I. Soufflot et Cochin
temps qu'il étoit trop engraissé, et sa figure auparavant étoit charmante. II avoit été aussi beau que sa sœur étoit belle; il ne faisoit sa cour à personne, n'avoit aucune vanité, et il se bornoit à des sociétés où il étoit à son aise. Il devint un peu plus répandu à la cour lorsque le roi l'eut fait monter dans ses carrosses, croyant qu'il étoit alors de son devoir de se montrer parmi les courtisans. Madame me fit appeler un jour et entrer dans son cabinet, où étoit le roi, qui se promenoit d'un air sérieux. « Il faut, me dit-elle, que vous alliez passer quelques jours à l'avenue de Saint-Cloud, dans une maison où je vous ferai conduire : vous trouverez là une jeune personne prête à accoucher. » Le roi ne disoit rien, et j'étois muette d'étonnement. « Vous serez la maîtresse de la maison, et présiderez, comme une déesse de la Fable, à l'accouchement. On a besoin de vous pour que tout se passe suivant la volonté du roi et secrètement. Vous assisterez au baptême et indiquerez les noms du père et de la mère. » Le roi se mit à rire, et dit : « Le père est un très honnête homme. » Madame ajouta : « Aimé de tout le monde et adoré de tous ceux qui le connoissent. » Madame s'avança vers une petite armoire, et en tira une petite boîte, qu'elle ouvrit. Elle en sortit une aigrette de diamans , en disant au roi : a Je n'ai pas voulu, et pour cause, qu'elle fût plus belle.
— Elle Test encore trop. » Et il embrassa Madame en disant : « Que vous êles bonne! » Elle pleura d'attendrissement; et, mettant la main sur le cœur du roi; « C'est là que j'en veux », dit-elle. Les larmes vinrent aussi aux yeux du roi, et je me mis aussi à pleurer, sans trop savoir pourquoi. Ensuite il me dit : « Guimard vous verra tous les jours pour vous aider et vous conseiller, et, au grand moment, vous le ferez avertir de se rendre auprès de vous. Mais nous ne parlons pas du parrain et de la marraine; vous les annoncerez comme devant arriver, et, un moment après, vous aurez l'air de recevoir une lettre qui vous apprendra qu'ils ne peuvent venir. Alors vous ferez semblant d'être embarrassée, et Guimard dira : « Il n'y a qu'à prendre les premiers venus. » Et vous prendrez la servante de la maison et un pauvre ou un porteur de chaises^ et ne leur donnerez que douze francs, pour ne pas attirer l'attention. — Un louis, ajouta Madame, pour ne pas faire d'effet dans un autre sens. — C'est vous qui êtes cause de mon économie dans certaines circonstances, dit le roi. Vous souvenez-vous du fiacre? Je voulois lui donner un louis, et le duc d'Ayen me dit : « Vous nous ferez (( reconnaître », et je lui fis donner un écu de six francs. »
Il alloit raconter l'histoire. Madame lui fit signe de se taire, et il eut bien de la peine. Elle m'a dit
depuis que le roi, dans le temps des fêtes pour le mariage de monseigneur le Dauphin, avoit été la voir à Paris en fîacre, chez sa mère. Le cocher ne vouloit pas avancer, et le roi lui vouloit donner un louis. <K La police en sera instruite demain, dit le duc d'Ayen, et les espions feront des recherches qui nous feront peut-être connoître. »
a Guimard, dit le roi, vous dira les noms du père et de la mère. Il assistera à la cérémonie, qui doit être le soir, et donnera les dragées. Il est bien juste que vous ayez les vôtres. » Et il tira cinquante louis qu'il me remit de cette mine gracieuse qu'il savoit prendre dans l'occasion, et que n'avoit personne autre que lui dans son royaume. Je lui baisai la main en pleurant. « Vous aurez soin de l'accouchée, n'est-ce pas ? C'est une très bonne enfant, qui n'a pas inventé la poudre, et je m'en fie à vous pour la discrétion. Mon chancelier vous dira le reste », dit-il en se tournant vers Madame, et il sortit.
« Eh bien! comment trouvez-vous mon rôle?
dit-elle. — D'une femme supérieure et d'une excellente amie, lui dis-je. — C'est à son cœur que j'en veux, me dit-elle, et toutes ces petites filles qui n'ont point d'éducation ne me l'enlèveront pas. Je ne serois pas aussi tranquille si je voyois quelque jolie femme de la cour et de la ville tenter sa conquête. » Je demandai à Madame si la jeune
Madamt du Hausitt, 7
5o MÉMOIRES
personne savoit que c'étoit le roi qui étoit le père. « Je ne le crois pas, dit-elle ; mais, comme il a paru aimer celle-ci, on a craint qu'on ne se soit trop empressé de le lui apprendre. Sans cela, on dit à elle et aux autres, dit-elle en levant les épaules, que c'est un seigneur polonois, parent de la reine, et qui a un appartement au château. Cela a été imaginé à cause du cordon bleu, que le roi n'a pas souvent le temps de quitter, parce qu'il faudroit changer d'habit, et pour donner une raison de ce qu'il a un logement au château, si près du roi. d Cétoient deux petites chambres, du côté de la chapelle, où le roi se rendoit de son appartement sans être vu que d'une sentinelle qui avoit ses ordres, et qui ne savoit pas qui passoit par cet endroit. Le roi alloit quelquefois au Parc aux Cerfs ou recevoit ces demoiselles à l'appartement dont j'ai parlé. Je m'arrête ici pour faire mention d'une singulière aventure qui n'est sue que de six ou sept personnes, maîtres ou valets. Dans le temps de l'assassinat du roi, une jeune fille qu'il avoit vue plusieurs fois, et à qui il avoit marqué plus de tendresse qu'à une autre, se désespéroit de cet affreux événement. La mère abbesse (car on peut appeler ainsi celle qui avoit l'intendance du Parc aux Cerfs) s'aperçut de la douleur extraordinaire qu'elle témoignoit, et fit si bien qu'elle lui fît avouer qu'elle savoit que le seigneur polonois étoit le roi de
France. Elle avoua même qu'elle avoit fouillé dans ses poches, et qu'elle en avoit tiré deux lettres, dont Tune étoit du roi d'Espagne et l'autre de l'abbé de Broglie. C'est ce que l'on a su depuis, car ni elle ni l'abbesse ne savoient les noms. La jeune fille fut grondée, et on appela M. Lebel, premier valet de chambre, qui ordonnoit de tout, et qui prit les lettres et les porta au roi, qui fut fort embarrassé pour revoir une personne si bien instruite.
Celle dont je parle, s'étant aperçue que le roi venoit voir sa camarade secrètement, tandis qu'elle étoit délaissée, guetta l'arrivée du roi, et, au moment oii il entroit, précédé de l'abbesse, qui devoit se retirer, elle entra précipitamment et furieuse dans la chambre où étoit sa rivale. Elle se jeta aussitôt aux genoux du roi. « Oui, vous êtes le roi, crioit-elle, de tout le royaume; mais ce ne seroit rien pour moi si vous ne l'étiez pas de mon cœur. Ne m'abandonnez pas, mon cher sire; j'ai pensé devenir folle quand on a manqué de vous tuer. » L'abbesse crioit : « Vous l'êtes encore. » Le roi l'embrassa, et cela parut la calmer. On parvint à la faire sortir, et, quelques jours après, on conduisit cette malheureuse dans une pension de folles, où elle fut traitée comme telle pendant quelques jours. Mais elle savoit bien qu'elle ne l'étoit pas, et que le roi avoit été bien véritablement son
amaiit. Ce lamentable accident m*a été raconté par Tabbesse, lorsque j'ai eu quelque relation avec elle lors de l'accouchement dont il est question ; mais je n'en ai jamais eu ni avant ni depuis.
Je reviens donc à mon histoire. Madame me dit : « Tenez compagnie à l'accouchée pour empêcher qu'aucun étranger ne lui parle, pas même les gens de la maison. Vous direz toujours que c'est un seigneur polonois fort riche, et qui se cache à cause de la reine sa parente, qui est fort dévote. Vous trouverez dans la maison une nourrice à qui l'enfant sera remis, et tout le reste regarde Guimard. Vous irez à l'église comme témoin, et il faudra faire les choses comme le feroit un bon bourgeois. On croit que la demoiselle accouchera dans cinq ou six jours; vous dînerez avec elle, et ne la quitterez pas jusqu'au moment où elle sera en état de retourner au Parc aux Cerfs; ce qui, je suppose, sera dans une quinzaine de jours, sans qu'elle coure aucun risque. »
Je me rendis le soir même à l'avenue de Saint- Cloud, où je trouvai l'abbesse et Guimard, garçon du château, mais sans son habit bleu. Il y avoit de plus une garde, une nourrice, deux vieux domestiques et une fille, moitié servante, moitié femme de chambre. La jeune fille étoit de la plus jolie figure, mise fort élégamment, mais sans rien de trop marquant. Je soupai avec elle et avec l'ab-
besse, qui s'appeloit M™« Bertrand. J'avois remis l'aigrette de Madame avant le souper, ce qui avoit causé la plus grande joie à la demoiselle, et elle fut fort gaie. M™^ Bertrand avoit été femme de charge chez M. Lebel, premier valet de chambre du roi, qui Tappeloit Dominique, et elle étoit son confîdentissime. La demoiselle causa avec nous après le souper, et me parut fort naïve.
Le lendemain, j'eus une conversation particulière, et elle me dit : <c Comment se porte monsieur le comte? » C'étoit le roi qu'elle appeloit ainsi, a II sera bien fâché de n'être pas auprès de moi, me ditelle; mais il a été obligé de faire un assez long voyage. » Je fus de son avis, a C'est un bien bel homme, me dit-elle, et il m'aime de tout son cœur; il m'a promis des rentes, mais je l'aime sans intérêt; et, s'il vouloit, je le suivrois dans sa Pologne. ï>
Elle me parla ensuite de ses parens et de M. Lebel, qu'elle connaissoit sous le nom de Durand. « Ma mère, me dit -elle, étoit une grosse épicière-droguiste, et mon père n'étoit pas un homme de rien, ajouta- t-elle; il étoit des six corps, et c'est, comme tout le monde le sait, ce qu'il y a de mieux; enfin, il avoit pensé deux fois être échevin. » Sa mère avoit, après la mort de son père, essuyé des banqueroutes; mais M. U comte étoit venu à son secours, et lui avoit donné un contrat
de quinze cents livres de rentes et six mille francs d'argent comptant.
Six jours après, elle accoucha, et on lui dit, suivant mes instructions , que c'étoit une fille , quoique ce fût un garçon; et bientôt après on devoit lui dire que son enfant étoit mort, pour qu'il ne restât aucune trace de son existence pendant un certain temps ; ensuite on le remettroit à la mère. Le roi donnoit dix ou douze mille livres de rente à chacun de ses enfans. Ils héritpient les uns des autres à mesure qu'il en mouroit, et il y en avoit déjà sept ou huit de morts.
Je revins trouver Madame, à qui j'avois écrit tous les jours par Guimard. Le lendemain, le roi me fit dire d'entrer; il ne me dit pas une parole sur ce que j'avois fait, mais me remit une tabatière d'or fort grande où étoient deux rouleaux de vingtcinq louis chaque. Je lui fis ma révérence et m'en allai. Madame me fit beaucoup de questions sur la demoiselle, et rioit beaucoup de ses naïvetés, et de tout ce qu'elle m'avoit dit du seigneur polonois. u II est dégoûté de la princesse, et je crois qu'il partira dans deux mois pour toujours pour sa Pologne. — Et la demoiselle? lui dis-je. — On la mariera, me dit-elle, en province, avec une dot de quarante mille écus au plus et quelques diamans. » Cette petite aventure, qui me mettoit dans la confidence du roi, loin de me procurer plus de
marques de bonté de sa part, sembla le refroidir pour moi, parce qu'il étoit honteux que je fusse instruite de ses amours obscures. Il étoit aussi embarrassé des services que lui rendoit Madame.
Outre ses petites maîtresses du Parc aux Cerfs, le roi avoit quelquefois des aventures avec des dames de Paris ou de la cour qui lui écrivoient. Il y eut une Mme de M.... elle, qui avoit un mari jeune et aimable et deux cent mille livres de rente, et qui voulut absolument être sa maîtresse. Elle parvint à le voir; et le roi, qui savoit sa fortune, étoit persuadé qu'elle étoit sincèrement amoureuse folle de lui. On ne sait pas ce qui seroit arrivé si elle ne fût morte. Madame en étoit fort embarrassée, et se trouva, par sa mort, délivrée de ses craintes.
Une circonstance me valut un redoublement d'amitié de Madame. Un homme riche, qui étoit dans les sous-fermes, me vint trouver un jour en grand secret, et me dit qu'il avoit quelque chose à communiquer à M°>e |a marquise de très important, mais qu'il seroit fort embarrassé de s'en expliquer avec elle; qu'il préféroit de m'en instruire. Je l'assurai de ma discrétion, a Je n'en doute pas, me dit-il, et c'est ce qui m'a fait adresser à vous. » Ensuite il m'apprit, ce que je savois, qu'il avoit une très belle femme, dont il étoit passionnément amoureux; que, l'ayant aperçue un jour
baisant un petit portefeuille, il avoit cherché à s'en emparer, s'imaginant bien qu'il y avoit quelque mystère; qu'il l'avoit guettée; qu'un jour qu'elle étoit sortie précipitamment pour aller chez sa sœur, qui venoit d'accoucher dans un appartement audessus du sien, il avoit eu le temps de trouver le secret du portefeuille, et que, l'ayant ouvert, il avoit été bien étonné d*y trouver un portrait du roi, et que dans l'autre partie du portefeuille il y avoit une lettre très tendre du roi; qu'il en avoit pris copie, ainsi que d'une lettre commencée d'elle, par laquelle sa femme demandoit au roi instamment de lui procurer le plaisir de le voir; qu'elle en avoit trouvé le moyen, qui étoit de se rendre à Versailles, où elle iroit masquée à un bal de la ville, et que le roi pouvoit venir masqué. J'assurai M. de *** que je me chargeois de faire part de cette affaire à Madame, qui seroit reconnoissante de sa confidence. Il s'empressa d'ajouter : « Dites à M™^ la marquise que ma femme a beaucoup d'esprit, et qu'elle est très intrigante. Je l'adore, et je serois au désespoir qu'elle me fût enlevée. » Je ne perdis pas un instant à instruire Madame et à lui remettre la lettre, et je la prévins du rendez-vous demandé. Elle parut fort sérieuse et pensive; et j'ai su depuis qu'elle avoit consulté M. Berrier, lieutenant de police, qui trouva un moyen très simple, mais très habilement conçu, pour écar-
DE MADAME DU HAUSSET Sy
ter cette dame. Il demanda à parler au roi le soir même, qui étoit un dimanche, jour où le lieutenant de police venoit à Versailles; et il dit au roi qu'il croyoit devoir le prévenir qu'il y avoit une dame qui le compromettoit dans Paris; qu'on lui avoit remis copie d*une lettre qu'on supposoit écrite par Sa Majesté; et il la remit au roi, qui la lut en rougissant, et la déchira en fureur. M. Berrier ajouta que l'on répandoit que cette dame devoit avoir une entrevue avec lui au bal de Versailles; et, dans le moment même, le hasard fît qu'on remit au roi la lettre de la dame qui contenoit cette demande. M. Berrier en jugea ainsi, parce que le roi parut surpris en la lisant, et dit : « Il faut avouer que M. le lieutenant de police est bien instruit. — Je crois, ajouta M. Berrier, devoir dire à Votre Majesté que cette dame passe pour fort intrigante. — Je crois, dit le roi, que ce n'est pas sans raison. » . Cette aventure fut ainsi coupée dans sa racine, sans que Madame parût y avoir part. Le roi ne redoutoit rien tant que les bavardages, et il crut que sa lettre couroit tout Paris. M. Berrier fît épier la dame, qui n'alla point à Versailles. Madame me fît part de ce qui s'étoit passé. Le mari fut fait fermier général deux ou trois ans après, et elle me fît donner six mille francs sur sa place, à condition que je ne la quitterois jamais.
Madame éprouvoit beaucoup de tribulations au
milieu de toutes ses grandeurs. On lui écrivoit souvent des lettres anonymes où on la menaçoit de l'empoisonner et de l'assassiner ; et ce qui l'afFectoit le plus, c'étoit la crainte d'être supplantée par une rivale. Je ne l'ai jamais vue dans un plus grand chagrin qu'un soir, au retour du salon de Marly. Elle jeta en rentrant, avec dépit, son manteau, son manchon, et se déshabilla avec une vivacité extrême ; ensuite, renvoyant ses autres femmes, elle me dit à leur sortie : « Je ne crois pas qu'il y ait rien de si insolent que cette M™« de Coislin; je me suis trouvée ce soir au jeu à une table de brelan avec elle, et vous ne pouvez vous imaginer ce que j'ai souffert. Les hommes et les femmes sembloient se relayer pour nous examiner. M™e de Coislin a dît deux ou trois fois en me regardant : « Va tout » , de la manière la plus insultante ; et j'ai cru me trouver mal quand elle a dit, d'un ton triomphant : « J'ai brelan de rois. » Jevoudrois que vous eussiez vu sa révérence en me quittant. — Èît le roi, lui dis-je, lui a-t-il fait ses belles mines? — Vous ne le connoissez pas, ma bonne : s'il devoit la mettre ce soir dans mon appartement, il la traiteroit froidement devant le monde, et me traiteroit avec la plus grande amitié. Telle a été son éducation, car il est bon par lui-même et ouvert. »
Les alarmes de Madame durèrent quelques mois, et Madame me dit un jour : <x Cette superbe mar-
quise a manqué son coup; elle a effrayé le roi par ses grands airs, et n'a cessé de lui demander de l'argent : et vous ne savez pas que le roi signeroit, sans y songer, pour un million, et donneroit avec peine cent louis sur son petit trésor. Lebel, qui m'aime mieux qu'une nouvelle à ma place, soit par hasard ou par projet, a fait venir au Parc aux Cerfs une petite sultane charmante, qui a refroidi un peu le roi pour l'altière Vasthi, en l'occupant vivement. On a donné à *** des diamans, cent mille francs et un domaine. Jannel m'a rendu dans cette circonstance de grands services, en montrant au roi les extraits de la poste sur le bruit que faisoit la faveur de M™* de Coislin. Le roi a été frappé d^une lettre d'un vieux conseiller au parlement, du parti du roi, qui mande à un de ses amis : « Il est <K juste que le maître ait une amie, une confidente, « comme tous tant que nous sommes, quand cela « nous convient ; mais il est à désirer qu'il garde « celle qu'il a : elle est douce, ne fait de mal à a personne, et sa fortune est faite. Celle dont on a parle aura toute la superbe que peut donner une « grande naissance. Il faudra lui donner un mil- (f lion par an^ parce qu'elle est, à ce qu'on dit, a très dépensière, et faire ducs, gouverneurs de « province, maréchaux, ses parens, qui finiront « par environner le roi et faire trembler ses mi- <K nistres. » Madame avoit Textrait de cette lettre,
6o MEMOIRES
que lui avoit remis M. Jannel, intendant des postes, qui avoit toute la confiance du roi. Il n'avoit pas manqué d'examiner attentivement la mine que le maître avoit faite en lisant cette lettre, et il vit
qu'il avoit senti la vérité des raisonnemens du conseiller, qui n'étoit point frondeur. Madame me dit quelque temps après : « La fîère marquise s'est conduite comme M)^^ Deschamps', et elle est éconduite. »
Madame avoit eu auparavant d'autres alarmes.
Une parente de M°^e d'Estrades, qui avoit épousé le marquis de C***^, avoit fait au roi des avances très marquées, et il n'en falloit pas tant pour un homme qui se croyoit le plus beau du royaume, avec raison, et qui étoit roi. Il étoit bien persuadé que toutes les femmes céderoient au moindre désir qu'il daigneroit manifester. Il trouvoit donc tout simple qu'on l'aimât. M. de Stainville contribua à empêcher le succès de cette intrigue; et bientôt après la marquise de C***, à qui ses parens faisoient garder les arrêts à Marly dans son appartement, s'étant échappée par une garde-robe pour un ren-