CHAPITRE III
Histoire de mademoiselle Vadé. — La loge de M. le maire. — Le receveur des contributions-clarinette. — Nous continuons notre voyage. — Les litres des pièces changés. — L'homme vert des îles Canaries.
« Je n'ai pas toujours été longue, maigre et sèche , telle que vous me voyez. J'ai aujourd'hui cinquante-sept ans, et lorsque je débutai à la Comédie-Française, à l'âge de dixneuf ans, j'étais une assez jolie personne.
Je [)orte un nom célèbre dans les fastes du
théâtre comique et dans ceux de la poe'sie grivoise.
Mon père était ce Vadé dont les poèmes burlesques et les opéras comiques ont eu , dans le siècle qui vient de finir, des succès de vogue.
Il était né à lîam , en Picardie, et il épousa une jeune personne d'Amiens ; c'est dans cette ville que je fus élevée, ayant perdu mon père un an après ma naissance.
Malheureusement pour moi, mon père avait vécu vile. Il aimait le monde, le théâtre, les plaisirs. La société le recherchait, parce qu'il en faisait le charme par son esprit et sa gaîlé. Le genre poissard, dont il était le créateur, était une nouveauté originale.
DE MADEMOISF.LLt Fi.ORF,. t)l
Tout le monde courait aux ibéâlres <le la foire, pour y voir représenter les Troqiœurs , Jérôme et Fanchonnette, et Nicaise.
Mon père, au milieu des plaisirs el des travaux dans lesquels il ne savait pas être modéré, ne songeait point à sa fortune.
Sa santé, épuisée par l'abus qu'il en avait fait, ne put y résister; il mourut en 1737, âgé de 37 ans, et laissa sa veuve avec une pauvre petite lîlle sur les bras : c'était moi.
Ma mère succomba peu de temps après, et je me trouvai orpheline, ayant pour toute richesse le nom de mon père, que quelques rigoristes tournaient en ridicule, parce qu'il y a des esprits misanthropes et froids qui sont fâchés qu'on les amuse. Ceux-ci mesurent
62 MÉMOIKCS
leur estime sur le degré de chagrin et d'humeur qu'ils trouvent dans les autres; ceux-là, censeurs perpétuels , mettent de la vanité à blâmer tout.
Comme s'il y avait moins de mérite à peindre la nature avec vérité et gaîté, qu'à faire des drames sombres, d'ennuyeuses tragédies, et des comédies musquées où il n'y a pas le mot pour rire !
Un brave homme d'Amiens, parent de ma mère, n'ayant pas d'enfans, eut la bonté de se charger de moi.
Cet honnête parent, que j'appelais mon oncle, par amitié, fabriquait dans cette ville des pâtés de canards.
Vous de\et savoir que c'est l'industrie de
DE MADEMOISELLE FLOIE. 63
cette cité picarde, et que les pâtés d'Amiens ont une réputation que personne ne leur conteste.
Ce n'était pas comme celle de mon père ! Yoilà la différence entre la littérature et la pâtisserie !
Notre boutique était précisément en face de la Comédie. Mon oncle était lié d'amitié avec le propriétaire de la salle, qui lui prêtait sa loge, et il me conduisait souvent au spectacle.
i J'y pris tant de goût, que je ne rêvai bientôt plus que comédie.
Ma tante n'avait pas pour le spectacle le même goût que mon oncle. Elle le grondait
6U i! Kilo m ES
(le C8 qu'ii m'y menait li'op souvent; mais le bonhomme n'en tenait compte : il était enchanté, surtout lorsqu'on jouait des pièces de mon père; il semblait qu'il en fût lui-même l'auteur, et il me disait :
— Vois-tu , Fanchonnetle , c'est ton père qui a fait cela ! C'est ton père dont on chante les couplets , c'est ton père qu'on applaudit !
Mon père m'avait donné le nom de Faiichonnette, du personnage d'un de ses plus jolis opéras comiques.
— Il ne t'a pas laissé de fortune, mon enfant, me disait mon oncle; mais il t'a laissé de la gloire !
A cette époque , les auteurs de théâtre ne
DE MADliiîOISELLE FLOUE. 65
faisaient pas fortune de leur vivant ; mais , après leur mort , leurs enfans n'héritaient même pas du produit de leurs ouvrages. Les pièces tombaient dans le domaine public, et les comédiens s'en enrichissaient, tandis que les héritiers naturels étaient souvent dans le besoin.
L'amour du théâtre, le souvenir de mon père, le désir de jouer dans une de ses pièces, me tourmentaient tellement , que je déclarai à mon oncle que je voulais absolument me faire comédienne.
Loin de s'y opposer, mon oncle en fut enchanté.
Sa femme combattit tant qu'elle put ma résolution. Elle voulait m'assurer une exis-
66 HllMOIRES
tence paisible , me marier, et elle avait jeté les yeiix pour cela sur îe fils d'un de ses cousins, pâtissier de la ville , et ayant , comrrie mon oncle , ilhè re'putation dans les pâtés de canards.
Mais une boutique, un comptoir et un mari en veste blanche et en bonnet de coton ne me séduisaient pas comme les prestiges de la scène.
On voulait me faire pâtissière, et je voulais être princesse !
La troupe d'Amiens jouait la tragédie, la comédie et l'opéra comique.
Mon oncle me préseiïta au directeur, celiiici itié fit répéter lès rôles que j'avais appHs ;
DE MADEMOISCrXE FI.OP.E. 67
il fut content de moi et me promit un début. Il pensait qu'une jeune personne de la ville et le nom de Vadé exciteraient l'intérêt des amateurs.
Mon début fut annoncé dans le rôle d'iphigénieenAulide, et dans celui de Claudine, du Poirier^ opéra-comique de mon père.
J'eus le plus grand succès.
Je réiissis égalèmetit daiis plusieurs âtiti-es rôles de tragédie et de comédie.
Un succès de province ne suffisait pas à ma jeune ambition. Je parlai d'aller à Paris, et de me présenter au Théâtre-Français.
Un jeune comédien , qui venait de Bruxelles , et qui s'était arrêté quelques jours à Amiens, en allant à Paris, m'avait vue jouer,
et avait élé très content de moi. Il avait obtenu son ordre de début au Théâtre-Français, il me promit de parler de moi : c'était Dazincourt ; il me tint parole. Aussitôt arrivé, il m'écrivit qu'on avait besoin d'une jeune princesse , et que , sur son récit, on m'attendait avec impatience.
Cet emploi était tenu par mademoiselle Saint- Val , qui n'était pas jolie : je l'étais , il me promettait un triomphe.
Mon oncle , ravi de cette circonstance , me promit de m' accompagner, et, malgré les sages remontrances de ma tante, nous partîmes pour Paris , et nous allâmes trouver Dazincourt, qui n'avait pas encore débuté, et qu'on avait remis au mois de novembre, parce que
Dugazon ne se souciait pas de voir paraître quelqu'un dans l'emploi qu'il jouait en double sous Préville et Auge.
Cependant Dazincourt nous promit de nous conduire, dès le lendemain, à l'assemblée des comédiens , qui étaient prévenus de mon arrivée.
Je commençai à avoir peur.
Ce fut bien pis , lorsque je me présentai au comité. Il était au complet, et composé des premiers sujets de la comédie : Lekain, Bellecour. Préville, Brizard, Mole, Dauber val, Desessarts, Auge, Bouret et Monvel.
Figurez-vous une jeune personne de dixneuf ans, qui n'a vu que sa petite ville, qui a passé un mois à peine dans les coulisses d'un
petit théâtre de province , et qui se trouve tout à coup devant un aréopage de grands comédiens ordinaires du roi, tous hommes à réputation, et tous la méritant.
Le ton , les manières de ces messieurs, qui ressemblaient si peu à ce que j'avais vu jusque alors, me pétrifièrent. Je n'osais ni avancer ni reculer. Mon bon oncle, avec son habit de ratine, sa tournure de pâtissier, saluait jusqu'à terre; il se prit les pieds dans le tapis, et tomba tout de son long.
Je rougissais, je tremblais.
La première chose qu'on fait lorsque quelqu'un tombe , c'est de rire. Ces messieurs ne se génèrent pas.
Bellecour vint à moi d'un air affable et compatissant, et me dit :
— Approchez, ma belle demoiselle. Que ce petit accident ne vous décourage pas. Ce n'est pas monsieur qui doit débuter^ c'est vous.
Les yeux de l'assemblée se tournèrent vers moi. J'étais jeune, jolie, je leur inspirai de l'intérêt.
On m'engagea à me remettre et à débiter quelque chose.
Je récitai une grande partie du rôle de Zaïre, à la satisfaction de l'assemblée.
— C'est bien, fort bien, dit Lekain, que jusque alors je n'avais pas remarqué, et que je n'aurais pas pris pour ce tragique si renommé,
à sa tournure commune, à sa figure peu avenante et au peu d'élégance qui régnait dans sa toilette.
— C'est bien dommage , continua-t-il, que mademoiselle ne soit pas arrivée plus tôt; mais mademoiselle Contât, qui a débuté le mois dernier , ne peut manquer d'être reçue, vous savez tous pourquoi, et nous ne pouvons pas donner à mademoiselle des espérances que nous ne pourrions pas réaliser.
Je pâlis ; j'allais me trouver mal.
— Cependant, dit alors Préviîle d'un ton de bonhomie qui me rendit quelque espoir, il suffit que mademoiselle Contât soit mon élève pour que je veuille éviter d'être accusé do partialité , et , par conséquent, d'injustice.
Accordons h mademoiselle Vadé un début ; quand même elle ne serait pas reçue, cela peut l'encourager, et l'aider à obtenir un engagement dans quelque bonne ville de province, oii elle se formera^ et d'où elle pourra nous revenir un jour avec un talent digne de la scène frança-ise.
Je l'aurais embrassé !
Je débutai à la Comédie - Française , le 9 mars 1776 , par le rôle û'Iphigénie en Aulide, le même que j'avais joué à Amiens. J'eus plus de succès que je ne l'espérais : je fus reçue à l'essai. Je restai pendant un an au Théâtre- Français. Celle qui me remplaça fut madame Mars, mère de la charmante actrice de ce nom (1). »
(1) L'histoire du Théâtre- Français avait annoncé, en 17S4,
7k MÉMOIRES
Mademoiselle Vadé en était là de son re'cit, lorsque Volange, qui revenait de chez le maire de la ville avec sa permission, entra dans notre chambre , et nous annonça que le dîner était servi dans la salle à manger de l'auberge.
C'était une espèce de table d'hôte; les amateurs de spectacle s'y étaient rendus, sur la nouvelle qu'il venait d'arriver des comédiens. Je ne vous dirai point ce qui se passa à ce festin, qui fut plus bruyant qu'amusant, si ce n'est qu'étant la seule femme jeune et un peu jolie de la troupe, je fus assaillie des hommages provinciaux des convives; qu'il me fallut
la mort de mademoiselle Vadé ; mais cette pauvre femme , n'ayant pas eu les succès que son nom lui promeltait, en changea pour jouer en province , où elle a flni dans la médiocrité. J'ai dû ce renseignement à un vieux comédien , M. Laçoielière, qui a été secrétaire de notre théâtre.
essuyer force complimens très fades; que ces messieurs firent venir du vin (]e Champagne, et que, prétextant la fatigue du voyage, mes deux compagnes et moi nous nous retirâmes, laissant les hommes boire du punch avec nos camarades.
Le lendemain, dès le matin, Volange, accompagné de notre hôte et du menuisier , s'occupa à dresser le théâtre dans la grange.
Les tables , les bancs , les paravens, tout ce que l'on avait promis fut ajusté. Nous répétâmes, et , le soir, le public était nombreux ; les amateurs étaient à l'orchestre, et Volange, faisant sa ronde, vit, au milieu de îa salle, un cabriolet.
— Eh ! monsieur Gorenflot, s'ëcria-t-il, faites donc ôter cette voiture !
— Comment ! répliqua M. Gorenflot, pas du tout ; c'est la loge de M. le maire.
— La loge de monsieur le maire !... un cabriolet? ^
— Sans doute. Une autorité ne peut pas être confondue avec la foule.
Dans ce moment, M. le maire arriva avec son épouse, ses deux (ils et son domesiique.
— Place à monsieur le maire !
L'autorité salua gracieusement la compagnie, monta gravement dans le cabriolet qui représentait la loge impériale ; ses deux fils
DE jMADEMOISI-.H.E FLOMli. 77
s'assirent sur le brancard , son domestique monta derrière.
Je m'attendais à voir arriver le cheval, que, cependant, on voulut bien laisser à l'écurie.
Le spectacle de la salle était assurément plus neuf que celui de la scène, quoique notre théâtre fût arrangé et décoré d'une manière assez bouffonne.
L'illusion n'était pas complète, mais le public s'y prêtait.
Volange frappe les trois coups de pied pour l'ouverture.
L'orchestre joue h tour de bras l'air :
Où peut-on être mieux Qu'au sein de sa famille?
M. le maire salue plusieurs fois.
Je ne vous dirai point comment la pièce de Joseph fut exécutée ; mes expressions seraient au dessous de la vérité.
Les jupons de femme formant les tuniques, les rideaux de calicot servant de manteaux, les châles de cotonnade de turbans, tout cela n'est rien. Emile Cottenet drapait ses camarades, et se drapait lui-même avec beaucoup d'art ; tout , sous sa main , prenait une forme pittoresque.
Fallait-il une barbe , une perruque blanche de vieillard? Un pàqiiet de filasse en faisait les frais. Fallait-il des cothurnes? il empruntait une paire de jarretières à la servante,
DE MAl)EMOl!>ELtE FLOKE. 79
et lès croisait par dessus ses souliers et ses bas.
Avait-on oublié son rouge, il allait chercber une brique, la pilait dans l'égrugeoir de la cuisine, et en frottait les joues à quiconque en voulait.
C'était lui qui jouait , dans Joseph, le réprouvé Siméon ; Floricour en Joseph , et mademoiselle Zémire en Benjamin complétaient ce bel ensemble.
Cependant , je devais chanter dans l'eritr'acte la romance :
A peine au sortir de l'enfaincè, etc.
Un monsieur, que l'on me dit être receveur déâ boîriiributionâ, devait iri' accompagner avec sa clarinette.
Je m'avance, il donne ie ion une demi-octave au dessus de ma voix.
Je lui dis : — C'est trop haut.
Au lieu de baisser le ton, il baisse le son, et me donne la même note.
— Vous êtes trop haut, lui dis-je.
Il descend de son tabouret, se met sur une chaise basse , et me donne toujours le même ton.
— Monsieur, c'est votre instrument qui est trop haut.
Il le baisse jusqu'à terre, et ne de'mord pas de la même note.
— Monsieur , vous donnez un ut , donnezmoi un la.
m: SJADEMOlSEfJE Fi.or.E. 81
— Que ne ie disioz-vous, mademoiselle ?
Il me donna le la d'une octave au dessous.
— Monsieur, c'est trop bas.
— Trop haut^ trop bas! dit-il : chantez sans musique. Vous accompagnera qui voudra.
Je chantai sans accompagnement et je fus applaudie à tout rompre.
11 faut dire que Yolange était dans la salle, et que l'aubergiste, ses garçons, sa famille et lui claquaient à faire trembler la salle, et entraînaient l'enthousiasme des autres spectateurs.
Pygmalion et Y Intendant comédien furent joués sans grande catastrophe. Seulement, T. n. 6
M. Floricour, dans son enthousiasme, manqua de me casser le nez avec son maillet.
La recette s'était montée à soixante francs. Il y avait trente francs de frais, de location et de nourriture. Il restait trente francs à partager ; et , comme j'étais sociétaire à part entière, j'eus trois francs soixante-quinze centimes de dividende.
Chacun des deux jours sui vans, la recette ne s'éleva qu'à douze francs, et, comme j'étais sociétaire , je fus obligée de rapporter quatre francs vingt-cinq centimes : c'était cinquante centimes de plus que je n'avais reçu.
Heureusement que ma bourse était passablement garnie, et que j'avais sur moi quelques bijoux, ce qui me rassura pour l'avenir
DE JlAW'MOlSErXE FLORE. 83
de notre voyage drainarjqiie, au moins pour un certain temps,
Volange nous réunit le troisième jour, après le spectacle, et nous dit :
— Mes enfans, mes amis, mes camarades , cette ville n'est pas digne de recevoir dans son sein des artistes tels que nous. Méprisons ces Vandales, et portons nos talens dans une cité capable de nous mieux comprendre.
La ville d'Étampes n'est éloignée que de six lieues ; le spectacle y est aimé , chéri , adoré.
Cette ville possède un théâtre ; il faut y porter nos pas , et marcher dans notre force et dans notre liberté.
J'offris à Volange de faire quelques avances,
8/j MÉMOIRES
pour ne pas aller h pied et pour arriver à ia ville dune manière décente et convenable.
Celte proposition charma mes camarades , et Volange, exalté par ma générosité, se jeta à mes pieds avec transport, en s'écriant :
— 0 Flore, tu es la déesse des fleurs *êt des cœurs! Je te vote une couronne civique, et, au lieu de rester simple sociétaire, je t'offre de partager ia direction avec moi.
Mieux que cela, je te propose d'être directrice de la troupe. Je serai ton pensionnaire , ton régisseur, ton acteur... ton tout ce que tu voudras.
Heureusement que j'avais plus de raison que d'ambition : je refusai ces honneurs, et je me contentai de promettre à mes camara-
des que, provisoirement, je ne les laisserais pas dans l'embarras ; mais je les prévins que mes fonds n'étaient pas considérables, et que si on ne nous traitait pas mieux dorénavant, je serais obligée de me retirer de la société.
Je ne vous ferai pas le récit de nos caravanes. La vie des acteurs nomades de cette époque était toujours à peu près la même, à quelques épisodes près. Elle est devenue moins accidentée, depuis que l'autorité a donné des privilèges pour les différens arrondissemens, et que les directeurs sont obligés d'offrir certaines garanties. Cependant les traditions ne sont pas entièrement perdues, et il y en a qui dureront tant que les comédiens auront besoin de ruses pour attirer le public, et tant
que le bon public sera bien aise de s'y laisser prendre.
Par exemple, les changemens de titre sont une excellente amorce pour donner le change aux spectateurs et faire passer une vieillerie pour une nouveauté.
Volange avait un vrai talent pour donner aux pièces des titres extraordinaires.
Au lieu d'annoncer Zdire, il mettait sur l'affiche : le Grand-Turc amoureux et jaloux. Il intitulait Beverley : les Cruels effets de la funeste passion du jeu.
Quand nous passions dans une ville, il avait soin de choisir parmi les pièces celle qui pouvait y avoir un rapport queh onque.
DE MADEMOlStLLE FLORE. 87
A Brives-la-Gaillarde , il jouait le Voyage * interrompu, de Picard , el il l'intitulait : le Jeune homme de Brives-la-Gaillarde.
A Villeneuve- sur- Yonne, c'était le Collatéral , auquel il donnait pour titre : le Marchand de bois de Villeneuve-sur-Yonne. Nous jouions la même pièce sous le titre de : la Diligence à Joigny, la Diligence à Reims , la Diligence à Gisors, etc.
Si on arrivait à Dijon, il intitulait le drame si connu de Mercier, la Brouette du Vinaigrier de Dijon.
C'est au point qu'un jour, à Villers-Cotterets, il eut l'aplomb de donner le Misanthrope, et de r intituler : le Misanthrope de Villers- Cetterets.
S^ MÉMOir.ES
li avait un instinct merveilleux pour savoir de quelle ville était l'auteur d'une pièce , et quand il ne le savait pas , il en faisait un, à tout hasard, citoyen de la ville où nous nous liouvions.
C'est ainsi qu'après avoir annoncé avec raison les Plaideurs, par M. Racine, natif de la Ferté-Milon, il annonçait ailleurs les Plaideurs, par M. Racine , natif de Château- Thierry.
Un jour, dans un mauvais village de la Brie, il eut bien le front d'annoncer le Médecin malgré lui, comédie par un jeune auteur de celle commune.
Du reste, ce vieux charlatanisme s'est renouvelé de nos jours. Les directeurs mettent
h toutes les pièces le nom d'un auteur en vogue, et on m'a assuré avoir vu sur l'affiche d'une petite ville.de déparlement : le Tartufe, comédie en cinq actes, de M. Scribe.
Je courus ainsi la })rovince, pendant plus d'un an, avec Volange et sa troupe, tantôt bien, tantôt mai ; bravant la peine ; riant souvent de notre position, parce que c'était plus gai que d'en pleurer ; et, au bout du compte, joignant les deux bouts du mois, en attrapant quelquefois un bon après un mauvais, et deux mauvais après un bon.
Quelquefois nous rencontrions dans nos voyages quelque camarade égaré qui s'associait à nous, et qui renforçait notre troupe.
En arrivant à Lisieux, nous demandâmes si
90 UÉMOIRES
la ville était privée de spectacle; mais l'aubergiste nous dit que, depuis trois jours, on avait V homme vert qui faisait fureur, et qui, précisément, demeurait dans son auberge.
— Qu'est-ce que l'homme vert?
— C'est un très bel homme, de la couleur que je vous dis, et qui arrive du cap Vert ou des îles Canaries.
— Pourrions-nous le voir ?
— Oui, en payant ; il joue la comédie tous les soirs.
— Diable î et nous qui venions pour la jouer aussi.
H rest(na tant qu'il fera de 1 argent.
DE MADEMO.SELLE FLORE. iil
— Et pourrait-on lui parler, à cet homme vert?
— Tenez, le voilà qui descend pour dîner.
En effet, nous vîmes arriver un homme parfaitement vert et luisant , qui dit en nous voyant : — Tiens ! c'est Volange, c'est Flore !
Nous fûmes fort surpris d'être connus d'un sauvage des îles Canaries.
— Vous ne me reconnaissez pas. — Àh ! je ne pensais pas que j'ai changé de couleur.
— J'en ai tant fait voir au public de couleurs !
— Mais, pour les amis , je suis toujoUrâ le même.
— Qui donc, le même?
— Rosambeau.
— Rosambeau ! — Mais oui, c'est lui !
Beaucoup de mes lecteurs savent sans doute ce que c'était que Rosambeau.
Il arrivait de Caen, où il n'avait pas pu rester, à cause des tours qu'il avait joués à son directeur.
Minet, dit Rosambeau, mort il y a peu de temps, a joué au théâtre des Jeunes Artistes, au théâtre Louvois, puis il a débuté aux Français, à rOpéra-Gomique, au Palais-Royal, à rOdéon ; il passait partout et ne s'arrêtait nulle part.
Il a joué dans toutes les villes de France : c'était le Juif-Errant du théâtre.
Il avait un caractère si facétieux qu'il était
DE MADEMOirtKLLi; rr.oiu:. 9'i
presque impossible de compter sur lui.
Voilà ce qui Tavait fait partir du théâtre de Caen. ■'
Il s'y était fait engager pour les premiers rôles.
Ordinairement, celui qui joue cet emploi possède sa garderobe, c'est-h-dire tous les costumes nécessaires.
Il demande pour son début le rôle du général dans la Veuve du Malabar^ et il est fort bien reçu du public.
Le lendemain, le directeur lui dit qu'il jouera Oresky dans Andromaque.
Le directeur vient sur le théâtre, au mo-
9i MÉMOIRES
ment où la pièce allait commencer. Il voit mon Rosambeau qui se promenait sur la scène en habit de général. Il n'en possédait point d'autre.
— Allez donc vite vous habiller, lui dit le directeur, on va frapper les trois coups.
— M'habiller, répond Rosambeau : est-ce que je ne le suis pas, habillé ?
— Comment, vous aller jouer Oresle en uniforme ?
— J'en ai le droit.
— Vous êtes fou !
— Monsieur, ménagez vos termes.
Il entre en scène.
DE MADEiIOl?i:i.LE FlORS. 9o
Il est accueilli par une bordée de sifflets.
— Messieurs,' dit-il, en saluant le public, je suis étonné de la manière dont vous me recevez.
— Votre costume ! kii crie-t-on de toutes parts : les sifflets redoublent.
— Messieurs, veuillez m'écouter. Si ce costume ne convient pas, c'est la faute du directeur. Permettez-moi de vous lire mon engagement. Il le tire de sa poche, et lit avec un grand sérieux.
« Monsieur Rosambeau jouera en chef et » sans partage, dans la tragédie, la comédie » et l'opéra, les rois, les grands amoureux, et » tous les premiers rôles en général. »
9 G vi(;Moir.r:s
A cette boutade, les éclats tle rire .succcdèrenlaux sifflets. Hosaiiibeau se vanta qu'il avait plu 671 général.
Il nous proposa de s'associer avec nous, et de faire partie de notre troupe. Il lui tardait de quitter le costume du cap Vert et de faire peau neuve.
Entre artistes, on s'oblige toujours ; nous acceptâmes ce renfort.
Nous débutâmes à Lisieux.
Dans celte ville, on aime beaucoup l'opéra comique.
On nous demanda le Déserteur.
Je jouai le rôle de la jeune fille qui chante :
J'avais égaré mon fuseau.
Di: iiAiUMoisi Li.i; ri.Oi.f-;. - :*/
ilosaiiiheisu oiail chargé du tôie de MoiiUïUcieî.
l\ joiiail l'ivresse;! merveille.
Les habitans de Lisicux fiireiil surpris de ce qu'il n'élai! plus vert ; quelques uns l'interpellèreuî tout haut.
— Messieurs, leur dit-il en s' avançant sur le bord de la scène, un acteur, })our plaire au public, doit savoir prendre la couleur de son rôle. Il y quelques jours, /éffa/s vert; aujourd'hui, ^e sz«5gfm.