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rendu familier avec moi ; il ne se génoit point pour parler quand j'entrois dans la chambre de Madame. Pendant les maladies de Madame je ne quittois presque pas sa chambre, et je passois les nuits auprès d^elle.
Quelquefois, mais rarement, j'ai voyagé dans sa voiture avec le docteur Quesnay, à qui elle ne disoit pas quatre paroles, quoique ce fût un homme d'un grand esprit. Madame, quand j'étois seule avec elle, me parloit de plusieurs choses qui Paffectoient et me disoit : « Le roi et moi comptons si fort sur vous que nous vous regardons comme un chat, un chien, et nous allons notre train pour causer. »
Il y avoit un petit endroit, près de la chambre de Madame, qui a été depuis changé, où elle savoit que je me tenoîs quand j'étois seule, et d'où l'on entendoit ce qui se disoit pour peu qu'on élevât la voix. Mais, lorsque le roi avoit à lui parler particulièrement ou à quelque ministre, il passoit avec elle dans un cabinet à côté de la chambre, et elle aussi pour ses affaires secrètes avec les ministres ou autres personnages împortans, tels que le lieutenant de police, l'intendant des postes, etc.
Toutes ces circonstances m'ont mise à portée de savoir beaucoup de choses, et un grand nombre que la probité ne me permet ni d'écrire ni de raconter. J'ai écrit, la plupart du temps, sans or-
dre de date, et un fait en précède d'autres qui l'ont précédé.
Madame a eu de l'amitié pour trois ministres : le premier, M. de Machault, à qui elleavoit l'obligation d'avoir fait régler son traitement et payer ses dettes. Elle lui fît donner les sceaux, et il resta le premier dans son affection jusqu'à l'assassinat du roi. Beaucoup de gens ont prétendu qu'on ne devoit pas imputer à mauvaise intention sa cpn^ duîte en cette occasion, qu^il avoit cru devoir obéir au roi sans rien mettre du sien, et que ses manières froides le faisoient souvent soupçonner d'une indifférence qui n'étoit pas dans son cœur. Madame le vit sous l'aspect d'un ami infidèle, et il faudroit entendre les deux. Peut-être, sans l'abbé de Bernis, M. de Machault seroit-il resté.
Le second ministre que Madame avoit affectionné est l'abbé de Bernis ; elle s'en dégoûta bien vite, lorsque l'abbé parut avoir perdu la tête.
Il en donna une preuve assez singulière la surveille de son renvoi. Il avoit prié plusieurs personnes considérables à un nombreux festin qui devoit avoir lieu le même jour qu'il reçut sa lettre d'exil, et il avoit mis dans les billets d'invitation : M. le comte de Lusace en sera. C'étoit le frère de Mme la Dauphins, et cette phrase fut avec raison trouvée impertinente. Le roi dit fort bien à cette occasion : Lambert et Molière en seront. Elle ne
parla presque jamais du cardinal depuis son départ de la cour. Il étoit ridicule, mais il étoit bon homme. Madame Infante > étoit morte peu de temps auparavant, et, par parenthèse, réunissant tant de maladies putrides et malignes que ceux qui Tensevelirent, et des capucins qu'on fît venir pour la porter, ne pouvoient soutenir l'infection. Ses papiers n'avoient pas paru plus purs aux yeux du roi. II vit que Tabbé de Bernis étoit en intrigue avec elle, et qu'on l'avoit joué pour le chapeau de cardinal, qu'elle avoit fait accorder en abusant de son nom. Le roi avoit été si indigné qu'il pensa lui refuser la barrette, et il la lui remit comme on jette un os à un chien.
M. l'abbé de Bernis avoit toujours eu l'air d'un protégé chez Madame. Elle Tavoit vu dans la misère exactement. Il n'en fut pas de même de M. de Choiseul; sa naissance, son ton, ses manières, le faisoient considérer, et il avoit su gagner les bonnes grâces de Madame bien plus que tout autre. Elle le regardoit comme un des plus grands seigneurs de la cour, le plus grand ministre et l'homme le plus aimable. M. de Choiseul avoit une sœur et une femme qu'il avoit introduites chez Madame, et qui l'entretenoient dans ses bons sen-
I. Louise-Elisabeth de France, née le 14 août 1727, mariée en 1739 i don Philippe, duc de Parme et infant d'Espagne, morte i Versailles le 6 décembre 1759.
timens pour lui. Elle ne vit plus que par ses yeux depuis que ce ministre fut en place ; il savoit amuser Madame, et il avoit des manières très aimables pour les femmes.
Ily avoit deux personnes, le lieutenant de police < et l'intendant des postes >, qui avoient grande part à la confiance de Madame; mais ce dernier étoit devenu moins nécessaire, parce que le roi avoit fait communiquer à M. de Choiseul le secret de la poste, c'est-à-dire l'extrait des lettres qu'on ouvroit, ce que n'avoit pas eu M. d'Argenson malgré toute sa faveur. J'ai entendu dire que M. de Choiseul en abusoit et racontoit à ses amis les histoires plaisantes, les intrigues amoureuses, que contenoient souvent les lettres qu'on décachetoit. La méthode, à ce que j'ai entendu dire, étoit fort simple. Six ou sept commis de l'hôtel des Postes trioient les lettres qu'il leur étoit prescrit de décacheter, et prenoient l'empreinte du cachet avec une boule de mercure; ensuite on mettoitla lettre, du côté du cachet, sur un gobelet d'eau chaude qui faisoit fondre la cire sans rien gâter; on l'ouvroit, on en faisoit l'extrait, et ensuite on la recachetoit au moyen de l'empreinte. Voilà comme j'ai en-