‹ Mémoires de Mme Du HaussetChapitre 18 sur 28 · I. Célèbre courtisane · texte numérisé non relu

I. Célèbre courtisane

a. M°^^ Du Hausset fait allusion à la tentative de séduction imaginée par le comte d'Argenson et M"^*' d'Estrades, et à laquelle la comtesse (et non marquise) de Choiseul-Beaupré, nièce de M"^® d'Estrades, se prêta complaisamment. Voyez les Mémoires de Marmontel, II, 2 5 -a 6.

DE MADAME DU HAUSSET bl

dez-vous, fut surprise avec un jeune homme dans un corridor de Marly. Ce fut l'ambassadeur d'Espagne qui, sortant de chez lui avec des flambeaux, fut témoin de ce rendez-vous. M^^e d'Estrades ne fît pas semblant d'avoir eu connoissance de cette intrigue^ et continua à vivre avec Madame, qu'elle trahissoit, comme si elle l'avoit aimée tendrement. Elle étoit l'espionne de M. d'Argenson dans les cabinets et chez Madame ; et, quand elle ne pouvoit rien découvrir, elle inventoit, pour se faire valoir auprès de son amant.

Cette M™e d'Estrades n'avoit eu d'existence que par les bontés de Madame, et, toute laide qu'elle étoit, elle avoit tâché de lui enlever le roi. Un jour qu'il s'étoit un peu grisé à Choisy, la seule fois, je crois, que cela lui étoit arrivé, il monta dans une grande et jolie barque, où Madame ne put l'accompagner, étant malade d'une indigestion. M™^ d'Estrades guettoit cette occasion. Elle entra dans la barque; et, au retour, comme il faisoit nuit, elle suivit le roi dans un cabinet secret, et fit plus que des avances au roi, qu'on croyait dormant sur un lit de repos. Elle raconta le soir à Madame qu'elle étoit entrée dans ce cabinet pour ses affaires, que le roi l'y avoit suivie, et qu'il avoit voulu la violer. Elle pouvoit dire tout ce qu'elle vouloit, car le roi ne savoit ni ce qu'il avoit dit, ni ce qu'il avoit fait.

Je finirai cet article .par la courte histoire d'une

demoiselle. J'avois été un jour à la comédie de la ville à Compiègne; et Madame, m'ayant fait des questions sur la pièce, me demanda s'il y avoit beaucoup de monde, et si je n'avois pas vu une belle demoiselle. Je lui répondis qu'effectivement, dans la loge près de la mienne, il y avoit une jeune personne qui étoit entourée de tous les jeunes gens de la cour. Elle sourit, et mé dit : « C'est Mlï« Dorothée; elle a été ce soir au souper du roi, et ira demain à la chasse. Vous êtes étonnée de me voir si instruite, et j'en sais encore plus. Elle a été amenée ici par un Gascon qu'on appelle Dubarré ou Dubarri ^, qui est le plus mauvais sujet qu'il y ait en France. Il fonde ses espérances sur les charmes de M}^^ Dorothée, auxquels il ne croit pas que puisse résister le roi. Elle est effectivement très belle. On me l'a fait voir dans mon petit jardin, où on l' avoit menée sous prétexte de se promener. C'est la fille d'un porteur d'eau de Strasbourg, et son cher amant, pour début, demande d'être ministre à Cologne. — Est-ce que Madame auroit été inquiète d'une créature comme celle-là? — Tout est possible, dit-elle; mais je crois que le roi n'oseroit donner un tel scandale ; et heureusement que Lebel, pour l'acquit de sa conscience, a dit au roi

2. Le fameux Roué, le futur beau-frère de Jeanne Bécu, comtesse Du Barry.

que Tamant de la belle Dorothée étoit rongé d'un vilain mal; et il a ajouté : « Votre Majesté ne gué- HL rit pas de cela comme des écrouelles. » Il n'en a pas fallu davantage pour écarter la demoiselle. » « Je vous plains bien, Madame, lui dis-je un jour, tandis que tout le monde vous envie. — Ah ! me répondit-elle, ma vie est comme celle du chrétien, un combat perpétuel ; il n'en étoit pas ainsi des personnes qui avoient su gagner les bonnes grâces de Louis XIV. M™* de La Vallière s'est laissé tromper par M™^ de Montespan ; mais c'est sa faute, ou, pour mieux dire, le produit de sa bonté. Elle étoit sans soupçon dans les premiers temps, parce qu^elle ne pouvoit croire son amie perfide. M™® de Montespan a été ébranlée par ^me de Fontanges, et supplantée par M°^« de Maintenon ; mais sa hauteur, ses caprices, avoient aliéné le roi. Elle n'avoit pas, au reste, des rivales comme les miennes; mais aussi leur bassesse fait ma sûreté, et je n'ai, en général, à craindre que des infidélités, et la difficulté de trouver des occasions pour savoir les rendre passagères. Le roi aime le changement, mais aussi il est retenu par l'habitude; il craint les éclats et déteste les intrigantes. La petite maréchale me disoit un jour : « C'est votre escalier que le roi aime : il est ha- « bitué à le monter et à le descendre. Mais, s'il « trouvoit une autre femme à qui il parleroit de

« sa chasse et de ses affaires, cela lui seroit égal « au bout de trois jours. »

J'écris au hasard, sans ordre ni date, comme je me souviens; et je vais vous parler de M. Tabbé de Bernis, que j'aimois beaucoup, parce qu'il étoit bon et qu'il me traitoit avec amitié. Un jour. Madame finissoit de s*habiller, et M. le comte de Noailles demanda à lui parler en particulier. Je sortis. M. le comte avoit en entrant l'air très effaré, et j'entendis la conversation, n'y ayant que la portière entre nous. « Il vient de se passer. Madame, lui dit-il, quelque chose dont je ne puis me dispenser de rendre compte au roi, mais dont j'ai cru devoir vous prévenir, parce que cela regarde un de vos amis, que j'aime et considère infiniment. M. l'abbé de Bernis a eu envie de chasser ce matin : il est sorti avec trois ou quatre de ses gens portant des fusils, et il a été chasser dans le petit parc , endroit où M. le Dauphin n'iroit pas sans demander au roi la permission. Les gardes, surpris d'entendre tirer, sont accourus, et ont été bien étonnés de voir M. de Bernis. Ils lui ont très respectueusement demandé sa permission, et, étonnés de voir qu'il n'en avoit pas, ils l'ont prié de cesser, en disant que, s'ils faisoient leur devoir, ils devroient l'arrêter, mais qu'ils alloient m'en rendre compte aussitôt, comme étant capitaine des chasses de Versailles. Ils ont ajouté que le roi devoit avoir

entendu les coups de fusit, et qu'ils le prioient de se retirer. M. l'abbé s'est excusé sur son ignor rance, et a assuré que je le lui avois permis. <t M. le a comte, ont-ils dit, n'a pu le permettre que pour u des endroits bien plus éloignés, et dans le grand « parc. » M. le comte de Noailles s'est beaucoup fait valoir sur son empressement à prévenir Madame, qui lui a dit de lui laisser le soin d'en rendre compte au maître, et qu'elle le prioit de n'en pas parler.

M. de Marigny, qui n'aimoit.pas M. l'abbé, me vint voir le soir, et j'eus l'air d'apprendre de lui cette histoire : a II faut, disoit-il, qu'il ait perdu la tête pour chasser sous les fenêtres du roi » ; et il s'étendit beaucoup sur les airs qu'il se donnoit.

Madame arrangea cela de son mieux, mais le roi fut très choqué ; et vingt fois, depuis la disgrâce de M. l'abbé de Bernis, se trouvant dans ce canton, il a dit : « Ce sont ici les plaisirs de M. l'abbé. » Le roi ne l'a jamais goûté, et Ma* dame m'a dit, après sa disgrâce, une nuit que je la gardois malade, qu'elle avoit vu, au bout de huit jours de son ministère, qu'il n'étoit pas propre à sa place. « Si cet évêque cafard, a)outoit-elle en parlant de l'évêque de Mirepoix <, n'eût pas empê* çhé le rpi de lui donner une pension de deux mille

' 1. J.-Fr. Boyer (1675-1 755), ministre de U feuille' des bénéfices .depuis la mort du cardinal de Fleurj.

Madame du Hausstt, o

écus qu'il m'avoit promise, jamais il n'auroit été ambassadeur : je lui aurois fait par les suites donner une vingtaine de mille livres de rente, peutêtre la place de maître de la chapelle; et il auroit été plus heureux, et je n'aurois pas eu à le regretter. » Je pris la liberté de lui dire que je ne le croyois pas, et qu'il avoit de bons restes qu'on ne lui ôteroit pas; que son exil finiroit, et qu'il se trouveroit cardinal avec deux cent mille livres de rente. Elle me dit : « Cela est vrai; mais je songe au chagrin qu'il a eu et à l'ambition qui le ronge ; enfin, je songe à moi qui aurois joui de sa société, et vieilli avec un ancien et aimable ami, s'il n'eût pas été ministre. » Le roi le renvoya avec colère, et fut tenté de ne pas lui donner le chapeau.

M. Quesnay me dit, quelques mois après, qu'il avoit voulu se faire premier ministre; qu'il avoit fait un mémoire pour représenter que, dans les temps difficiles, il falloit qu'il y eût, pour le bien des affaires, un point central (c'est son mot) où tout aboutisse. Madame ne vouloit pas se charger du mémoire ; il insista, malgré qu'elle lui eût dit : a Vous vous perdez. » Le roi jeta les yeux dessus, répéta : « Point central : c'est-à-dire qu'il veut être premier ministre. » Madame l'excusa, et lui dit que cela pouvoit regarder le maréchal de Belle^ Isle..<K Ne va-t-il pas être cardinal? dit le roi; et voilà une belle finesse 1 II sait bien que, par sa dî«

gnité, il forcera les ministres à s'assembler chez lui, et M. Tabbé sera le point central. Quand il y a un cardinal au conseil, il finit par être le chef.- Louis XIV n'a jamais voulu, par cette raison, y faire entrer le cardinal de Janson, qu'il estimoit beaucoup. M. le cardinal de Fleury m'a dit la même chose. Il avoit eu quelque envie d'avoir pour successeur le cardinal de Tencin; mais sa sœur était si intrigante que le cardinal de Fleury me conseilla de n'en rien faire, et je me conduisis de manière à lui ôter tout espoir, et à désabuser les autres. M. d'Argenson m'a pénétré, et a fini par lui ôter toute considération. »

Voilà ce que le roi avoit dit, à ce que me confia mon ami Quesnay, qui étoit, par parenthèse, un grand génie, à ce que tout le monde dit, et un homme fort gai. Il aimoit à causer avec moi de la campagne; j'y avois été élevée, et il me faisoit parler des herbages de Normandie et du Poitou, de la richesse des fermiers, et de la manière de cultiver. C'était le meilleur homme du monde, eC qui étoit éloigné de la plus petite intrigue. Il étoit bien plus occupé, à la cour, de la meilleure manière de cultiver la terre que de tout ce qui s'y passoit. L'homme qu'il estimoit le plus étoit M. de la Rivière ', conseiller au Parlement, qui a été in«

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