JO MEMOIRES
général, et très souvent une seule. Lorsqu'elles se marioient, on leur donnoit des bijoux et une centaine de mille francs. Quelquefois le Parc aux Cerfs étoit vacant cinq ou six mois de suite.
J'étois surprise de voir depuis quelque temps la duchesse de Luynes, dame d'honneur de la reine, venir en secret chez Madame. Ensuite elle y vint sans se cacher; et un soir Madame, s'étant mise au lit, m'appela et me dit : « Ma chère bonne, vous allez être bien contente, la reine me donne une place de dame du palais; demain je lui serai présentée; il faut me faire bien belle. » J'ai su que le roi n'étoit pas aussi aise qu'elle ; il craignoit le scandale, et qu'on ne crût qu'il avoit forcé la reine à cette nomination. Mais il n'en étoit rien. On représenta à cette princesse que c'étoit de sa part un acte héroïque d'oublier le passé; que tout scandale seroit effacé quand on verroit Madame tenir à la cour par une place honorable, et que ce seroit la meilleure preuve qu'il n'y avoit plus que de l'amitié entre le roi et sa favorite.
La reine la reçut très bien. Les dévots se flattèrent d*être protégés par Madame, et chantèrent pendant quelque temps ses louanges. Plusieurs amis du Dauphin venoient en particulier voir Madame, excepté le chevalier du Muy; et quelques-uns obtinrent des grades. Le roi avoit pour eux le plus grand mépris, et ne leur accordoit rien
qu'en rechignant. Un jour il dit d'un homme de grand nom qui vouloit être capitaine des gardes : « Cest un espion double, qui seroit payé de deux côtés. x>
Ce moment est celui où j'ai vu Madame le plus satisfaite. Les dévotes venoient chez elle sans scrupule, et ne s'oublioient pas- dans l'occasion; M°^® de Luynes avoit donné l'exemple. Le docteur rioit de ce changement de décoration, et s'égayoit aux dépens des dévotes, « Cependant, lui disois-je, elles sont conséquentes et peuvent être de bonne foi. — Oui, disoit-il, mais il ne faut pas qu'elles demandent rien. »
Un jour j'étois.chez le docteur Quesnay pen- , dant que Madame étoit à la comédie. Le marquis de Mirabeau y vint, et la conversation fut quelque temps ennuyante pour moi, n'y étant question que du produit net; enfin on parla d'autres choses. Mirabeau dit : « J'ai trouvé mauvais visage au roi, il vieillit. — Tant pis , mille fois tant pis ! dit Quesnay : ce seroit la plus grande perte pour la France s'il venoit à mourir. » £t il leva les yeux au ciel, en soupirant profondément. « Je ne doute pas que vous n'aimiez le roi, et avec juste raison, dit Mirabeau, et je l'aime aussi; mais je ne vous ai jamais vu si passionné. — Ah ! dit Quesnay, je songe à ce qui s'ensuivroit. — £h bien 1 le Dauphin est vertueux. — Oui, et plein de bonnes in-
tentions, et il a de Tesprit ; mais les cagots auront un empire absolu sur un prince qui les regarde comme des oracles. Les jésuites gouverneront rÉtat, comme sur la fin de Louis XIV, et vous verrez le fanatique évèque de Verdun * premier ministre, et La Vauguyon tout«puissant sous quelque autre titre. Les parlemens alors n'auront qu'à se bien tenir : ils ne seront pas mieux traités que mes amis les philosophes. — Mais ils vont trop loin aussi , dit Mirabeau : pourquoi attaquer ouverte* ment la religion? — J'en conviens, dit le docteur; mais comment n'être pas indigné du fanatisme des autres, ne pas se ressouvenir de tout le sang qui a. coulé pendant deux cents ans ? — Il ne faut donc pas les irriter de nouveau, et ne pas amener en France le temps de Marie en Angleterre. — Mais ce qui est fait est fait, et je les exhorte souvent à se modérer : je voudrois qu'ils suivissent l'exemple de notre ami Duclos. — Vous avez raison, répondit Mirabeau. Il me disoit, il y a quelques jours : <x Ces a philosophes en feront tant qu'ils me forceront à n aller à vêpres et à la grand'messe. Mais enfin le « Dauphin est vertueux, instruit, et a de l'esprit. » — Ce sont les premiers temps de son règne que je crains, dit Quesnay, où les imprudences de nos
I. Aimar- Christian -François -Michel de Nicolai', évèque de Verdun de 1754a 1 769, exilé dans son diocèse en 1 756.
amis lui seront présentées avec la plus grande force, où les jansénistes et les molinistes feront cause commune, et seront appuyés fortement de la Dauphine. J'avois cru que M. du Muy étoit modéré, qu'il tempéroit la fougue des autres; mais je lui ai entendu dire que Voltaire méritoît les derniers supplices. Soyez persuadé, Monsieur, que les temps de Jean Hus, de Jérôme de Prague, reviendront; mais j'espère que je serai mort. J'approuve bien Voltaire de sa chasse aux Pompignans : le marquis bourgeois, sans le ridicule dont il l'a inondé, auroit été précepteur des enfans de France ; et, joint à son frère George, ils auroient tant fait qu'on auroit élevé des bûchers. — Ce qui devroit vous rassurer sur le Dauphin, dit Mirabeau, c'est que, malgré la dévotion de Pompignan, il le tourne en ridicule. Uy a quelque temps que, l'ayant rencontré, et trouvant qu'il avoit l'air bouffi d'orgueil, il dit à quelqu'un, qui me l'a redit : « Et l'ami Pom-' mpignan pense être quelque chose, » Je mis par écrit cette conversation en rentrant chez moi.
Un jour je trouvai Quesnay au désespoir. « Mirabeau, me dit-il, est à Vincennes pour son ouvrage sur l'impôt '. Ce sont les fermiers généraux qui l'ont dénoncé et qui l'ont fait arrêter; sa femme doit aller aujourd'hui se jeter aux pieds de