I. Le 2 2 mars 1761, à l'âge de dix ans
DE MADAME DU HAUSSET iS
morts, personne n'en parle plus. Le roi parloit souvent de la mort, et aussi d'enterremens et de cimetières; personne n'étoit né plus mélancolique. Madame m'a dit un jour qu'il éprouvoit une sensation pénible lorsqu'il étoit forcé à rire, et qu'il l'avoit souvent priée de finir une histoire plaisante. Il sourioit, et voilà tout. En général, le roi avoit les idées les plus tristes sur la plupart des événemens. Quand il arrivoit un nouveau ministre, il disoit : ff II a étalé sa marchandise comme un autre, et promet les plus belles choses du monde, dont rien n'aura lieu. Il ne connoît pas ce pays-ci; il verra... » Quand on lui parloit de projets pour renforcer la marine, il disoit : « Voilà vingt fois que j'entends parler de cela. Jamais la France n'aura de marine, je crois. » C'est M. de Marigny qui m'a dit cela.
Je n'ai jamais vu Madame si joyeuse qu'à la prise de Mahon. Le roi en étoit bien aise; mais il ne pouvoit croire au mérite de ses courtisans, et il regardoit leurs succès comme l'effet du hasard. Il n'y eut, à ce que l'on m'a dit, que le maréchal de Saxe qui lui inspira une grande estime; mais il ne l'avoit guère vu dans ses cabinets, ni figurer comme courtisan. M.d'Argenson chercha querelle à M. de Richelieu après sa victoire, pour son retour à Paris, afin de l'empêcher de venir jouir de son triomphe. Il voulut rejeter la chose sur Madame, qui en étoit
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enthousiasmée, et qui ne l'appeloit que U Minorquin.
Le chevalier de Montaigu étoit menin de Monseigneur le Dauphin, et fort aimé de lui, à cause de sa grande dévotion. Il tomba malade, et on lui fit une opération qu'on appelle Vtmpyème, et qui consiste à faire une ouverture entre les côtes pour faire sortir le pus : elle fut faite en apparence assez heureusement; mais le malade empiroit et ne pouvoit respirer. On ne concevoit pas ce qui pouvoit occasionner cet accident et retarder sa guérison. Il mourut presque entre les bras de monseigneur le Dauphin, qui alloit tous les jours chez lui. La singularité de sa maladie détermina à l'ouvrir, et on trouva dans sa poitrine une partie de la seringue de plomb avec laquelle, suivant l'usage, on injectoit des décoctions dans la partie qui avait été en suppuration. Le chirurgien ne s'étoit point vanté de sa négligence, et le malade en fut la victime ^
Cet événement fît parler longtemps le roi, qui i*a peut-être raconté trente fois, suivant sa coutume; mais ce qui fit parler encore davantage du chevalier de Montaigu, c'est une cassette trouvée
I. Leduc de Luynes {Mémoira, 21-2} septembre 17 5 3) raconte avec plus de détails encore Paccident survenu au chevalier de Montaigu, mais ne dit rien de ses mortifications.
auprès de son lit, et qui contenoit des haires, des cilices et des martinets teints de sang. On parla beaucoup un jour, à souper, chez Madame, de cette dernière circonstance, et il n'y avoit personne parmi les convives qui fût tenté d'imiter le chevalier.
Huit ou dix jours après on adressa au roi, à Madame, aux Baschi et au duc d'Ayen, le conte que voici. Personne ne comprenoit d'abord à quoi il pouvoit se rapporter; ce fut le duc d'Ayen qui,, le premier, dit : « Nous sommes bien bêtes! c'est en moquerie des austérités du chevalier de Montaigu. » Cela parut évident, et d'autant plus qu^on en adressa des copies à monseigneur le Dauphin, à M°>^ la Dauphine, à l'abbé de Saint-Cyr et au duc de la V***. Ce dernier passoit pour un faux dévot, et on avoit ajouté : « Vous ne seriez pas assez dupe, mon cher duc, pour être fakir; mais^ convenez que vous seriez avec plaisir un des bons moines qui mènent une si joyeuse vie. » On soupçonna le maréchal de Richelieu d'avoir fait faire le conte par quelqu'un de ses complaisans. Le roi en fut fort scandalisé, et donna ordre au lieutenant de police d'en rechercher l'auteur; mais il n'y put parvenir, ou on ne voulut pas le divulguer.
Madame du Hauaet.
CONTE JAPONOIS
TROIS lieues de la capitale du Japon, il y a un temple célèbre par le concours des personnes de tout état, et de Tun et l'autre sexe, qui s'y rendent en foule pour adorer une idole qui passe pour faire des miracles. Des religieux, au nombre de trois cents, et qui font preuve d'une noblesse ancienne et illustre, desservent ce temple, et présentent les offrandes qu'on y apporte, de toutes les provinces de l'empire, à l'idole. Ils habitent dans un superbe et vaste bâtiment qui tient au temple et qui est environné de jardins où l'art a été joint à la nature pour en faire un séjour enchanté.
J'obtins la permission de voir le temple et de me promener dans les jardins. Un religieux d'un âge avancé, mais encore plein de vigueur et de vivacité, m'accompagna. Nous en vîmes plusieurs autres de tout âge qui s'y promenoient. Mais ce
qui me surprit, ce fut d'en voir un grand nombre se livrer à divers exercices agréables et folâtres avec de jeunes filles élégamment vêtues, écouter leurs chansons ou danser avec elles. Le religieux qui m'accompagnoit répondit avec bonté aux questions que je lui fis sur son ordre; et voici exactement ce qu'il me dit à plusieurs reprises, et à mesure que je lui faisois des questions :
« Le dieu Faraki, que nous adorons, est ainsi nommé d'un mot qui veut dire fabricaUur; c'est lui qui a fait tout ce que nous voyons, la terre, les astres, le soleil, etc. lia donné à l'homme des sens qui sont autant de sources de plaisir, et nous croyons que la seule manière de reconnaître ses bienfaits est d'en user. Une telle opinion vous paroîtra sans doute bien plus conforme à la raison que celle de ces fakirs de l'Inde qui passent leur vie à contrarier la nature, et qui se dévouent aux plus tristes privations et à des souffrances cruelles. Dès que le soleil paroît, nous nous rendons sur cette montagne que vous voyez, au bas de laquelle coule une rivière de l'eau la plus limpide, et qui fait difFérens circuits dans cette prairie émaillée des plus belles fleurs. Nous y cueillons les fleurs les plus odorantes, que nous allons porter sur l'autel, avec divers fruits que nous tenons de la bonté de Faraki. Ensuite nous chantons ses louanges, et nous exécutons diverses danses qui expriment notre
reconnoissance et toutes les jouissances que nous devons à ce dieu bienfaisant. La première de toutes est celle que procure l'amour, et nous exprimons notre ardeur à profiter de cet inestimable bienfait de Faraki. Sortis du temple, nous allons dans divers bosquets, où nous prenons un léger repas; ensuite chacun s'occupe d'un travail qui n'a rien de pénible : les uns brodent, d'autres s'appliquent à la peinture, d'autres cultivent des fleurs ou des arbres fruitiers, d'autres font de petits ouvrages autour; et les produits de ces occupations sont vendus au peuple, qui les achète avec empressement. C'est un de nos revenus^ et assez considérable.
« Notre matinée est ainsi consacrée à l'adoration de Dieu et à l'exercice du sens de la vue, qui commence avec les premiers rayons du soleil. Le dîner est fait pour satisfaire le goût, et nous y joignons la jouissance de Todorat. Les mets les plus savoureux nous sont servis dans des appartemens jonchés de fleurs. La table en est ornée, et les meilleurs vins nous sont présentés dans des coupes de cristal. Quand nous avons glorifié Dieu par l'usage agréable du palais et de l'odorat, nous allons goûter, dans des bosquets d'orangers> de myrtes et de roses, un agréable sommeil qui dure deux heures. Pleins d'une nouvelle vigueur et de gaieté, nous retournons à nos occupations, afin
d'entremêler le travail au plaisir, dont la continuité émousseroit les sens.
« Après ce travail, nous retournons au temple remercier Dieu, et lui offrir de l'encens; de là, nous allons dans la plus agréable partie du jardin, où se trouvent trois cents jeunes filles, qui forment des danses vives avec les plus jeunes de nos religieux; et les autres exécutent des danses graves, qui n'exigent ni force ni agilité, et dont les pas ne font que répondre, par la cadence, au son des instrumens. On cause, on rit avec ces aimables compagnes, vêtues d'une gaze légère, et dont les cheveux sont ornés de fleurs; et Ton s'empresse de leur offrir des sorbets exquis et différemment préparés.
a L'heure du souper étant arrivée, on se rend dans des appartemens brillans de l'éclat de mille bougies préparées avec l'ambre. Autour de trois immenses galeries où l'on soupe sont distribués des musiciens, dont les divers instrumens portent la joie dans l'esprit et inspirent les plus douces émotions. Les jeunes filles sont assises à table avec nous, et, vers la fin du repas, elles chantent des chansons qui sont des hymnes en l'honneur du dieu qui nous a accordé ces sens qui répandent tant de charmes sur la vie, et qui contiennent la promesse d'en user avec une ardeur toujours nouvelle. Le repas fini, on recommence les danses, et.
lorsque l'heure du repos est arrivée, on tire une espèce de loterie où chacun est sûr d'un lot, qui est une jeune fille avec laquelle il passe la nuit. On les partage ainsi au hasard, afin d'éviter la jalousie et de prévenir les attachemens exclusifs. « C'est ainsi que finit la journée, pour faire place à une nuit de délices, qu'on sanctifie en goûtant le plus doux des plaisirs, que Faraki a si sagement attaché à la reproduction des êtres. Nous admirons en cela la sagesse et la bonté de Faraki, qui, ayant voulu assurer la population de l'univers, a donné aux deux sexes un attrait invincible l'un pour l'autre, qui les rapproche sans cesse. La fécondité est le but qu'il s'est proposé, et il enivre de délices ceux qui concourent à ces vues. Que diroit-on du favori d'un roi à qui il auroit donné une belle maison, des terres superbes, et qui se plairoit à dégrader la maison, à la laisser tomber en ruine, et qui abandonneroit la culture des terres, qui, entre ses mains^ deviendroient stériles et couvertes de ronces? Telle est la conduite des fakirs de l'Inde, qui se condamnent aux plus tristes privations, aux plus cruelles souffrances. N'est-ce pas insulter Faraki, et lui dire : a Je méprise vos « bienfaits?» N'est-ce pas le méconnoître, et dire : « Vous êtes méchant et cruel, et je sais que je ne « puis vous plaire qu'en vous offrant le spectacle « de mes maux? » On dit, ajouta-il, que vous avez
dans vos contrées des fakirs non moins fous et non moins cruels pour eux-mêmes. »
Je pensai, avec raison, qu'il vouloit parler des pères de la Trappe. Le récit du religieux me donna beaucoup à réfléchir, et j'admirois comment la raison pervertie fait enfanter d'étranges systèmes.
ONsiEnu le duc de la Val*** ëtoit un grand seigneur fort riche. Il dit un jour au souper du roi : « Sa Majesté me Fait la grâce de me traiter avec bonté; je serois inconsolable d'êire dans sa disgrâce; mais, si cela m'arrivoit, je m'occuperoîs, pour me distraire, du soin de très belles terres que j'ai dans telle et telle province. » Et, li-dessns, it fit la description de deux ou trois châteaux superbes. Un mois peut-être après, au sujet de la disgrâce d'un ministre, il dit devant le roi : o J'espère que Votre Majesté me conservera ses bontés; niais, si j'avois le malheur de les perdre, je serois plus à plaindre qu'un autre, car je n'ai pas d'asile où reposer ma tête, i Tous ceux qui avoient entendu la description des beaux châteaux se regardoient en riant, et le roi dit à Madame, qui étoit à table à cdté de lui : s On a bien raison de dire qu'il faut qu'un menteur ait bonne mémoire, u Un événeinenl qui me fil trembler', ainsi que