talens, j'ai joué dans l'intérieur.
Ceux qui m'applaudissaient dehors m'ont sifflé, quand il a fallu payer pour entrer.
Alors, eorumc nui nesL prophète dans son pays, n'osant plus me mouîrer sur la parade que j'avais abandonnée, j'ai quiuë Paris, cî je suis venu ici, où je fais assez bien mes petites affaires.
J'écoutais avec beaucoup d'intérêt cette histoire de parades, racontée par deux hommes si différens, et je mélonnais de voir un grand tragédien entrer dans ces détails burlesques, lorsque Talma ajouta :
— Et moi aussi, j'ai joué la parade.
— Vous, monsieur ïalma?
— Oui : pour m'amuser, à la vérité, en société, et avec grand succès.
J'ai fait le Pierrot dans la panlomitne (VA)lequin mort et vivant.
J'avais vu des clowns en Angleterre, et je les ai imités d'une manière lassez bouffonne.
II faut qu'un acteur sache se plier à tous les genres, qu'il assouplisse son talent.
J'avais prié mon aiui Lemercierde me faire un rôle comique ; mais il m'a fait Pinîo : c'était un Figaro sérieux.
Chénier avait voulu aussi me faire une comédie; mais il n'y entendait rien ; j'aurais dû m'adresser à Picard.
J'aurais joué avec plaisir M. Riflard de la Pe ti te- Ville , M. Dasnières dans le Sourd ou V Auberge pleine, comme Elleviou jouait Pierrot dans le Tableau parlant, et Léandre dans Vlrato; mais la Comédie-Française ne me Ta pas permis .
T. IL 2i
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On a dit, avec raison peut-être, que si une fois j'avais fait rire, je ne pourrais plus faire pleurer ni inspirer la terreur.
Et cependant Pré ville était aussi admirable dans le baron d'Hartley ^Eugénie et dans Stukeli ÙQ Beverlet/^ que dans SganareUe et dans Crispin.
Bobèche écoutait tout cela la bouche béante; il ouvrait ses oreilles et écarquillait ses yeux.
— Monsieur Talma, dil~il, je donnerai demain relâche à mon théâtre pour avoir îe bonheur de vous voir jouer.
— Et moi, lui répondit Talma, je vous promets de vous rendre la pareille : j'irai vous voir après-demain.
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Bobèche eut la malheureuse idée de mettre sur son affiche :
« M. Talma, premier tragédien de l'Europe, assistera à celte représentation.
« Le prix des places sera doublé. »
Lorsque Talma apprit cette banque, il fit dire à Bobèche qu'il était indisposé, qu'il ne pourrait pas aller à son spectacle, et il lui envoya dix louis.