‹ Mémoires de Mme Du HaussetChapitre 13 sur 28 · I. Nicolas-René Berrier · texte numérisé non relu

I. Nicolas-René Berrier

a. Robert Jannel, mort en 1770, dont il sera de nquveau question plus loin.

tendu raconter la chose. L'intendant des postes apportoit les extraits au roi le dimanche. On le voyoit entrer et passer comme les ministres pour ce redoutable travail. Le docteur Quesnay, plu* sieurs fois devant moi, s'est mis en fureur sur cet infàmt ministère, comme il Pappeloit, et à tel point que l'écume lui venoit à la bouche. « Je ne dîne* rois pas plus volontiers avec l'intendant des postes qu'avec le bourreau )>, disoit le docteur. Il faut convenir que, dans l'appartement de la maîtresse du roi, il est étonnant d'entendre de pareils propos ; et cela a duré vingt ans sans qu'on en ait parlé. « C'étoit la probité qui parloit avec vivacité, disoit M. de Marigny, et non l'humeur ou la malveillance qui s'exhaloit. )>

M. le duc de Gontaut étoit beau-frère et ami de M. de Choiseul, et il ne quittoit pas Madame. La sœur de M. de Choiseul, M^ie de Gramont, et sa femme, étoient également assidues auprès d'elle. Qu'on juge d'après cela de l'ascendant de M. de Choiseul, que personne n'auroit osé attaquer!

Cependant le hasard me fît découvrir une correspondance secrète du roi avec un particulier des plus obscurs. Cet homme, qui avoit un emploi aux fermes générales de cinq à six mille livres, étoit parent d'une demoiselle du Parc aux Cerfs qui l'avoit recommandé au roi. Il s'étoit lié aussi avec le comte de Broglie, dans qui le roi se confîoit;

mais, las de voir que sa correspondance ne lui valoit point d'avancement, il prit le parti de m*écrire et de me demander un rendez-vous, auquel je consentis après en avoir instruit Madame. Cet homme me dit avec un ton de franchise, après beaucoup de préambules de politesses et de flatteries pour moi : « Pouvez-vous me donner votre parole, et celle de M^^ de Pompadour, qu'il ne sera point parlé au roi, par elle, de ce que je vais vous dire? — Je crois pouvoir vous assurer, lui dis-je, qu'en demandant cette condition à Madame, si cela n'est point contraire au service du roi, elle la tiendra. » Il me donna sa parole que cela n'auroit aucun inconvénient, et alors je l'écoutai.

Il me montra divers mémoires contre M. de Choiseul, qu'il consentit à me remettre, et il me révéla plusieurs circonstances relatives aux secrètes fonctions du comte de Broglie, mais qui portoient plutôt à conjecturer qu'à être assuré du rôle qu'il jouoit auprès du roi. Enfin il me montra plusieurs lettres de la main du roi. « Je demande, dit-il, que madame la marquise me fasse donner une place de receveur général des finances, je l'instruirai de ce que je manderai au roi; j'écrirai d'après ses instructions, et lui remettrai les réponses. » Respectant ce qui venoit du roi, je ne me chargeai que des mémoires.

Madame lii'ayant donné sa parole, suivant les

conventions que j'avois faites, je lui révélai le tout. Elle remit les mémoires à M. de Choiseul, qui les trouva bien malicieusement et bien habilement écrits. Madame et M. le duc de Choiseul conférèrent longtemps sur ce qu'il falloit répondre à la personne, et voici ce que je fus chargé de dire : qu'une place de receveur général étoit, pour lé moment, trop considérable et feroit trop de sensation ; qu'il falloit se borner à une place de quinze à vingt mille livres de produit; qu'on ne prétendoit point pénétrer dans les secrets du roi, et que sa correspondance ne devoit être communiquée à personne; qu'il n'en étoit pas de même des mémoires qui pouvoient lui être remis, et qu'on lui sauroit gré d'en faire part, pour mettre à portée de parer des coups portés dans le» ténèbres, et dirigés par la haine et l'imposture.

La réponse étoit honnête et respectueuse relativement au roi, mais étoit propre à déjouer le comte de Broglie, en faisant connaître à M. de Choiseul ses attaques et les armes dont il se ser- Yoit. C'était le comte qui lui remettoit des mémoires sur la guerre et la marine, tandis qu'il se réservoit les affaires étrangères, qu'il traitoit directement, disait-on. M. de Choiseul fît recommander au contrôleur général, sans paroître, l'homme qui m'avoit parlé; il eut l'emploi convenu, en espéra un plus considérable, et me confia la correspon-

dance du roi, dont je lui dis que je ne parlerois pas à Madame, d'après ses intentions. Il envoya plusieurs mémoires à M. de Choiseul, adressés contre lui au roi; et cette communication le mit à portée de les réfuter victorieusement.

Le roi se plaisoit à avoir de petites correspondances particulières, que Madame très souvent ignoroit; mais elle savoit qu'il en avoit : car il passoit une partie de sa matinée à écrire à sa famille, au roi d'Espagne, quelquefois au cardinal de Tencin, à l'abbé de Broglie, et aussi à des gens obscurs, a C'est avec des personnes comme cela, me dit-elle un jour, que le roi sans doute apprend des termes dont je suis toute surprise. Par exemple, il m'a dit hier, en voyant passer un homme qui avoit un vieil habit : Il a là un habit bien examiné. Il m'a dit une fois, pour dire qu'une chose était vraisemblable : Il y a gros. C'est un dicton du peuple, à ce que l'on m'a dit, qui est comme // y a gros à parier, » Je pris la liberté de dire à Madame : a Mais ne seroit-ce pas plutôt des demoiselles qui lui apprennent ces belles choses? » Elle me dit en riant : a Vous avez raison, il y a gros, » Le roi, au reste, se servoit de ces expressions avec intention , et en riant.

Le roi savoit beaucoup d'anecdotes, et il se trouvoit assez de gens pour lui en dire de mortifiantes pour l'amour-propre. Un jour, il entra à Choisy

dans une pièce où Ton travailloit à un meuble brodé, pour voir où Ton en étoit; et, ayant regardé à la fenêtre, il vit, au bout d'une grande allée, deux hommes en habit de Choisy ^ . Il dit : « Qui sont ces deux seigneurs? )) Madame prit la lorgnette, et dit : « C'est le duc d'Aumont et ***. — Ah ! dit le roi, le grand-père du duc d*Aumont seroit bien étonné s'il pouvoit voir son petit-fils bras dessus bras dessous avec le petit-fils de son valet de chambre L***, en habit qu'on peut dire à brevet, » Là-dessus, il raconta une grande histoire à Madame, qui prouvoit la vérité de ce qu'il disoit. Le roi sortit pour aller à la fîguerie avec Madame, et bientôt après entra Quesnay, ensuite M. de Marigny. Je parlai avec mépris de quelqu'un qui aimoit beaucoup l'argent, et le docteur, s'étant mis à rire, dit : a J'ai fait un drôle de rêve cette nuit. J'étois dans le pays des anciens Germains; ma maison étoit vaste, et j*avois des tas de blé, des bestiaux, des chevaux en grand nombre, et de grands tonneaux pleins de cervoise ; mais je souffrois d'un rhumatisme, et ne savois comment faire pour aller à cinquante lieues de là, à une fontaine dont l'eau me guériroit. Il falloit passer chez

I . « A Choisy, dit le duc de Luynes (6 octobre 1 746), les daines sont en robe de chambre noire et les hommes ont un justaucorps gris. »

un peuple étranger. Un enchanteur parut, et mè dit : « Je suis touché de ton embarras : tiens, voilà « un petit paquet de poudre de prdinpinpin ; tous « ceux à qui tu en donneras te logeront, te nourri- « ront, et te feront toutes sortes de politesses. » Je pris la poudre, et je le remerciai bien. — Ah! comme j'aimerois la poudre de prdinpinpin l lui dis-je; j*en voudrois avoir plein mon armoire. — Eh bien 1 dit le docteur, cette poudre, c'est l'argent que vous méprisez. Dites-moi, de tous ceux qui vien* nent ici, quel est celui qui fait le plus d'effet ? — Je n'en sais rien, lui dis-je. — Eh bien ! c'est M. de Montmârtel, qui vient quatre ou cinq fois l'an. — Pourquoi est-il si considéré ? — Parce qu'il a des coffres pleins de poudre de prdinpinpin, t> Il tira quelques louis de sa poche : « Tout ce qui existe est renfermé dans ces petites pièces, qui peuvent vous conduire commodément au bout du monde. Tous les hommes obéissent à ceux qui ont cette poudre, et s'empressent de les servir. C'est mépriser le bonheur, la liberté, les jouissances de tout genre, que mépriser l'argent. »

Un cordon bleu passa sous les fenêtres, et je dis : « Ce seigneur est bien plus content de son cordon que de mille et mille de vos pièces. — Quand je demande au roi une pension, reprit Quesnay, c'est comme si je lui disois : « Donriez- « moi un moyen d'avoir un meilleur dîner, d'avoir

DE MADAME DU HAUSSET l3

m un habit bien chaud, une voiture pour me ga- « rantir de la pluie et me transporter sans fati- « gue. » Mais celui qui lui demande ce beau ruban, s*il osoit dire ce qu'il pense, diroit : « J'ai de « la vanité, et je voudrois bien, quand je passe, « voir le peuple me regarder d'un œil bêtement ad- « mirateur, se ranger devant moi; je voudrois bien, a quand j'entre dans une chambre, produire un <c efFet, et fixer l'attention de gens qui se moque- « ront peut-être de moi à mon départ; je voudrois « bien être appelé monsàgntur par la multitude. » Tout cela n'est-il pas du vent? Ce ruban ne lui servira de rien dans presque tous les pays; il ne lui donne aucune puissance; mais mes pièces me donnent partout les moyens de secourir les malheureux. Vive la toute-puissante poudre de prellnpinpin I »

A ces derniers mots, on entendit rire aux éclats dans la pièce d'à côté, qui n'était séparée que par une portière. La porte étant ouverte, le roi entra avec Madame et M. de Gontaut. Il dit : « Vive la poudre de prelinpînpin! Docteur, pourriez-vous m'en procurer? » Le roi étoit rentré, et il lui avoit pris fantaisie d'écouter ce que l'on disoit. Madame £t de grandes amitiés au docteur; et le roi, riant et parlant de la poudre avec éloge, sortit.

Je m'en allai, et le docteur aussi. Je me mis à écrire aussitôt cette conversation. On me dit depuis que M. Quesnay étoit fort instruit de cer-

taines choses qui ont rapport aux finances, et qu'il étoit un grand économiste; mais je ne sais pas trop ce que c'est. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il avoit beaucoup d'esprit; il étoit Tort gai et fort plaisant, et très habile médecin.

On fut longtemps occupé à la cour de la maladie du petit duc de Bourgogne, dont on vantoit beaucoup l'esprit. On cherchoit la cause de cette maladie, et la méchanceté alla jusqu'à faire soupçonner sa nourrice , qui étoit fort bien établie à Versailles, de lui avoir communiqué une vilaine maladie. Le roi montroit à Madame les informations qu'il avoit fait prendre, dans sa province, sur sa conduite. Un sot évêque s'avisa de dire qu^elle avoit été fort libertine dans sa jeunesse ; la pauvre nourrice en fut instruite, et demanda qu'on le fit expliquer. L'évéque répondit qu'elle avoit été plusieurs fois au bal dans sa ville, et qu'elle avoit la gorge découverte. C'étoit pour ce pauvre homme le comble du libertinage. Le roi, qui avoit été d'abord inquiet, ne put s'empêcher de dire : « Quelle bête ! »

Le duc, après avoir longtemps donné de l'inquiétude à la cour, mourut'. Rien ne fait plus d'e£Fet, chez les princes, que leurs égaux mourans. Tout le monde en est occupé; mais aussi, dès qu'ils sont

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