I . Coft%dtter au Parlement et grand janséniste
DE MADAME DU HAUSSET Sy
cela quelques abbayes, quelques pensions secrètes. Il y a un certain V*** qui me sert assez bien, tout en paroissant un enragé. — J*en sais des nouvelles, Sire, dit Madame. Il m*a écrit hier, prétendant avoir avec moi une parenté, et il m'a demandé un rendez-vous. — Eh bien ! dit le maître, voyez-le et laissez-le venir; ce sera un prétexte pour lui acr corder quelque chose s'il se conduit bien. »
M. de Gontaut entra, et, voyant qu'on parloit sérieusement, ne dit rien. Le roi se promenoit, agité; puis, tout d'un coup, il dit : « Le régent a eu bien tort de leur rendre le droit de faire des remontrances; ils finiront par perdre l'Etat. — Ah! Sire, dit M. de Gontaut, il est bien fort pour que de petits robins puissent l'ébranler. — Vous ne savez pas ce qu'ils font et ce qu'ils pensent, reprit le roi : c'est une assemblée de républicains. En voilà, au reste, assez : les choses, comme elles sont, dureront autant que moi. Causez-en un peu. Madame, dimanche, avec M. Berrier. »
M«»« d'Amblimont * et M™« d'Esparbès * entrèrent : c Ah! voilà mes petits chats, dit Madame. Tout ce qui nous occupe est du grec pour elles; mais leur gaieté me rend le calme, et me permet
1. Marie- Anne de Chaumont-Quitry, mariée en 1754 à Claude de Fuchsamberg, marquis d'Amblimont.
2. M^^® Thoinard de Jouy, parente de M™* de Pompadour, mariée en 1758 à M. d'Esparbès.
de reprendre ensuite les choses sérieuses. Vous avez la chasse, Sire, qui vous distrait, et elles m'en tiennent Heu. » Le roi se mit alors à parler de la chasse de la journée, et de Lansmatte'. Il falloit laisser parler le roi sur ces objets, et quelquefois entendre trois ou quatre fois la même histoire, suivant qu'il arrivoit d'autres personnes. Jamais Madame ne témoignoit d'ennui; elle l'engageoit même quelquefois à recommencer.
Un jour, je dis à Madame : « Il me semble que Madame a un redoublement d'amitié pour M°^^ la comtesse d'Amblimont. — Il est bien fondé, me dit-elle. C'est une personne unique peut-être par sa fidélité à ses amis et par son honnêteté. Ecoute, et n'en parle à qui que ce soit : il y a quatre jours que, passant pour aller à table, le roi s'est approché d'elle en faisant semblant de la chatouiller, et il lui a voulu remettre une petite lettre. D'Amblimont, faisant la folle, a mis aussitôt ses deux mains derrière son dos, et le roi a été obligé de ramasser le billet, qui étoit tombé à terre. Gontaut a vu seul tout cela, et, après souper, s'étant approché de la petite dame, lui a dit : « Vous êtes une bonne (c amie. — J'ai fait ce que je devois. » Et, à ces mots, elle a mis son doigt sur sa bouche, pour lui
I . Ou plus exactement Landsmath, officier de la vénerie, dont Louis XV aimait les reparties originales.
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recommander le silence. Il m'a fait part sur-lechamp de ce trait d'amitié de la petite héroïne, qui ne m'en a pas parlé. » J'admirois la vertu de la petite comtesse, et Madame me dit : « Elle est étourdie, hurlubrelu; mais elle a plus d'esprit et d'âme que les prudes et les dévotes. D'Esparbès n'en feroit pas autant; peut-être elle iroit au-devant. Le maître a paru déconcerté; mais il lui fait toujours des agaceries. — Madame, sans doute, lui dis-je, reconnoîtra une action aussi belle. — N'en doutez pas, dit-elle; mais je ne veux pas qu'elle croie que j'en suis instruite. » Le maître, soit par une suite de son goût, soit par la suggestion de Madame, entra un matin à Choisy, je crois, chez M^^ d'Amblimont, et lui passa lui-même au cou un collier d'émeraudes et de diamans de soixante mille livres. Cela vint bien longtemps après ce que j'ai raconté.
Il y avoit une grande ottomane dans une petite pièce auprès de la chambre de Madame, où je me tenois souvent. Un soir, vers minuit, il entra une chauve-souris dans Tappartement où tout le monde étoit. Aussitôt le roi dit : « Où est le général Grillon ' ? (Il étoit sorti pour le moment.) C'est le général contre les chauves-souris », dit-il. Cela donna
I . Maréchal de camp d'une branche originaire du Comtat Venaissin.
lieu à répéter : Où étois^tu, Crillon ? et aussitôt il entra, et on lui dit que Tennemi étoit là. Il se mit en veste, Tépée à la main, et poursuivit la chauvesouris, qui entra dans le cabinet où j'étois profondément endormie. Je m'éveillai en sursaut au bruit, et je vis le roi près de moi, et toute sa société. Je sautai vite en bas de l'ottomane, et ce fut l'amusement de toute la soirée.
M. de Crillon étoit un très brave homme, très aimable; mais il avoit le tort de se livrer à faire des facéties, qui partoient plutôt de sa gaieté naturelle que de bassesse de caractère. Il n'en étoit pas de même d'un très grand seigneur, chevalier de la Toison d'or, que Madame aperçut un jour donnant et serrant la main à Gourbillon, son valet de chambre. Comme c'étoit l'homme de la cour le plus vain, Madame ne put s'empêcher de le dire au roi; et, comme il n' avoit ni charge. ni emploi à la cour, le roi, depuis ce moment, ne le nommoit presque jamais pour souper.
J'avois une parente à Saint-Cyr, qui se maria. Elle étoit au désespoir d'avoir une de ses parentes femme de chambre de Madame, et souvent elle me faisoit des scènes très mortifiantes pour moi. Madame le sut par Colin >, son intendant, et elle
I. Ancien procureur au Parlement qui troqua sa charge pour passer dans la domesticité de M'"** de Pompadour. Il
en parla au roi. « Je ne m'en étonne pas, dit-il; voilà comme sont les bégueules de Saint-Cyr.
M™«de Maintenon s'est bien trompée avec d'excellentes intentions. Ces filles sont élevées de manière qu'il faudroit de toutes en faire des dames du palais; sans quoi, elles sont malheureuses et impertinentes. » Quelque temps après, cette parente se trouva chez moi avec Colin, qui la connoissoit sans en être connu. Il se mit à dire : « Savez-vous que le prince de Chimay a fait une scène au chevalier d'Hénin de ce qu'il est écujer de M™« la marquise? » Ma parente, à ces mots, ouvrit de grands yeux, et dit : « N*â-t-il pas raison? — Je n'entre pas là-dedans, dit Colin; mais voici ce qu'il a dit : « Si vous n'étiez qu'un simple gentilhomme, (( et pauvre, je ne blâmerois pas cela, et il s'en a trouvera cinq cents pour se disputer la place, « comme des demoiselles pour être auprès de votre « maîtresse. Mais songe?: que vos parens sont a princes de l'empire, et que vous portez leur a nom. » — Quoi! Monsieur, dit ma parente, l'écuyer de M°>^ la marquise est d'une maison de prince? — De la maison de Chimay, dit-il; et ils
devint par son crédit maître des comptes de l'ordre de Saint- Louis , ce qui lui permettait d'en porter la croix. Colin mourut en 1775, laissant une succession fort obérée. Sa bibliothèque, dont on a le catalogue, était celle d*un curieux et d'un homme de goût.
prennent le nom d'Alsace, témoin le cardinal de ce nom. » Colin sortit enchanté de ce qu'il avoit dit. a Je ne reviens point, me dit ma parente, de ce que je viens d'entendre. — Cela est cependant bien vrai, ma cousine, lui dis-je : vous pouvez voir le chevalier d'Hénin (c'est le nom de la maison des princes de Chimay) porter le mantelet de Madame sur son bras, et suivre à pied sa chaise auprès de la portière, pour lui mettre son mantelet sur les épaules en sortant de sa chaise, et ensuite attendre dans l'antichambre sa sortie, s'il n'y a pas d'autre pièce. »
Depuis ce temps, ma cousine me laissa tranquille, et même eut recours à moi pour faire donner une compagnie de cavalerie à son mari, qui eut bien de la peine à venir me remercier. Sa femme vouloit qu'il remerciât Madame; mais la crainte qu'elle ne lui dît que c'étoit à la considération de sa cousine la femme de chambre qu'il commandoit une cinquantaine de chevaux l'en empêcha. C'étoit, au reste, une chose bien surprenante qu'un homme de la maison de Chimay fût au service de quelque dame que ce fût; et le commandeur d'Alsace revint de Malte exprès pour le faire sortir de chez Madame. Il lui fit assigner cent louis de pension par sa famille, et Madame lui fît accorder une compagnie de cavalerie. Le chevalier d'Hénin avoit été page du maréchal de
Luxembourg, et l'on ne conçoit pas qu'il ait ainsi placé un homme qui étoit véritablement son parent, parce que presque toutes les grandes maisons se tiennent. M. de Machault^ garde des sceaux, avoit dans le même temps un écuyer chevalier de Saint-Louis et gentilhomme, le chevalier de Puibusc, qui portoit son portefeuille et marchoit à côté de sa chaise.
Soit ambition, soit tendresse. Madame avoit pour sa fille une affection qui paraissoit venir du plus profond de son cœur. Elle étoit élevée en princesse, et on ne Tappeloit, comme les personnes de cette élévation, que par son nom de baptême. Les plus grands de la cour songeoient à cette alliance; mais Madame avoit un projet qui étoit fort sensé. Le roi avoit eu de M^^ de Vintimille un fils qui lui ressembloit, et de figure, et de gestes, et de manières : il s'appeloit le comte du *** i. Madame le fit venir à Bellevue, et ce fut Colin, son intendant, qui fut chargé de trouver quelque moyen pour engager son gouverneur à Vy conduire. Ils goûtèrent chez le suisse, et Madame, se prome-
1. Charles -Emmanuel- Marie- Madelon de Vintimille, comte du Luc, né à Versailles le 2 septembre 1741, de Pauline-Félicité de Mailly-Nesle (mariée en 1739 au comte de Vintimille], mort, selon M. Nauroy, en 1828. Sa ressemblance frappante avec Louis XV l'ayait fait surnommer le Demi-Louis.
nant, eut l'air de les trouver par hasard. Elle demanda le nom de l'enfant, et admira sa beauté. Sa fille * arriva au même instant, et Madame les conduisit dans une figuerie, où elle savoit que le roi devoit venir. Il s'y rendit, et demanda quel étoit le nom de l'enfant. On le lui dit; et le roi, l'entendant, eut l'air embarrassé; et Madame dit, le montrant ainsi que sa fille : « Ce seroit un beau couple. 9 Le roi s'amusa avec la demoiselle, sans avoir l'air de faire attention au garçon, qui, mangeant des figues et de la brioche qu'on avoit ap-portées de chez le suisse, eut des attitudes et fît des gestes si semblables à ceux du roi que Madame en resta dans une surprise extrême. « Ah! dit-elle. Sire, voyez... — Hé quoi? dit-il. — Rien, dit Madame, si ce n'est qu'on croit voir son père. — Je ne savois pas, 'dit en souriant le roi, que vous connoissiez le comte du L** si particulièrement. — Vous devriez l'embrasser, dit-elle, car il est fort joli. — Je commencerai donc par la demoiselle », dit le roi, et il les embrassa très froidement, et avec un air contraint.
J'étois présente. Ayant joint la gouvernante de Mademoiselle, je dis le soir à Madame que le
I. Alexandrine-Jeanne Le Normant d'EtiolIes, baptisée à Saint-Eustache le i8 août 1744, morte au couvent des Dames de i* Assomption, à Paris, le 14 juin 17^4.
maître n'avoit pas paru fort vif dans ses embrassesemens. « Il est comme cela, dit-elle; mais n'estce pas que ces deux enfans ont Pair faits l'un pour l'autre? Si c'étoit Louis XIV, il feroit du jeune enfant un duc du Maine : je n'en demande pas tant. Une charge et un brevet de duc pour son fils, c'est bien peu; et c'est à cause que c'est son fils que je le préfère, ma bonne, à tous les petits ducs de la cour. Mes petits-enfans participeroient en ressemblance au grand-père et à la grand'mère; et ce mélange, que j'ai l'espoir de voir, feroit mon bonheur un jour. » Les larmes lui vinrent aux yeux en disant ces paroles. Hélas ! hélas ! six mois s'écoulèrent, et sa fille chérie, l'espoir de ses vieux jours, l'objet des vœux les plus grands, mourut presque subitement. Madame en fut inconsolable; et je dois cette justice à M. de Marigny, qu'il en eut la plus vive douleur. La demoiselle étoit belle comme un ange, appelée à la plus haute fortune; et j'ai toujours pensé qu'il avoit le projet d'épouser sa nièce. Un brevet de duc lui auroit donné le rang, et cela, joint à sa charge et aux richesses de sa mère, en auroit fait un grand seigneur. L'âge n'étoit pas assez distant pour faire un grand obstacle. On ne manqua pas de dire que la jeune personne avoit été empoisonnée; mais les morts imprévues de personnes qui fixent l'attention publique font toujours naître ces bruits. Le roi
marqua de la sensibilité, mais plus au chagrin de Madame que pour la perte en elle-même, quoiqu'il eût bien des fois caressé cette enfant et l'eût comblée de présens. Je dois encore à la justice de dire que M. de Marigny, héritier de toute la fortune de Madame depuis cette mort, étoit désolé toutes les fois qu'elle étoit sérieusement malade.
Madame commença, bientôt après, à faire des projets pour l'établissement de son frère. Il fut question de demoiselles de la plus haute naissance, et peut-être i'eût-on fait duc; mais il avoit une manière de penser qui Téloignoit du mariage et de l'ambition. Dix fois il auroit pu être ministre, et n'y pensa jamais. <c C'est un homme, me disoit un jour Quesnay, bien peu connu : personne ne parle de son esprit et de ses connoissances, ni de ce qu'il fait pour l'avancement des arts; aucun, depuis Colbert, n'a fait autant dans sa place; il est d'ailleurs fort honnête homme: mais on ne veut le voir que comme le frère delà favorite, et, parce qu'il est gros, on le croit lourd et épais d'esprit. » Ce qu'il disoit étoit très vrai. M. de Marigny avoit voyagé avec d'habiles artistes » en Italie, et avoit acquis du goût et beaucoup plus d'instruction que n'en avoit eu aucun de ses prédécesseurs. Quant à son air épais, il ne l'avoil que depuis quelque