‹ Mémoires de Mme Du HaussetChapitre 15 sur 28 · I . M*"' Du Htusiet i lUjà fail allusion i cet évéDcmeol · texte numérisé non relu

I . M*"' Du Htusiet i lUjà fail allusion i cet évéDcmeol

Madame, me procura la familiarité du roi. Au beau milieu de la nuit, Madame entra dans ma chambre, tout près de la sienne, en chemise, et se désespérant. « Venez, dit-elle, le roi se meurt! » On peut juger de mon effroi. Je mis un jupon, et je trouvai le roi dans son lit, haletant. Comment faire? c'étoit une indigestion. Nous lui jetâmes de l'eau ; il revint. Je lui fis avaler des gouttes d'Hoffman, et il me dit : a Ne faisons pas de bruit, allez seulement chez Quesnay lui dire que c'est votre maîtresse qui se trouve mal, et dites à ses gens de ne pas parler. » Quesnay étoit logé tout à côté ; il vint aussitôt et fut fort étonné de voir le roi ainsi. Il lui tâta le pouls et dit : a La crise est finie; mais, si le roi avoit soixante ans, cela auroit pu être sérieux. » Il alla chercher chez lui quelque drogue ; il revint bientôt après, et se mit à inonder le roi d'eau de senteur. J'ai oublié le remède que lui fît prendre le docteur Quesnay, mais l'effet en fut merveilleux; il me semble que c'éio'ient des gouttes du général la Motte. Je réveillai une fille de garderobe pour faire du thé, comme pour moi; le roi en prit trois tasses, mit sa robe de chambre, ses bas, et gagna son appartement appuyé sur le docteur. Quel spectacle que de nous voir tous les trois à moitié nus ! Madame passa le plus tôt possible une robe, ainsi que moi, et le roi se changea dans ses rideaux, fermés très décemment. Il causa sur

sa courte maladie, et témoigna beaucoup de sensibilité pour les soins qu'on lui avoit rendus. Plus d'une heure après, j'éprouvois encore la plus grande terreur en songeant que le roi pouvoit mourir au milieu de nous. Heureusement il revint tout de suite à lui, et personne ne s'aperçut, dans le domestique, de ce qui étoit arrivé. Je dis seulement à la fille de garde-robe de tout remettre en état, et elle crut que Madame avoit été malade.

Le roi, le lendemain, remit secrètement à Quesnay un petit billet pour Madame, où il disoit: « Ma chère amie doit avoir eu grand'peur, mais qu'elle se tranquillise, je me porte bien, et le docteur vous le certifiera. »

Le roi, depuis ce moment, s'habitua à moi, et, touché de rattachement que je lui avois témoigné, il me faisoit souvent des mines gracieuses à sa manière et de petits présens; et toujours au jour de l'an il me donnoit pour vingt louis environ de porcelaines. Il me voyoit dans l'appartement, disoit-il à Madame, comme on y voit un tableau ou une statue muette, et ne se gênoit pas pour moi. Combien de fois nous avons dit. Madame et moi : « Mais, s'il fût mort, quel embarras! quel scandale! » Nous nous étions, au reste, mises en règle à tout événement en avertissant Quesnay : « car, [dit Madame, il n'est pas seulement mon

médecin, il est encore premier médecin ordinaire du roi. C'est la seconde place de sa faculté. » Il eut mille écus de pension pour ses soins et son silence, et la promesse d'une place pour son fils. Le roi me donna un acquit-patent sur le trésor rojal de quatre mille francs, et Madame eut une très belle pendule et son portrait dans une tabatière.

Le roi étoit fort triste habituellement, et aimoit toutes les choses qui rappeloient l'idée de la mort, en la craignant cependant beaucoup. £n voici un exemple. Madame se rendant à Crécy, un écuyer du roi fît signe à son cocher d'arrêter, et lui dit que la voiture du roi étoit cassée, et que, sachant qu'elle n'étoit pas loin, il l'envoyoit prier de l'attendre. Il arriva bientôt après, se mit dans la voiture de Madame, où étoient, je crois, M"« de Château-Renaud et M*»« de Mirepoix. Les seigneurs qui suivoient s'arrangèrent dans d'autres voitures; j'étois derrière, dans une chaise à deux, avec Gourbillon, valet de chambre de Madame, et nous fûmes étonnés quand, peu de temps après, le roi fit arrêter la voiture; celles qui suivoient s'arrêtèrent aussi. Le roi appela un écuyer et lui dit : « Vous voyez bien cette petite hauteur? Il y a des croix, et c'est certainement un cimetière; allez-y, et voyez s'il y a quelque fosse nouvellement faite. »

L'écuyer galopa et s'y rendit. Ensuite il revint dire, au roi : « Il j en a trois toutes fraîchement faites. » Madame, à ce qu'elle m'a dit, détourna la tête avec horreur à ce récit, et la petite maréchale dit gaiement : a En vérité, c'est à faire venir l'eau à la bouche. » Madame, le soir, en se déshabillant, nous en parla : a Quel singulier plaisir, dit-elle, que de s'occuper de choses dont on devroit éloigner l'idée, surtout quand on mène une vie aussi heureuse! Mais le roi est comme cela, il aime à parler de mort, et il a dit, il j a quelques jours, à M. de Fontanieu, à qui il a pris, à son lever, un saignement de nez : « Prenez-y « garde ! à votre âge, c'est un avant-coureur d'apo- « plexie. » Le pauvre homme est retourné chez lui tout effrayé et fort malade. »

Jamais je n'ai vu le roi si troublé que lors de la maladie de monseigneur le Dauphin.

Les médecins étoient sans cesse chez Madame, où le roi les interrogeoit. Il y en avoit un de Paris, fort original, appelé Pousse *, qui lui dit une fois : « Vous êtes un bon papa, cela me fait plaisir. Mais vous savez que nous sommes tous vos enfans, et nous partageons votre chagrin; au reste,

I. Le docteur Pousse est resté célèbre par sa brusquerie et par un manque d*usage dont il donna maintes preuves lorsqu'il soigna et guérit la petite vérole du Dauphin (août

ayez bon courage, votre fils vous sera rendu. » Tout le monde regardait M. le duc d'Orléans, qui étoit bien embarrassé de sa contenance. Il seroit devenu l'héritier de la couronne, la reine étant hors d'âge d'avoir des enfans. M'^^ de *** me dit, un jour que je lui témoignois ma surprise de la grande douleur du roi : a II seroit au désespoir d'avoir pour successeur désigné un prince du sang. Il ne les aime pas, et les regarde si loin de lui qu'il en seroit humilié. » Effectivement, quand son fils fut rétabli, il dit : « Le roi d'Espagne auroit eu beau jeu. » En cela Ton prétend qu'il avoit raison, et que c'étoit la justice; mais que, si le duc d'Orléans avoit eu un parti, il auroit pu prétendre à la couronne.

C'est pour effacer cette idée qu'il donna, à Saint- ' Cloud, une fête superbe, quand le Dauphin fut tout à fait rétabli. Madame dit à M^^ de Brancas, en parlant de cette fête : a II veut faire oublier les châteaux en Espagne qu'il a faits; mais, en Espagne ils en faisoient de plus solides. » Le peuple ne témoigna pas autant de joie du rétablissement du Dauphin. Il le regardoit comme un dévot qui ne faisoitque chanter des psaumes, et il aimoit le duc d'Orléans, qui vivoit au milieu de la capitale,, et qu'on appeloit le roi de Paris, C'étoit une injustice que ces sentimens; et le Dauphin n'avoit chante des psaumes que pour imiter la voix d'un chantre.

3o MÉMOIRES

de la chapelle. Le peuple ne tarda pas à revenir de son erreur et rendit justice à sa vertu.

Le duc d'Orléans étoit le plus assidu courtisan de Madame; pour la duchesse, elle la détestoit. Il peut se faire qu*on lui prêtât des mots auxquels la duchesse n'avoit jamais songé; souvent elle en disoit qui étoient sanglans. Le roi Tauroit exilée s'il avoit suivi ce que lui dictoit son ressentiment; mais il craignoit l'éclat, et elle n'en seroit devenue que plus méchante. Le duc d'Orléans étoit, dans ce temps, d'une jalousie extrême envers le comte de Melfort; et, le lieutenant de police ayant dit au roi qu'il avoit de fortes raisons de croire que le duc étoit déterminé à tout pour se défaire de cet amoureux, et qu'il croyoit devoir le prévenir pour ' être sur ses gardes, le roi dit : «r II n'oseroit. Mais il y a quelque chose de mieux : qu'il la fasse surprendre, et il me trouvera disposé à faire enfermer sa maudite femme. Mais, quand il se seroit défait de cet amant, il y en aura demain un autre, et même en ce moment elle en a d'autres, tels que le chevalier Colbert et le comte de l'Aigle. » Cependant Madame me dit que ces deux derniers n'étoient point avérés.

Il arriva en ce temps une aventure dont le lieutenant de police rendit compte au roi. La duchesse d'Orléans s'étoit amusée un jour à agacer au Palais-Royal, à huit heures du soir, un jeune

DE MADAME DU HAUSSET 3l

Hollandais qu'elle avoit trouvé joli. Le jeune homme voulut aller vite en besogne, la prenant pour une fille, et elle en fut très choquée. Elle appela un suisse et se fit connoître. On arrêta l'étranger, qui s'excusa en disant qu'elle l'avoit attaqué de propos très libres. Il fut relâché, et le duc d'Orléans fit une sévère réprimande à sa femme.

Le roi dit un jour à Madame, devant moi (car il ne se gênoit pas pour parler d'elle, tant il la haïssait) : « Sa mère la connoissoit bien : car, avant son mariage, elle ne permettoit pas qu'elle dît autre chose que oui et non, Savez-vous la plaisanterie qu'elle a faite suf la nomination de Moras^? Elle lui a envoyé faire son compliment, et, deux minutes après, elle a rappelé celui qu'elle envoyoit, en disant devant tout le monde : « Avant de lui a parler, demandez au suisse s'il est encore en a place, d

Madame n'étoit pas haineuse, et, malgré les propos de M°i« la duchesse d'Orléans, elle cherchoit à excuser ses torts en conduite, et disoit : a Le plus grand nombre des femmes ont des amans, et elle n'a pas tous ceux qu'on lui prête ; mais ses

I . Louis-François Peirenc de Moras fut nommé, le 1 4 février 17S7, ministre de la marine, en remplacement de Machault et résigna le 2 5 août suivant la charge de con* tr61eur général, qu*il avait d'abord conservée. Yoy. ci-dessoos, p. 128.

manières libres et ses discours, qui n'ont point de mesure, la décrient dans toute la France. »

Ma camarade > est venue tout enchantée, il y a quelques jours, dans ma chambre, à la ville. Elle avoit été chez M. de Chennevières^, premier commis dé la guerre, qui est en grande correspondance avec Voltaire, qu'elle regarde comme un dieu. Par parenthèse, elle fut indignée, ces jours-ci, en entendant un marchand d'estampes qui crioit : «c Voilà Voltaire, ce fameux Prussien. Le voyez-vous avec son gros bonnet de peau d'ours, pour n'avoir pas froid 1 A six sols le fameux Prussien. » a Quelle profanation ! » disoit-elle. Je reviens à mon histoire. M. de Chennevières lui avoit montré des lettres de Voltaire, et M. Marmontel avait lu une épître A sa bibliothèque 3.

1. M*"^^ Du Hausset avoue un peu plus bas ne pas savoir le nom de sa « camarade ». C'est probablement celle que les relevés de comptes de la marquise appellent « la Courtaget », et à laquelle ils assignent, comme à M^^ Ou Hausset, i5o livres de traitement annuel.

2. François de Chennevières (1699- 1779), ^^u^^Qr, entre autres ouvrages, des Loisirs de M. de C*** (1764, 2 vol. in-12), recueil de poésies médiocres. Son portrait a été gravé par Etienne Ficquet, et les lettres que Voltaire lui adressait ont été recueillies dans les éditions Beuchot et Môland.

'3. Le véritable titre de cette épître est : les Charmes de l'étude. Elle a été couronnée par TAcadémie française en (760, et comprise par l'auteur dans l'édition de ses Œuvres complètes (1787, tome XVII).

M. Quesnay entra pour un petit moment; elle lui répéta tout cela, et, comme il n'avoit pas l'air d'y prendre beaucoup de part, elle lui a demandé s'il n'admiroit pas les grands poètes? a Comme de grands joueurs de bilboquet », a-t-il répondu avec ce ton qui rend plaisant tout ce qu'il dit. « J'ai cependant fait des vers, dit-il, et je vais vous en dire. C'est sur un M. Rodot, intendant de la marine, qui se plaisoit à dire du mal de la médecine et des médecins; je fis ces vers pour venger £sculape et Hippocrate :

Antoine se médicina

En décriant la médecine,

Et de ses propres mains mina

Les fondemens de sa machine;

Très rarement il opina

Sans humeur bizarre ou chagrine.

Et l'esprit qui le domina

Étoit affiché sur sa mine.

« Qu'en dites-vous ? » dit le docteur. Ma camarade les trouva très jolis, et le docteur me les donna de sa main, en me priant de ne pas en laisser prendre des copies.

Madame plaisantoit ma camarade sur son bel esprit; mais elle avoit de la confiance en elle quelquefois. Sachant qu'elle écrivoit souvent. Madame lui disoit : « Vous faites quelque roman qui paroîtra un jour, ou bien le siècle de Louis XV. Je me recommande à vous. » Je n'ai point à me plaindre Madame du Hausset, S

d'elle. Il m'importe peu qu'elle parle mieux que moi de prose et de vers. Elle ne m'a pas dit son véritable nom ; mais, un jour, je lui fis cette malice : « Quelqu'un, lui dis-je, soutenoit hier que la famille de M™* de Mar étoit plus considérée que celle de beaucoup de gentilshommes. Elle tient, dit-on, le premier rang à Cadix, elle a des alliances très honorables; et cependant elle n'a pas cru s'avilir en étant gouvernante chez Madame. Vous verrez un jour ses enfans ou ses neveux fermiers généraux, et donner leurs filles à des ducs. » J'avois remarqué que Madame, depuis plusieurs jours, se faisoit servir du chocolat à triple vanille et ambré à son déjeuner; qu'elle mangeoit des truffes et des potages au céleri. La trouvant fort échauffée, je lui fis un jour des représentations sur son régime, qu'elle eut l'air de ne pas écouter. Alors je crus en devoir parler à son amie, la duchesse de Brancas ^ a Je m'en suis aperçue, me ditelle, et je vais lui en parler devant vous. » Effectivement, après sa toilette, M^^ de Brancas lui fît part de ses craintes pour sa santé. « Je viens de m'entretenir avec elle (en me montrant), dit la duchesse, et elle est de mon avis. » Madame témoigna un peu d'humeur, et puis se mit à fondre en

I. Louise -Françoise de Clermont-Galleraade, duchesse douairière de Yillars-Brancas.

larmes. J'allai aussitôt fermer la porte, et revins écouter. <r Ma chère amie, dit Madame à M^^ de Brancas, je suis troublée de la crainte de perdre le cœur du roi en cessant de lui être agréable. Les hommes mettent, comme vous pouvez le savoir, beaucoup de prix à certaines choses; et j'ai le malheurd'être d'un tempérament très froid. J'ai imaginé de prendre un régime un peu échauffant, pour réparer ce défaut; et, depuis deux jours, cet élixir, dit-elle, me fait assez de bien, ou, du moins, j'ai cru m'en apercevoir. » La duchesse de Brancas prit la drogue qui étoit sur la toilette, et, après l'avoir sentie : « Fi! » dit-elle; et elle la jeta dans la cheminée. Madame la gronda, et dit : a Je n'aime pas à être traitée comme un enfant. » Elle pleura encore, et dit : « Vous ne savez pas ce qui m'est arrivé il j a huit jours? Le roi, sous prétexte qu'il faisoit chaud, s'est mis sur mon canapé, et y a passé la moitié de la nuit. Il se dégoûtera de moi, et en prendra une autre. — Vous ne l'éviterez pas, répondit la duchesse, en suivant votre régime; et ce régime vous tuera. Rendez au roi votre société précieuse de plus en plus par votre douceur; ne le repoussez pas dans d'autres momens, et laissez faire le temps : les chaînes de l'habitude vous l'attacheront pour toujours. » Ces dames s'embrassèrent. Madame recommanda le secret à M™« de Brancas, et le régime fut abandonné.

Peu de temps après, elle me dit : a Le maître est plus content de moi; et c'est depuis que j*ai parlé à Quesnay, sans lui tout dire. Il m'a dit que, pour avoir ce que je désire, il falloit avoir soin de se bien porter et tâcher de bien digérer, et de faire de l'exercice pour y parvenir. Je crois que le docteur a raison, et je me sens tout autre. J'adore cet homme-là (le roi) ; je voudrois lui être agréable. Mais, hélas ! quelquefois il me trouve une macreuse. Je sacrifierois ma vie pour lui plaire. »

Un jour, le maître entra tout échauffé. Je me retirai, hiais j'écoutai dans mon poste. « Qu'avezvous? lui dit Madame. — Ces grandes robes et le clergé, répondit-il, sont toujours aux couteaux tirés; ils me désolent par leurs querelles. Mais je déteste bien plus les grandes robes. Mon clergé, au fond, m'est attaché et fidèle : les autres voudroient me mettre en tutelle. -^ La fermeté, lui dit Madame, peut seule les réduire. — Robert de Saint- Vincent » est un boute-feu que je voudrois pouvoir exiler; mais ce sera un train terrible. D'un autre côté, l'archevêque est une tête de fer qui cherche querelle. Heureusement qu'il y en a quelquesuns dans le Parlement sur qui je puis compter, et qui font semblant d'être bien méchans, mais qui savent se radoucir à propos. Il m'en coûte pour

Page 1