‹ Mémoires de Mlle Flore, artiste du Théâtre des variétésChapitre 9 sur 17 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Madame Baroyer et le mousquetaire. — La comédie chez les fous. — Un marquis trop célèbre. — Les douze Henri IV. — Le triomphe de Trajan et l'empereur de Russie. — A bas les aigles ! à bas les N !

Après avoir quitté le jeune officier russe, je me perdis dans la foule qui descendait, et je gagnai lestement mon modeste hôtel garni.

Depuis ce temps, je pris la précaution de me mettre aux baignoires, afin d'être moins en vue.

Un soir, je me trouvais dans une de ces loges avec Crétu, l'un des directeurs des Variétés ; il survint un vieux monsieur qui le reconnut et qui lia conversation avec lui.

C'était un émigré qui était rentré avec Louis XVIÏÏ, un de ces voltigeurs dont on fit h cette époque de si plaisantes caricatures, une espèce de M. de la Jobardière.

On jouait les Chevilles de maître Adam. Lorsqu'il vit paraître madame Baroyer, il s'écria : — Eh ! pardieu ! je reconnais cette actrice ; je l'ai vue à Versailles avant la révolution !... Est-ce que ce n'est pas la Baroyer? — C'est elle-même, répondit Crétu. — C'est inconcevable, reprit le vieux voltigeur. Je me rappelle qu'étant mousquetaire, je l'ai vue dans les coulisses du théâtre de la Montansier,

que les mauvais sujets de mon âge fréquentaient volontiers, et elle était déjà vieille à cette époque. — Elle l'est encore, lui dit Crétu. — Mais, pardieu ! continua le ci-devant mousquetaire, elle ne l'est pas plus que dans ce temps-là. Comment diable a-t-elle fait son compte?

Je me hasardai à lui dire :

— Monsieur, le talent ne vieillit pas.

— J'ai cependant diablement vieilli, ajouta le ci-devant jeune seigneur. Pardieu ! je veux aller lui faire ma cour, et lui rappeler un certain souper fin oii nous nous trouvâmes ensemble, et que monseigneur le comte d'Artois donna, chez un traiteur de Versailles, à la Montansier, qui ne lui était pas indifférente

D'après la permission que lui en avait donnée monseigneur, elle avait amené les femmes les plus aimables de sa troupe. Nous étions là quelques jeunes étourdis fort gais et très disposés à rire et à folâtrer. Je me trouvai à côté de la Baroyer, qui me parut fort spirituelle. Le vin de Champagne nous étourdit un peu, nous troubla la vue, et, vers le dessert, je me sentais, pardieu ! tenté de dire, comme Chérubin dans le Mariage de Figaro : « Marceline est une femme !» Je ne sais trop ce qui serait arrivé, si un écuyer de monseigneur le comte d'Artois ne fût venu l'avertir qu'on le demandait au jeu du roi.

Monseigneur levant table, nous fûmes obligés de faire comme lui, et je retournai à Ihôlel des Mousquetaires, en me promettant

d'aller le lendemain voir jouer Figaro, et de retrouver Marceline. Mais le lendemain, précisément, j'eus un duel avec Grammont, qui m'avait plaisanté sur ma conquête , tandis qu'il prétendait avoir fait celle de la séduisante mademoiselle Lillié, une des plus jolies nymphes de la Montansier, et la meilleure chanteuse de sa troupe d'opéra. Je pris mal la plaisanterie ; nous allâmes au clair de lune tirer notre épée au bord de la pièce d'eau des Suisses. Il me mit trois pouces de fer dans le bras ; je restai six semaines cloué dans ma chambre. Le roi, qui n'entendait pas raillerie sur ces sortes d'affaires, m'envoya faire une petite retraite à la Bastille. J'oubliai la Baroyer ; la révolution survint, j'émigrai, et j'allai faire mes fredaines à Goblentz. Me voici de retour avec la légitimité, et je retrouve ici

ma Marceline avec la même figure qu'elle avait en 1788. C'est, pardieu! dommage que je ne sois point un Chérubin ! cette petite demoiselle (il parlait de moi) vient de dire que le talent ne vieillit pas ; mais je sens qu'autre chose vieillit. N'importe; je veux revoir la Baroyer.

Après la pièce, le voltigeur, appuyé sur le bras de Crétu et sur une canne à pomme d'or, en forme de béquille, se disposait à monter sur le théâtre, pour faire une reconnaissance qui eût été sans doute fort dramatique, lorsqu'il se sentit pris d'une quinte violente ; il jugea à propos de remettre l'entrevue à un autre jour.

On le conduisit à sa voiture, et il se mit au lit, où son asthme i'étouffa dans la nuit.

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Le même soir, en sortant des Variétés, je rencontrai mon ancien camarade Joly ; je lui demandai un billet pour aller le lendemain au Vaudeville, où il devait jouer la première représentation d'une pièce intitulée Gascon et Normand. On jouait aussi ce jour- là les CameléonSf pièce en un acte qui eut peu de succès.

Je cite cette pièce, parce que c'est la seule à laquelle ait travaillé un homme devenu célèbre dans un autre genre, Déranger, le chansonnier national. Il a prouvé qu'on pouvait faire d'excellentes chansons et une mauvaise pièce.

Chacun son métier.

La présence de Joly me fit penser que madame Saint- Aubin, sa belle-mère, pouvait

changer ma position. Protégée par elle, je pouvais entrer à son théâtre, pour jouer de petits rôles, comme celui que j'avais rempli dans le Déserteur, en faisant la jeune fille qui a égaré son fuseau.

Joly me promit de me présenter h la délicieuse actrice du théâtre Feydeau. Dès le lendemain, il me conduisit à Nogent, où elle avait une très jolie maison de campagne, et où elle recevait souvent.

Madame Saint- Aubin venait de partir pour Charenton avec quelques intimes.

Ils allaient voir jouer la comédie par les fous.

Je me remis en route avec Joly, et nous

arrivâmes à Charenton presque aussitôt qu'eux.

Je ne pouvais pas croire que des fous fussent capables de s'exercer dans un art qui demande tant d'étude et de travail, même de la part de ceux qui ont de la raison.

Mais on m'apprit que cette façon de les occuper, de les distraire de leurs manies, en leur faisant porter leurs idées et leur attention sur des objets amusans, était un moyen curatif employé souvent avec succès.

S'il n'avait pas toujours des résultats complets, il avait l'avantage de leur procurer quelques momens de plaisir et de faire diversion à leur état habituel.

La comédie que l'on devait donner ce jour-là

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à Gharenton faisait partie d'une fête que l'établissement donnait à son directeur, qu'on appelait, je crois, M. Coulmier.

Lorsque nous entrâmes dans la salle, on commençait le Dépit amoureux, qui est la pièce de bœuf de toutes les sociétés. Tous les rôles n'étaient pas joués par des fous, on avait soin de les associer à des personnes de bon gens et à quelques comédiens de profession, pour maintenir l'équilibre.

Le rôle de Gros -René était rempli par Stockleit fils, de l'Ambigu-Comique , jeune acteur qui s'est fait à ce théâtre une réputation, qui depuis a joué avec succès à l'Ambigu et à rOdéon, et qui, peu de temps après la révolution de juillet^ est ailé Jouer la comé-

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die au Pérou, où il est mort au lieu de s'enrichir.

Le rôle de Marinette était joué par madame Quesney (1), femme d'un certain âge, mais affichant la jeunesse et la coquetterie... Cette dame avait des relations avec un des pensionnaires de la maison, qui n'était cependant pas fou, mais qui devait se trouver trop heureux de ne pas être dans une autre prison, à laquelle on ne l'avait pas condamné, pour éviter les révélations les plus scandaleuses.

Cet homme, que je regardai comme une espèce de curiosité, comme un de ces êtres

(1) Je crois devoir prévenir mes lecteurs qu'outre la mémoire si nécessaire à une actrice, et dont j'ai le bonheur d'être douée, je possède à un très haut degré la mémoire des noms. Une personne que j'ai vue et que l'on m'a nommée une fois est gravée pour toujours dans mon souvenir.

monstrueux que l'on fait voir dans des cages, était le trop fameux marquis de Sade, auteur de plusieurs livres qu'il est impossible de nommer, et dont le litre seul est une insulte au goût et aux mœurs. Ce qui doit vous faire penser que je ne les ai pas lus.

Il semblait que sa figure fût l'enseigne de son esprit et de son caractère. Je l'ai encore devant les yeux, et j'ai la mémoire des physionomies comme j'ai celle des noms.

Il avait une assez belle tête, un peu longue, le nez aquilin, les narines ouvertes, la bouche étroite, et la lèvre inférieure saillante. Les coins de sa bouche retombaient avec un sourire dédaigneux.

Ses yeux petits, mais brillans, étaient dis-

Di: aUfJEMOISELLK FLORE. 177

simulés sous une foi le arcade qu'ombrageaieiit d'épais sourcils; ses paupières piissées recouvraient les coins de l'œil, comme ceux d'un chat ; son front découvert s'élevait en ovale, il était coiffé de ses cheveux relevés en toupet à la Louis XV, ses faces étaient légèrement bouclées, le tout était parfaitement poudré, et cette chevelure lui appartenait, quoiqu'il fût alors âgé de soixante-quatorze ans.

Sa taille était droite et élevée, son port noble était celui d'un homme de la haute société.

On me pardonnera de m' être étendu sur le portrait d'un homme qui a joui d'une infâme célébrité.

Il avait conservé de grandes manières et

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beaucoup d'esprit. C'était îui qui avait composé le divertissement et les complets pour la fête de M. Coulmier.

Revenons à la comédie jouée par les fous.

Le rôle d'Éraste était rempli par un jeune homme d'une physionomie très intéressante ; il était devenu, à ce que Ton m'a dit, fou par amour, après avoir perdu, par un accident subit, une jeune personne qu'il devait épouser. S'il l'eût perdue après le mariage, cet accident ne lui serait peut-être pas arrivé.

La folle qui représentait Lucile était une jolie blonde, vive, gracieuse, qui joua parfaitement ses scènes de dépit et de coquetterie.

La petite scèht» dé Màscarilh^ fUt Joiiéé très

h?. MADKMOIS?':Ll.ft Fr.Gïiî:. 170

gaîment par un autre fou, dont le nom a été célèbre dans les lettres el au théâtre.

C'était le fils du spirituel Laujon, le doyen des chansonniers.

Ce pauvre jeune homme avait la folie de se croire un grand peintre.

Il dessinait, sur un carré de papier, des maisons, des arbres et des bonshommes, et il envoyait ses tableaux à madame Saint-Aubin, en lui demandant 40,000 francs.

La première pièce marcha sans encombre.

Dans Tenir' acte, M. Coulmier voulant venir saluer madame Saint- Aubin et sa société, se leva, et lorsqu'il fut levé, il disparut à mes veux.

180 lAtuomm

Je le cherchais dans la foule, lorsqu'en baissant les yeux je le vis auprès de nous.

Quelle fut ma surprise ! Cet homme, qu'à l'aspect de sa grosse tête et de son large buste j'avais cru très grand , était monté sur un siège fort élevé, et lorsqu'il fut à terre, c'était un nain de quatre pieds de haut, dont les jambes courtes et cagneuses supportaient l'énorme torse.

Voilà comme on est trompé sur beaucoup de grands hommes, lorsqu'ils ne sont plus sur leur piédestal.

Le spectacle continua.

La seconde pièce ne fut pas aussi heureuse que la première.

Un fou jouait un rôle de valet, et ne débi-

tait pas mal, lorsque celui qui jouait son maître lui donna une lettre, en lui disant d'aller la porter.

Celui-ci le regarde fièrement, oublie son rôle, et lui dit : — Pour qui me prenez-vous? Est-ce que je suis votre domestique? Faites vos commissions vous-même.

Et il sortit de scène, sans qu'on pût l'y faire rentrer.

Un autre, qui jouait un père noble, ne voulut jamais souffrir qu'on lui mît sa perruque, et, comme on insistait, il laissa faire malicieusement, mais aussitôt qu'il fut entré en scène, il la jeta dans le trou du souffleur.

pn fut obligé de baisser la toile.

On terminait le spectacle par le joli opéra comique des Deux petits Savoyards, qui devait amener le divertissement. Madame Saint- Aubin s'était donné la peine de le faire répéter.

La pièce fut jouée d'une manière très agréable ; mais les honneurs furent pour une charmante personne, folle cependant, une jeune Espagnole nommée mademoiselle Urbistondos.

C'était une brune ravissante, aux cheveux d'un noir d'ébène, aux grands yeux fendus en amande, à la physionomie mélancolique. Elle joua le rôle de Joset de manière à ravir tous les speclateiîrs, et elle chanta ensuite très bien les couplets iïiits par le marquis de Sade pour le «lirccîeur de la maison, héros de la féle.

Ce qui me frappa, c'est que les couplets, composés par cet homme de mœurs affreuses, respiraient tous la grâce et faisaient l'éloge de la vertu !

Six mois après cette fête, le marquis de Sade allait voir dans l'autre monde si la vertu n'est qu'un mol.

Je sortis de cette comédie de fous avec un serrement de cœur, et il m'en est toujours resté une impression pénible.

J'étais venue pour m' entretenir avec madame Saint-Aubin de mon projet d'entrer à rOpéra-Comique. Mais je dis à Joly que j'avais réfléchi, que ma démarche n'était qu'une étourderie, et que je le priais de ne pas en parler.

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En effets Dieu sait comme j'étais faite pour chanter l'opéra comique. J'étais supportable dans la troupe de Yolange, dans la grange de Pon toise et devant les Normands de Lisieux ! mais à côté de mesdames Regnault, Boulanger, Duret et Palar, c'eût été une plaisanterie.

Revenons à la littérature dramatique de cette époque :

Le 12 avril 1814, M. le comte d'Arlois était arrivé à Paris.

Le 1" mai, le roi Louis XVIÎI fit son entrée dans la capitale.

J'étais sur le balcon du théâtre des Variétés avec tous nos camarades. Ce qu'il y eut do remarquable, c'est qu'un de nos auteurs

DE MADEMOISELLE FLOnE. 185

était h la tête du cortège. Martainville, à cheval , avec un panache blanc, et agitant un grand sabre, nous salua en passant; il eut l'air de nous dire : « C'est moi qui vous le ramène. »

Mais on n'avait pas attendu ce jour pour jouer des pièces royalistes et légitimistes.

Ce fut Henri IV qui fit les frais de toutes ces nouveautés.

Il est assez curieux de constater que l'on fit représenter douze Hcni i IV sur les théâtres de Paris.

On reprit la Partie de chasse de Henri IV aux Français.

Puis après, les États de Blois. de Raynouard, où Ton voyait aussi Henri IV.

On donna, au Vaudeville, les Clés de Paris, ou le Désert de Henri IV. A la troisième ou quatrième représentation, Sacken, qui était gouverneur de Paris, étant arrivé au spectacle au moment oii la pièce venait de finir, des enthousiastes l'applaudirent, en criant : Vive Sacken ! et demandèrent qu'on jouât la pièce une seconde fois, ce qui eut lieu.

La même chose était arrivée dix années auparavant, pour une circonstance plus glorieuse et plus patriotique.

On venait de jouer au théâtre des Troubadours, rue de Louvois, une pièce intitulée V Heureuse nouvelle, relative au traité de paix.

Bonaparte, alors premier consul, arriva un peu tard, et le public, transporté par sa présence, fit recommencer la pièce.

DE MADEMOISELLE FLORE. i 87

L'Opéra^Comique donna les Héritiers Michau, ou le Meunier de Lieur saint {{), de M. Planard, et les Béarnais, ou Henri IV en voyage, de M. Sewrin. Le même théâtre reprit la Bataille d'Ivry.

Les Variétés jouèrent le Souper de Henri IV, ou la Dinde en pal, ancienne comédie de Boutiilier, à laquelle Rougemont ajouta des couplets.

(1) A propos du meunier de Lieursaint, on se souviendra peut-être qu'au convoi de Louis XVIII, derrière le char funèbre et au milieu du deuil, on vit un homme en habit de meunier, un mouchoir à la main. On dit alors que c'était un descendant de ce Michau, qui avait reçu Henri IV dans son moulin.

Mais il n'y a jamais eu de Michau à Lieursaint que dans la pièce de Collé, qui avait du reste imité sa comédie d'une pièce que nous avons vue à l'Opéra-Comique, sous le titre de le Roi et te Fermier.

Ce descendant de Michau qui pleurait le descendant de lîenri lY était donc un puff sentimental.

On joue la comédie même aux enterremens.

Ensuite, la Jeunesse d'Henri 7F, de Merle et Brazier.

Le théâtre de la Gaîté célébra le retour des Bourbons, en donnant Henri IV, ou le Siège de Paris.

Ce théâtre annonça alors l'intention de reprendie le titre de Grands danseurs du roi, qu'il avait reçu de Louis XV.

Que de gens auraient pu prendre aussi dans ce moment le titre de Grands danseurs du roi !

L'Odéon donna, pour sa part, deux pièces dont le même monarque était le héros.

Henri IV et d'Auhigné, et Une journée de Henri IV.

Il n'y eut pas jusqu'au ihëâire des Ombres chinoises de Séraphin, qui donna aussi sa Partie de chasse de Henri IV.

Ce ne furent pas les seuls ouvrages de circonstance que le moment fit naître.

Je veux que mes Mémoires servent à l'histoire contemporaine et à celle du théâtre ; je mentionnerai donc encore :

A l'Opéra, Pelage, ou le Roi et la Paix, et je ne quitterai pas notre premier théâtre lyrique sans vous parler d'une représentation donnée devant l'empereur des Russies. Il y a du comique dans tout, même dans les choses les plus sérieuses et les plus tristes.

Il n'y avait pas moyen d'entrer dans la salle, dont les avenues étaient encombrées d'une

foule immense , parce qu'on y attendait l'empereur Alexandre.

Mon ami Beaupré m'avait fait placer dans les coulisses.

Croirait-on que pour recevoir le vainqueur, on avait annoncé le Triomphe de Trajan, ce grand opéra qui avait été fait pour les triomphes de Napoléon !

Je me rappelle que Marlainville, qui était près de moi sur le théâtre, appelait cela une malice assez plaisante.

Toutes les femmes qui garnissaient la salle étaient en blanc, et portaient d'énormes cocardes blanches.

On lève la toile, on croit qu'on va voir commencer la pièce.

DE MADEjrOÎSKLLE FLOP.E. 19t

Point au tout.

Dérivis se présente, salue, et vient annoncer que, par l'indisposition d'un acteur, on ne jouera pas le Triomphe de Trajan ; il propose à la place la Vestale.

Bruit, tumulte !

Les Français veulent applaudir leur vainqueur dans Trajan.

Enfin, on fait circuler dans la salle que c'est l'empereur de Russie qui, par modestie, ne veut pas accepter l'encens qu'on allait lui offrir sous le nom du triomphateur romain, et qui avait déjà servi à l'empereur des Français.

Il fallut céder ; tnàlfeott se dédorhtnagèà biéJi

dans le premier aciedeiu Vestale, car on appliqua à l'empereur Alexandre tous les éloges adressés à Licinins, qui vient aussi sur la scène dans un char triomphal.

Ce n'est pas tout encore.

Des spectateurs lèvent les yeux et aperçoivent l'aigle qui surmonte le rideau d'avantscène.

On crie : A bas V aigle!

On ne commencera pas que l'aigle ne soit abattu !

Pauvre aigle ! qui avait été salué tant de fois dans le temps qu'il était vainqueur.

Des ouvriers et des garçons de théâtre grimpent au cintre. Les marteaux et les ciseaux liappent de toutes leurs forces.

bii M vd: MOiSKi.i.F. Fioiu:. 194

>hiis l'aijjçle tonail hon.

On ("lit oMigë tiannoiicer au [)ublic que celle cérémonie sérail trop longue, que Sa Majesté altemlrait trop, et on se contenta de jeter sur l'aigle un grand voile blanc.

Alors l'ouverture commence par Vive Henri IV, puis on joue la pièce.

Lays vient sur le théâtre dans un entr" acte, comme j'y étais venue à Pontoise, pour chanter : A peine au sortir de Venfance. Mais lui, c'était pour faire entendre des couplets d'un M. de Chalabre, qui commençaient par : Vive Alexandre ! Vive Guillaume ! et qui finissaient par : Us nous ramènent les Bourbons.

Cela devait un peu contrarier Lays, qui, dans le temps, avait été pas mal patriote.

l^k ilÉMOîRES

On ne peut pas se faire une idée des transports, des cris, des houras qui faisaient retentir la salle.

Les femmes criaient plus fort que les hommes.

On s'embrassait dans les loges, dans les foyers, dans les corridors.

Je crois que beaucoup de jeunes gens profitèrent de l'occasion pour embrasser les plus jolies femmes devant le nez de leurs maris.

Quelques jours après, ma fruitière, en me montant mes petites provisions, me raconta qu'elle avait été, avec les dames de la halle, complimenter l'empereur Alexandre, et crier dans son salon : Vive Louis XVIÏI!

DE MADElMOiSfif.r.K FLORE. 195

Il avait été obligé iVen embrasser deux ou trois.

Le métier de vainqueur a ses désagréoiens.

Le logement que j'avais loué provisoirement était vis-à-vis la porte Saint-Denis.

J'y vis des échafaudages. On était occupé à réparer quelques endroits dégradés.

J'élais descendue, je causais avec Kmile Cottenet, qui était entré depuis peu au théâtre de la Porte-Saint-Martin, et qui logeait dans le même hôtel que moi.

Arrive un employé de la préfecture, qui connaissait Emile ; il lui apprend qu'il est chargé de surveiller l'exéculion d'une ordonnance de police, pour faire enlever tous les

emhlèines, chiifres et arnioines de iNapoit'on

On se. l'appellera peul-ètre le mauvais jeu (le mots qui circulait alors : que Napoléon avait des n mis partout (des ennemis).

Ce monsieur interpelle un des ouvriers, et lui crie : « Te vois là-bnii! un n qu'il faut enlever ! »

— Prenez garde, dit Emile, c'est l'inscrifition :

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