CHAPITRE IV
1813. — Les alliés en Champagne. — Je joue devant les Russes: — Trente billets doux, r- Un Cosaque du Don. — L'ennemi est chassé. — Une heureuse rencontre. — Un manteau à deux. — Paris ! Paris !
Les grands événemens intluent sur les petites destinées des pauvres comédiens comme sur celles des grands acteurs politiques.
Tandis que nous courions de ville en ville, un immense drame se déroulait en France pendant l'année 1813.
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On concevra facilenieni qu'une troupe de comédiens devait fuir partout où arrivaient des troupes de Prussiens, de Wurtembergeois et de Cosaques.
Nous étions en Champagne, lorsque ceux-ci y entrèrent, et nous fûmes surpris dans la ville d'Épernay par un détachement des troupes alliées.
Les Russes, après s'être emparés de la ville , y avaient établi leur état-major , et avaient placé autour leurs quartiers.
Nous ne pouvions sortir de la ville sans avoir des passeports et des sauf-conduits de ces nouvelles autorités. Lors:jue nous nous présentâmes devant ces Russes, ils apprirent que nous étions comédiens, et ils voulurent
se passer la fantaisie d'assister à un spectacle français.
Si nous n'avions consulté que notre esprit national, nous aurions bien certainement refusé d'égayer les loisirs de ces messieurs ; mais, dans ce moment, nous étions en leur puissance , et il n'y avait pas moyen de les désobliger. Nous ne savions trop quel spectacle leur donner. Les officiers paraissaient des hommes très distingués, et peu disposés, peut-être, à se contenter des grandes pièces que nous ne craignions pas d'estropier devant les spectateurs des petites villes, ou à s'amuser des facéties du répertoire des Variétés.
Nous nous trompions. Ils rassurèrent notre modestie, et nous promirent d'être fort indulgens, pourvu que nous les fissions rire.
Faire rire l'ennemi qui envahissait notre patrie, cela nous semblait dur ! Mais il fallait se résigner.
Volange, en fin politique et grand administrateur, nous dit : « Ce sont des Russes, il faut leur jouer Pierre-le- Grand — ou le Menuisier de Livonie.
Il proposa ces pièces.
— C'est bien, lui répondit le commandant, mais il est entendu que Pierre-îe-Grand ne paraîtra pas sur la scène.
— Monsieur, cela est impossible , le czar joue le principal rôle dans ces deux ouvrages.
— Alors, clioisissez-en un aiili'e. îl n'est pas permis, à Saial-Péiersljourg, de présen-
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ter, sur le théâtre, un personnage de l'auguste famille impériale , et nous voulons observer partout le même respect religieux pour nos souverains.
Nous ignorions cette particularité : elle nous sembla singulière, à nous qui mettons sur le théâtre nos rois bons ou mauvais, Henri ÎV, Louis XI, Charles IX.
Notre troupe sérieuse était la moins bonne.
Nous proposâmes Jérôme-Pointu et le Dîner de Madelon. Deux pièces à trois acteurs,
Dans la première, Volange, qui, comme je l'ai dit, imitait assez bien son père, était son singe dans le rôle du procureur Jérôme Pointu; Emile Cottcnet jouait le clerc qui se
Iraveslit. eî, nsoi, jf' faisîjis assez genlinierit le peîi} rose de .leonnelte.
Dans le Dmer de Madelon, Yolaiige remplaçait Bosquier-Gavaudan ; Éinile, Tiercelin : et moi, je remplissais le rôle de Madelon, que j'ai joué depuis anx Variétés, après Ëlomire, qui l'avait créé très gaîment.
Volange eut l'idée diplomatique de mettre sur l'affiche qu'il écrivit à la main :
Les comédiens exiraordinaires ue S. M.
l'empereur de Russie auront Tiionneur de donner, aujourd'hui, etc., etc.
Le titre des pièces que nous devions jouer.)
Nous jouâmes donc devant un auditoire miliîaire. Les officiers occupaient les pre-
DE MAf)f;MOI>JEI.LI': r-LORE. 105
niièros places, les sous-ofiiciers les secondes, e! on avait permis aux Cosaques de monter au paradis.
Des Cosaques au paradis ! J'aurais voulu les voir en enfer !
L'orchestre qui devait accompagner le vaudeville fut composé, comme à l'ordinaire, par les amateurs de la ville; mais on leur adjoignit la musique du régiment russe pour remplir les entr'acles, et elle exécuta des marches militaires, au milieu desquelles je fus bien étonnée d'entendre le Chant du Départ, la Marseillaise , et même le fameux Ça ira. entremêlés à des airs nationaux de Russie.
Parmi ces derniers airs, j'en reconnus d'autres de Boïeldieu, qu'il avait composés
106 MÉMOIHES
en Russie, pendant son séjour dans ce pays, pour plusieurs opéras que, depuis son retour, il a fait représenter en France.
Nos deux petites pièces amusèrent beaucoup nos spectateurs.
Le Dîner de Madelon surtout excita leur hilarité, et dans la scène où Tami Vincent croit qu'on veut lui couper les oreilles, Emile fut digne de Tiercelin lui-même ! Ce furent des éclats de gaîté extraordinaires.
Piron se vantait d'avoir fait rire le guet.
Emile, plus fier, pouvait s'écrier : — J'ai fait rire les Cosaques !
Pour moi, je les avais charmés.
Je trouvai le jour suivant, à notre auberge,
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vingt billets doux, dont la chaleur n'annonçait nullement la lempérature du Nord. Ils étaient tournés plus galamment peut-être que ceux des séducteurs français.
Mais vingt, c'était trop.
Je ne répondis à aucun.
Nous retournâmes demander nos saufconduits.
Le commandant nous répondit qu'on nous les donnerait quand le détachement quitterait la ville, mais que jusque-là il fallait donner spectacle tous les jours.
Notre amour-propre était engagé à ne pas paraître trop mauvais, et à choisir des pièces qui coiivinssei}t h nos geôliers.
lOr. MÉMOIRES
Nous choisîmes dans le re'pertoire des Variétés : Pommadin, Pataquès, V Enrôlement supposé, et le joli petit opéra du Bouffe et le Tailleur,
Je chantai l'opéra.
Ce que c'est que la nécessité !
Mais j'étais une Dugazon sans roulades.
Emile se tira adroitement du rôle de Cavatini, et nous fîmes un effet ravissant dans le morceau : Conservez bien la paix du cœur.
Le lendemain, je trouvai h mon auberge trente billets doux.
Je ne répondis à aucun, pour ne pas faire de jaloux.
ni' .MADEMOi^E i.i; k;.o!;e. 109
Il y avait cependant de bien heiie.s propositions.
L'un m'offrait deux ou trois cents serfs.
L'autre, je ne sais combien d'arpens de terre dans la Sibérie.
Celui-ci un château princier.
Celui-là une infinité de roubles.
Je fus Française !
Comme je me promenais un matin sur les boulevarts d'Épernay, qui étaient assez solitaires, et que j'y repassais tranquillement un rôle, je vis venir à moi un énorme Cosaque, muni d'une affreuse barbe rousse ; il me barra le passage, en prononçant des mots barbares
lîO IIÉMOICI-S
«loni jo necoiiîuris {«as un seul, mais qui m'effrayèrent autant que lliorrible figure de l'habitant (hi Don.
Je m'arrête toute tremblante ; il porte la main sur moi.
Je pense que le malheureux veut commettre un attentat !
Mais il saisit la chaîne d'or que j'avais le tort de porter au cou, et la détache.
Je crie!
Au même instant paraît un officier russe.
Le Cosaque se jette à genoux, l'officier reprend la chaîne et me la remet ; puis , tirant tranquillement un pistolet de sa cein-
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ture, il l'appuie sur le iVonl du Cosaque, qui ne bouge pas.
— Monsieur, m'écriai-je, au nom du ciel, faites-lui grâce !
— Impossible, mademoiselle.
Le coup part, le Cosaque tombe.
— Voilà comme nous maintenons la discipline.
Je m'évanouis.
En revenant à moi, je me trouvai sous une tente, vis-à-vis d'un officier d'une figure charmante, dont les cheveux blonds tombaient en boucles sur ses épaules.
Le grand nombre de décorations qui or-
is2 MÉMOIRKS
naient sa poilrine annonçait qu'il élaiî d\ui rang supérieur.
— Je vous ai fait peur, mademoiselle, me dit-il d'une voix douce : mais avec ces gens-là, il faut en user ainsi.
— Âh ! monsieur, vous avez eu la cruaulé ! . . . Mon Dieu!... tuer un homme!
— Ce n'est pas un homme, c'est un Cosaque.
— Avec cette figure aimable, ce son de voix si gracieux, être si cruel!...
— Vous êtes bien plus cruelle que moi, mademoiselle.
— Comment ?
HE >r A DEMOISELLE FLORE. 113
— Vous me faites mourir d'amour, el je ne suis pas un Cosaque.
— Monsieur, si j'en crois toutes les lettres que j'ai reçues, j'en fais mourir bien d'autres, et vous conviendrez qu'il m'est impossible de donner des assurances sur la vie à tout l'étatmajor de S. M. l'empereur de Russie.
— Mademoiselle, puisque le hasard m'a favorisé de votre rencontre, et que j'ai le bonheur de faire connaissance avec vous, permettez-moi d'espérer que je serai plus heureux que les autres.
La conversation continuait sur un ton galant, et l'officier était pressant. Ma situation commençait à devenir fort en^barrass^nte.
Tout à coup le tambour bat, lés tforapettës
sonnent le boute-selle ; on entend de tous côtés des houras.
Ce sont les Français qui arrivent.
Mon officier prend son shakos, ses armes, me baise la main, monte à cheval et part au galop, en me disant : — Mademoiselle, j'espère vous revoir à Paris.
Je me sauve à toutes jambes vers noire auberge, où je trouve mes camarades qui étaient fort inquiets de mon absence.
Voilà donc la ville d'Épernay reprise par les Français.
Effrayés de nous trouver entre ïe flux et reflux: des armées françaises et ennemies, tantôt vaincues , tantôt victorieuses , nous
ailâmes devant les nouvelles autorités pour savoir s'il y aurait moyen de retourner à Paris.
Nous apprîmes que i'empereiir était à Montereau, et que si nous pouvioiis y arriver, de là nous pourrions ensuite marcher vers la capitale, où son intention était de se rendre.
Précisément un corps de troupes se dii^igeait sur cette ville; nous demandâmes la permission de le suivrp, heureux de trouver cette escorte.
Un régiment de hussards faisait partie de ce détachement. Un jeune capitaine descend de cheval et entre pour se rafraîchir dans l'auberge où hbiis venions d'entrer nousmêmes.
Il paraissait souffrant, harassé de fatigue ; il se jette sur une chaise, et demande quelque chose à manger.
Je reconnais celte voix. Je lève les yeux. Il me regarde, et nous nous écrions tous deux à la fois :
— Henri !
— Flore!
Je le revoyais après un an de séparation.
Les questions, les réponses se succédaient sans que nous nous entendissions l'un l'autre.
Mes camarades nous entourèrent.
Après les premiers instans, un peu de calme se rétablit.
Henri nous dit que son régiment devait se reposer dans cet endroit, et que, comme il était encore souffrant de plusieurs blessures, son colonel lui avait permis de passer la nuit, s'il le pouvait, plus commodément qu'au bivouac.
Je ne peux pas vous dire tous les sentimens que sa vue réveilla en moi.
Je vous ai déjà prévenus, mes chers lecteurs, que je n'aurais pas d'autre éloquence que celle du cœur et de la vérité.
Il y aurait là un beau chapitre à faire pour une femme auteur ; mais pour celle qui écrit sans savoir ce métier, il n'y aura que le récit iidèle de. ses impressions.
On nous avait servi un repas frugal et mo-
deste, tel que pouvaient le donner des paysans dont les propriétés étaient dévastées par la
Ilenri se mit sans façon à table avec nous, s'assit auprès de moi, et me promit de m' apprendre, après le repas, ce qui s'était passé entre lui et sa famille depuis mon départ.
JLorsque nous fûmes seuls , Henri prit un air plus sérieux , dans lequel il y avait une teinte de mélancolie.
— Vous voilà donc retrouvée! me dit-il; j'ai à me plaindre de votre peu de confiance en moi. Pourquoi ne m'avez-vous pas dit que vous vouliez me quitter, que vous ne m'aimiez pas?
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— Moi, Henri ! ne pas vous aimer, après ce que vous aviez fait pour moi.
— Cependant^ votre démarche auprès de ma mère, votre départ mystérieux !
— Ma conduite a dû vous prouver que je préférais votre bonheur au mien.
— Cependant, ma mère m'a dit...
— Que vous a-t-elle dit, votre mère ?
— Que vous regrettiez votre état, que je vous empêchais de le reprendre.
— Elle ne vous a donc pas dit que je me sacrifiais pour vous, que je ne voulais pas vous laisser manquer un mariage brillant?
— Non, elle m'a dit que vous aimiez un de vos camarades.
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— El VOUS l'avez crue?
— Pouvais-je croire qu'elle me trompait? lorsqu après vous avoir cherchée inutilement, j'ai appris par hasard que vous étiez partie avec une troupe de comédiens !
— Et alors?
— Alors on m'a reparlé de ce mariage. Par dépit, j'étais prêt à le conclure ; mais je changeai d'idée, je voulais vous oubher, quitter la France. J'eus recours au ministre de la guerre, à qui je dis que je voulais rentrer dans la carrière des armes, que je regrettais d'avoir abandonnée.
La campagne de Russie se préparait, je partis malgré les sollicitations de ma famille.
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J'ai gagné trois grades sur les champs de bataille, et je suis revenu avec l'espérance de ne pas en rester là.
— Mon Dieu ! vous vous ferez tuer !
— Pourquoi pas ? Je n'ai jamais beaucoup aimé la vie ; j'en ai passé avec assez de bonheur quelques momens, mais le reste est désenchanté d'avance. Quant h vous, Flore, suivez votre vocation : elle vous appelle au théâtre , vous auriez tort de l'abandonner. Chacun a sa destinée qu'il ne peut éviter.
Vous allez à Paris, j'espère que nous y serons bientôt. Nous nous y retrouverons, Flore. Si vous rentrez à votre théâtre, vous me reverrez encore dans celle loge d'avant-scène où je vous ai aperçue, moi, pour la première fois.
— Ne nous reverrons-nous que là?
C'était dans la journée fe second rendezvous que je recevais pour Paris.
Celui de l'officier russe ne m'inquiétait
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guère.
Celui de Henri me touchait au cœur.
Nous nous séparâmes, f J avait besoin de repos. Il me serra la main avec amitié et voulut la baiser. Je la retirai vivement. Il en parut surpris. Je lui présentai l'autre. Je n'avais pas oublié que cette main avait été souillée par le baiser d'un Cosaque. Henri me quitta tristement.
J'avais le cœur gros, les yeux pleins de larmes.
QuancJ je me réveillai, j'appris que le régiment de hussards avait été obligé de partir au milieu de la nuit pour se porter sur Sois- §pps.
— Mon Dieu ! me disais-je, le reverrai-je dans cette loge d'avant-scène?
Aussitôt que je serai à Paris, il faut à tout prix que je rentre au théâtre des Variétés.
Nous marchâmes pendant dix jours, suivant les troupes françaises tantôt battues, tantôt prenant leur revanche, toujours graves et courageuses.
Il ne s'agissait plus de jouer la comédie.
r^ous assistions à la représentation d'un (Jrame sanglant dont la vue seule peut donner une idée.
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Nous rencontrions sur les routes des familles en fuite, des hommes et des femmes portant leurs enfans, traînant leurs bestiaux, conduisant des charrettes pleines de meubles à demi brisés.
D'autres étaient assis sur les routes, pleurant leurs maisons pillées et dévastées.
Les soldats partageaient avec eux leur pain, quand ils en avaient.
De pauvres paysans leur offraient, plus loin , la moitié de leurs chétives provisions.
Souvent, harassés de la marche, nous espérions nous reposer dans un village, el lorsque nous y arrivions, nous le trouvions sans habitans, et il nous offrait le triste spectacle d'un incendie.
Nous étions réduits à bivouaquer, nous couchions sur la terre ou sur la paille.
Je ne puis oublier ce qui m'arriva à Essone, où un vieil officier, dont je regrette de ne pas savoir le nom, eut la bonté de m'offrir la moitié de son manteau.
— Quoi , lui dis-je, vous voulez le couper ?
— Non, ma belle enfant, me répondit-il : mon manteau est grand; mettez- vous dans une moitié, je me mettrai dans l'autre.
Le brave homme n'y entendait pas malice. Nous fûmes camarades de ht, et je réponds qu'il pensa plutôt à se reposer qu'à faire Ja conversation.
Le canon nous éveilla de bonne heure.
Nous nous remîmes en route, et nous étions près de la fontaine de Juvisy, ïorscjue l'empereur lui-même arriva.
Qu'ajouterai-je? Tout le monde sait le dénouement de ce triste drame.
Les troupes alliées entrèrent dans Paris.
Heureusement nous n étions pas la pour les voir arriver.