‹ Mémoires de Mlle Flore, artiste du Théâtre des variétésChapitre 8 sur 17 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Je quitte la troupe de Volange. — Ma portière et sa fille. — Les éteignoirs et M. Soulié. — Je tiens un cabinet de lecture, — On me propose un trône. — Un homme sous le scellé. — Les Russes au théâtre des Variétés.

Pierre qui roule n'amasse pas de mousse, dit un vieux proverbe ; et la comédienne qui voyage n'amasse pas d'argent.

Je ne parle pas de celles qui voyagent pour aller porter , dans les théâtres des grandes

villes, des talens connus et des répulations toules faites.

Celles-là moissonnent des applaudissemens, des bouquets, des petits madrigaux, et, ce qui vaut mieux, de gros sacs d'écus î

Mais la pauvre Flore revenait de son pèlerinage dramatique, la tête pleine de rôles et la bourse vide !

Mes costumes étaient usés.

Ils l'avaient été autant par moi que par mes camarades à qui je les avais prêtés.

iiip ai!fl'>ib''wiiO') b( Jî> ; &d'if)70'iq xl"/ Volange me proposait de reprendre nos

courses : je savais ce qu'il en coûtait d'être

sociétaire à part entière. Je le remerciai , et

je me séparai de sa société dramatique , sans

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avoir jamais su depuis ce qu'elle était devenue.

Je crois que la direction de Yolange fut tuée par une circulaire assez sévère du ministre de l'intérieur, du 1'' mai 1815, qui s'adressait aux troupes ambulantes.

Je n'avais plus de parens.

Pour des amis, on n'en a pas quand on est dans le malheur.

J'aurais eu, sans rougir, recours à Henri ; mais, comme tous ceux qui avaient loyalement combattu avec l'empereur, il avait été exilé de l'autre côté de la Loire.

J'allai trouver mes anciens directeurs des Variétés , je leur demandai à rentrer à leur T. u. 9

théâtre, dont j'étais véritablement l'enfant.

On ne me reçut pas comme l'enfant pro- (Jigue^ (Çiji Qjî t^i§i jpas le yea^ gra§ 1

Le bon Duval était alors secrétaire-général de l'administration. Il me rappela ses conseils et ses prédictions ; cependant , tout en promettant de parler pour moi, il m'objecta que les engagemens étaient faits , que la troupe comptait quatorze femmes , que si je voulais jouer des amoureuses, il y en avait six ; que si je voulais jouer des rôles comiques, Élomire, Gontier et Maria tenaient cet emploi.

J'allai trouver Brunet , qui , en faveur de notre ancienne amitié, me promit de me faire engager pour la prochaine année théâtrale, et ^n attendant , me dit que je pouvais venir au

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théâtre, et que j'y serais toujours reçue comme une enfant de la maison.

Cependant, que faire pendant un an, pour attendre des appointemens?

Des dettes ? Il faut pour cela avoir du crédit.

Ne fait pas des dettes qui veut.

Travailler? On sait ce que peut gagner une femme qui tient Taiguille : jime ce qu'il faut pour mourir de faim.

Je dois rendre justice à mes camarades, presque tous me reçurent à bras ouverts.

Les Uoiumes m'oOriyent leurs services.

Les femmes me proposèrent uu logçmeixt

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chez elles : mais on gêne les autres, et on n'est pas libre soi-même.

Je me logeai, en attendant mieux, dans un modeste hôtel garni , et je mis en gage quelques uns des effets qui me restaient , pour payer ma quinzaine d'avance.

Permettez-moi de vous faire le tableau de a troupe du théâtre des Variétés à cette époque, et d'y joindre quelques petites réflexions sur ce qui contribue au succès des théâtres.

Car il ne ne faut pas croire qu'une artiste , quand elle l'est véritablement, vive sans réfléchir.

Outre le talent particulier de presqtie tous les acteurs , ce qui rendait la troupe des Variétés excellente, c'était l'ensemble.

Depuis dix ans , les mêmes acteurs et les mêmes actrices ne s'étaient point quittés et se connaissaient parfaitement. Leurs qualités brillaient , leurs défauts disparaissaient par l'habitude qu'on avait de les voir.

Le succès du théâtre ne reposait pas sur une seule tête.

Les auteurs ne faisaient pas un ouvrage pour qu'il n'y eût qu'un seul rôle entouré d'accessoires insignifîans.

Dans une pièce, on trouvait souvent réunis Brunet, Potier, Tiercelin, Bosquier-Gavaudan, et les accessoires de la même pièce étaient joués par Legrand, Odry et Vernet.

Les comédiens du Théâtre-Français venaient

itli MÉMOIRES

sOuVéiit aux Variétés pour en admirer V ensemble.

Mais je m'aperçois que je vais écrire de la critique et qu'on se moquera de moi. Laissons les directeurs de théâtre faire comme ils l'entendent. Ce n'est pas moi qui les instruirai ni qui les corrigerai.

Je pense comme Jocrisse :

« Il faut laisser dire les maîtres, parce qu'autrement, on n'en finirait pas. »

En réfléchissant à ma position , il me vint une idée que je crus heureuse.

C'était de donner des leçons d'art dramatique aux jeunes personnes qui se destinaient au théâtre, et délablir chez moi un conservatoire au petit pied.

Mais , pour avoir des élèves , il faut être

CODDUe.

Ou bien il faut se faire connaître par des affiches, par des annonces dans les journaux.

Je n'avais pas le moyen de payer l'imprimeur ou l'insertion.

Je parlai de mon projet à ma portière, qui était une assez bonne femme , et qui m'avait paru très répandue dans la petite société de son quartier.

Madame Cadillon, c'est le nom de ma portière, était un type digne de Henri Monnier, et assurément il l'aurait mise dans ses tableaux de mœurs, s'il l'avait connue.

Madame Cadillon était folle du spectacle ,

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ei comme sa place sédentaire la privait du plaisir d'y aller autant qu'elle l'aurait voulu, elle était obligée de se contenter du plaisir de lire des pièces de théâtre^ qu'elle empruntait de tous les côtés.

Son ambition aurait été d'être ouvreuse de loges.

Je gagnai son amitié , en lui promettant de solliciter pour elle cet emploi, aussitôt que je serais rentrée au théâtre.

Provisoirement, je lui prêtai toutes mes brochures, qu'elle ne se contentait pas de dévorer toute seule , mais dont elle Taisait tout haut la lecture, le soir, aux voisines et aux cuisinières qui venaient brûler leurs chan-

délies dans sa loge, ou se chauffer à son

poêle.

Elle me promit beaucoup de pratiques, et, en attendant , elle m'offrit celle de sa fille, qu'elle désirait vivement pousser dans les coulisses.

En faire une actrice , avait été le rêve de toute sa vie.

Mademoiselle Adeline Cadillon était une jeune personne de dix-huit à dix-neuf ans, à la tournure dégagée, et à la physionomie délurée.

Elle travaillait chez une cordonnière, en qualité de chamareuse , et elle fréquentait aussi assidûment qu'elle le pouvait l'amphithéâtre de l'Ambigu et de la Gaîté.

Elle vint, dès le lendemain, prendre sa première leçon, et me débita des tartines de mélodrame, avec plus de cuirs qu'il ft'y en avait dants la boutique de sa cordonnière.

Je lui fis entendre qu'il fallait prendre, avant tout, des leçons de langue et de grammaire; mais cette étude n'était pas de son goût. J'ai su qu'elle avait débute depuis au théâtre des Funambules, où elle eut beaucoup de succès... dans la danse de corde.

Ma portière ne m'envoya pas d'autre élève.

J'en demandai dans une table d'hôte oii j'allais prendre mes repas , en attendant que j'eusSe la facilité de remonter mon petit ménage.

Il m'en vint dès le lendemain.

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Mais ce n'étaient pas des demoiselles.

C'étaient des jeunes gens qui voulaient, disaient-ils, suivre mes leçons.

ils désirdient tous jouer les rôles d^amoili^éilx, et Voulaient coriiinettcer par appretidre les gestes.

Ce n'était pas là mon compte, je fermai ma classe.

Je rencontrai heureusement une de mes anciennes amies , mademoiselle Joséphine Mayeur, la fille de l'acteur de ce nom , qui avait précédé Brunet dans l'emploi des niais , au théâtre des Variétés. Cette jeune et jolie personne ayant appris ma position^ voulut absolument que j'allasse loger avec elle.

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Joséphine Mayeur avait été ma camarade pendant quelque temps, au théâtre des Variétés. Elle y avait débuté en 1802, à peine âgée de quinze ans ; elle y était rentrée en 1808, et n'y était restée qu'un an, sa jolie figure n'ayant pas suffi à remplacer le talent qu'elle n'avait pas encore , car depuis elle en a eu , et elle en a fait jouir les théâtres des départemens.

Au moment de notre rencontre, elle tenait un petit cabinet de lecture, rue Richelieu : son père lui en avait fait l'acquisition.

Lasse de vivre dans une sorte d'isolement, et voyant mes petites économies disparaître , sans moyen de les remplacer, j'acceptai sa proposition, à condition que je lui serais utile.

Je l'aidai donc à tenir son petit établisse-

ineiit^ et je Ty remplaçais quand elle s'absentait.

Une jolie tête de plus dans un comptoir ne peut pas nuire pour attirer les chalands.

Cependant nous n'avions pas une grande quantité d'abonnés.

La fureur de la lecture n'était pas poussée au degré ou elle est parvenue maintenant.

Il n'y avait alors que cinq ou six journaux.

Et des romanciers : Ducray-Duminil, Pigault-Lebrun, madame Coltin, étaient, autant que je puis m'en souvenir, nos plus grands fournisseurs , et rajeunissaient nos tablettes garnies de vieilleries, dont les pages étaient aussi usées que la réputation.

Nos abonnés peu nombreux fournissaient à peine à l'entretien du loyer, des acquisitions et des lumières, dont le progrès n'était pas ençorp Jrès rî»pide.

Je parle ici, tout simplement , des lumières qui éclairaient matériellenient la société, telles que les quinquets et les carcel , qui onj; pri^ les noms de leurs inventeurs , et qui les ont immortalisés.

Lorsque d'autres lumières devinrent à l'ordre du jour, on leur opposa les éleignoirs, qui prirent bientôt un grand accroissement.

Les lumières et les éteignoirs me rappellent une anecdote que je ne veux pas vous faire perdre, quoiqu'elle soit d'une date un peu moins ancienne.

C'était en pleine restauration , à l'époque où les idées libérales étaient vivement attaquées et proscrites.

Honoré, acteur plein d'esprit, qui a été mon camarade aux Variétés , qui a joué sur plusieurs théâtres de Paris , était alors à Bordeaux.

Un journaliste de cette ville, M. Soulié, qu'il ne faut pas confondre avec l'ingénieux et spirituel romancier Frédéric Soulié , critiquait très durement Honoré dans sa feuille quotidienne.

Honoré , pour se venger, ne manquait jamais, dans ses rôles, d'improviser quelques plaisanteries auxquelles le nom de son adversaire prêtait beaucoup.

Il disait : Moq soulier est ti op long , mon soulier est trop plat , mon soulier est crotlé.

Le journaliste crut devoir adresser ses plaintes à l'autorité, comme étant attaqué personnellement.

Le maire fit Tenir Honoré, et lui défendit, sous les peines portées par la loi , de rien ajouter à ses rôles , et surtout de prononcer en scène le nom de Soulié.

En cas de désobéissance , il y allait de la prison.

Cependant Honoré voulait se venger.

Il alla au café du théâtre, et promit aux jeunes gens, dont il était fort aimé , de faire

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un jeu de mots et une épigramme sur Soulié, sans risquer la prison.

Ce bruit se répandit bientôt dans la ville.

Le lendemain, la salle était comble, et M. le maire était dans sa loge, pour voir si Honoré contreviendrait à ses ordres.

On donnait le Sourd ou l'Auberge pleine.

Honoré jouait Dasnières.

Le premier acte se passa sans hostilités, quoiqu'on en attendît dans la scène où ce personnage adresse tous les calembourgs d'usage au papa Doliban.

Au second acte, arrive la scène où Dasnières fait son lit.

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Honoré dresse le sien avec tous les lazzis les plus coiiiiqnes. Il se couche, il n'a pas encore parlé de Soulié, le second acte va finir.

Les spectateurs s'impatientaient, et commençaient à murmurer .

Alors Honoré se relève et dit : « Ah ! j'ai oublié d'éteindre ma lumière. Le feu pourrait prendre à mon lit. f aurais beau crier que je suis cuit, je ne serais pas cru. Comment donc faire?... »

Il se baisse , prend son soulier et ajoute : « Ah ! voilà mon éteignoir î »

A ces mots, les applaudissemens partent de tous les côtés de la salle.

Le maire lui-même éclate de rire.

Honoré a vaincu son ennemi.

Soulier, qui était dans la salle, se lève précipitaniment, et s'enfuit.

Je reviens au cabinet de lecture, qui n'allait pas trop bien. Je voyais arriver le moment où nous serions obligées de fermer boutique. Joséphine était en arrière de plusieurs termes de son loyer. Elle avait, de plus, quelques dettes criardes.

Parmi nos abonnés , il y en avait, un qui semblait me remarquer.

Il restait plus long-temps que les autres, m'adressait souvent la parole , et cherchait toujours à lier conversation.

Dans la position où je me trouvais ;, j'étais peu communicative.

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Cependant, un soir qu'il se trouvait seul à lire un roman , et que j'étais au comptoir, il vint à moi, et me dit : — Mademoiselle, il faut absolument que je vous fasse une proposition.

Ce mot de proposition m'effaroucha.

— Vous êtes belle , mademoiselle , et vous ensevelissez vos grâces et le plus beau buste que j'aie vu , dans un obscur cabinet de lecture, où personne ne peut les admirer.

Je ne concevais rien h ce début.

II continua.

— Je suis venu à Paris pour exploiter quelques capitaux j que je voudrais mettre dans une bonne entreprise, et j'ai jeté les yeux sur vous.

— Comment, monsieur, vous voulez m'exploiter ?

— En tout bien et tout honneur, mademoiselle.

— Il m'est impossible de vous comprendre.

— Je vais m'expliquer.

Un de mes cousins a fait jadis, en 1808, sa fortune au café du Bosquet, rue Saint-Honoré.

Il est impossible que vous n'ayez pas entendu parler de la belle limonadière. On a assez chanté dans les rues :

C'est la belle limonadière Du joli café du Bosquet.

Les théâtres même ont célébré sa gloire.

L'exemple de mon cousin a été suivi par des spéculateurs, et en 1811, au Palais-Royal, le café des Mille-Colonnes a établi aussi sa belle limonadière , qui , plus tard, a eu pour fauteuil , à ce que l'on assure, un trône acheté après faillite d'une tête couronnée.

— Ou voulez-vous en venir, et que me font ces belles limonadières ?

— C'est que je veux vous faire la pi^opositiôîi dé l'être à votre tour, et de vous asseoir sur un trône.

Je sais, mademoiselle , que vous avez joué la comédie avec agrément. Votre nom et votre figure peuvent achalander rétablissement que j'ai en vue.

De plus, faut-il tout vous avouer?

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Oui , mademoiselie Flore , je suis éperdument amoureux de vous , et , à l'offre d'un Irône, je joins celle de ma main.

J'avoue que ma surprise fut grande.

Je venais de voir que les trônes n'étaient pas solides, ou du moins qu'il n'était pas fafacile de s'y tenir.

Quant à la main de ce monsieur, j'y tenais d'autant moins , qu elle était attachée à un corps fort disgracieux, surmonté d'une tête atroce.

De plus, j'avais dans le cœur un souvenir que je ne pouvais effacer, je pensais toujours à Henri.

Ma réponse fut froide et polie ; mais je refusai net.

— Mademoiselle, me dit alors l'abonné en question, dont la physionomie s'anima, vous refusez un homme passionné, un homme capable de tout entreprendre pour vous posséder.

Il me tint ensuite les discours les plus ex-

Je commençais h avoir peur, lorsque, heureusement, il entra deux vieux habitués dans le cabinet de lecture.

Mon amoureux sortit en me disant :— Vous me reverrez.

Quelques jours se passèrent, et je ne le revis point.

Nos affaires allaient de plus ma! en plus

mal. La pauvre Joséphine m'apprit qu'on allait saisir ses meubles , et que , comme elle avait eu l'imprudence de souscrire une lettre de change, sa liberté était compromise.

A mon tour de l'obliger.

Je retournai à mon hôtel garni, et j'emmenai Joséphine avec moi.

Pendant notre absence, on vint mettre les scellés sur son mobilier , sur les armoires et sur les portes de l'appartement.

Deux jours se passèrent.

Le père de Joséphine, le bon Mayeur, qui était alors directeur du théâtre de Dunkerque, avait reçu une lettre de sa fille; il avait envoyé au correspondant des théâtres, M. Prin,

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l'argent nécessaire pour la tirer d'embarras ; nous allâmes tout de suite trouver le propriétaire, et, en le soldant, nous obtînmes immédiatement la levée des scellés.

Naturellement, nous devions être présentes à cette opération.

Nous ne nous doutions pas de ce qui allait arriver.

Dans ma chambre à coucher, le juge de paix ouvre une grande armoire en placard, où nous mettions nos robes.

Il jette un cri.

Tout le monde regarde.

— Ciel î dit le juge de paix : un homme

mon

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Nous restons tous stupéi'ails!

Une voix faible et dofëtite se fait entendre.

— Non, je ne suis pas mort tout à fait, mais je n'en vaux guère mieux.

Je reconnais cette voix, la lîgure atroce qui m'avait offert sa main, et je m'écrie : — C'est vous, monsieur ! Que faites- vous là?

— Hélas ! j'étouffe et je meurs de faim.

— Comment ! dit à son tour le juge de paix, mesdames, vous quittez votre logement ei vous y laissez un homme dans une armoire !

— Monsieur, nous ignorons comment il s'y trouve. Nous ne serrons pas ordinairement des hommes dans nos armoires (1).

11 si Ce monsîear avait vu joacr M. Vautour ou le Pro-

Quelqu'un avait été chercher un bouillon, que l'on fit prendre à ce malheureux prisonnier.

Quand il eut repris ses sens et quelques forces, il dit au juge de paix : — N'accusez pas ces dames, je suis seul coupable. Je m'étais caché là, il y a... je ne sais pas combien il y a ; car le temps m'a semblé bien long , et ma montre est arrêtée.

— Il y a deux jours, dit le juge de paix, que j'ai mis les scellés.

— Je croyais qu'il y avait trois semaines.

— Vous êtes donc un voleur ?

priétaire sous le scellé, il aurait su le danger qu'il y avait à se cacher ainsi. — On peut prendre de bonnes leçons dans le répertoire des Variétés.

— Non, mcnsieur le magistrat, je suis un amant !

— Un amant !

— Malheureux ! Je dois rendre justice à la vertu de mademoiselle Flore. Je lui avais fait des propositions que je croyais pouvoir lui convenir. Elle m'a refusé.

J'ai eu la malheureuse pensée de devoir à la ruse ce que je ne pouvais pas obtenir autrement.

Je me suis glissé dans cette chambre, mais sans autre intention que celle de lui renouveler mes protestations d'amour.

— Monsieur, dit le magistrat; il me faut d'autres preuves.

On vous trouve caché dans un domicile élranger. Avez-vous des papiers? Quelqu'un peut-il répondre de vous ? Ces dames vous connaissent-elles ?

Je m'empressai de dire que je le connaissais pour un de nos abonnés, et qu'en effet il m'avait adressé des propositions très bienveillantes, mais que je n'avais pas cru devoir les accepter.

Les papiers de notre pauvre abonné se trouvèrent en règle.

Le juge de paix, après une sévère admonition, l'engagea à se retirer promptement.

— Mais, monsieur, je n'ai pas la force de marcher.

DE MADEMOISELLE FLORE. If 9

On envoya chercher un fiacre, dans lequel on le transporta.

11 me lança en sortant un regard plein d'amour, mais d'amour mourant.

Il ne revint pas à notre cabinet de lecture.

Nous nous y réinstallâmes provisoirement.

L'aventure avait fait du bruit, et cela nous amena pendant quelque temps des pratiques, que la curiosité attirait, et à qui il fallait conter l'histoire de V homme sous le scellé.

Presque tous les jours je continuais de fréquenter les spectacles, dont j'avais facilement des billets ; car ma bourse légère ne m'aurait pas permis cette dépense.

Dans ce moment, le îhëâtre ëlait livré aux pièces de circonslance , et presque toutes étaient faites parles menées auteurs qui avaient chanté le gouvernement précédent.

Je me trouvai heureuse , quand je songeai que je n'étais pas obligée de jouer dans ces pièces des rôles qui auraient blessé mon cœur et contrarié mes opinions.

Oui, mes opinions !

Parce qu'on est femme, ne peut-on pas en avoir une ?

J'ai exprimé la mienne, et nous la verrons en temps et lieu.

Cependant, comme on m'avait accordé une entrée aux Variétés, j'en profitais pour me

mettre au courant du répertoire, qui s'était augmenté depuis mon départ.

Les salles de spectacle étaient remplies d'uniformes étrangers de toutes les nations, ce qui n'empêchait pas le public parisien d'y abonder.

Jamais les théâtres ne firent de plus belles receltes.

J'étais un soir aux Variétés^ au balcon, et je regardais tristement, vis-à-vis de moi, la loge d'avant-scène où j'avais si souvent vu Henri.

Elle était vide.

Tout à coup elle s'ouvre, et je vois entrer...

Qui? lui?...

Non, plusieurs officiers russes, et parmi eux

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je reconnais mon jeune officier d'Epernay, celui qui avait brûlé la cervelle au Cosaque, et que le boute-selle avait fait partir si brusquement dans un moment bien dangereux pour moi.

Cet homme dans cette loge, tandis que celui que j'aurais voulu y voir n'y était pas, cela me donna des émotions... Je ne faisais guère attention au spectacle ; à tout moment mes yeux se portaient involontairement sur l' avantscène.

Je m'aperçus que plusieurs lorgnettes se dirigeaient vers moi ; je ne pus pas douter que je ne fusse reconnue par le jeune officier.

En effet, il me salua, et me fit de la main plusieurs signes auxquels je feignis de ne pas faire attention.

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Dans l'entracte, la bouquetière m'apporta un bouquet des plus élégans : je le refusai.

Je n'attendis pas la fin du spectacle ; je partis pendant le second entr'acte.

Dès que l'officier russe me vit quitter ma place, il sortit de sa loge.

Je le rencontrai sur l'escalier, où il m'oiîrit la main.

— Mademoiselle, me dit-il, me perraettrezvous de vous reconduire ?

— Monsieur, lui répondis-je à demi-voix et avec assez de fermeté, quoique fort troublée :

Paris a capitulé, mais je ne suis pas comprise dans la capitulation.

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