Théorie de r impôt. Paris, 1760, in- 4 et in-ia
M°^^ de Pompadour. » Quelques momens après, j'entrai chez Madame pour sa toilette, et le docteur y vint. Madame lui dit : oc Vous devez être affligé de la disgrâce de votre ami Mirabeau, et j'ensuis fâchée aussi, car j'aime son frère. » Quesnay répondit : ce Madame, je suis bien loin de lui croire de mauvaises intentions; il aime le roi et le peuple. — Oui, dit-elle, son Ami des hommes lui a fait beaucoup d'honneur. »
En ce moment entra le lieutenant de police, et Madame lui dit : « Avez-vous vu le livre de M. de Mirabeau? — Oui, Madame, mais ce n'est pas moi qui Tai dénoncé. — Qu'en pensez-vous, lui dit Madame? — * Je crois qu'il auroit pu dire une grande partie de ce qu'il a dit en termes plus ménagés ; il y a entre autres deux phrases au commencement : (K Votre Majesté a vingt millions « d'hommes, plus ou moins; elle ne peut en obtenir « des services qu'à prix d'argent, et il n'y a point « d'argent pour payer leurs services. » — Quoi ! il y cela, docteur? dit Madame. — Cela est vrai, ce sont les premières lignes, et je conviens qu'elles sont imprudentes; mais, en lisant l'ouvrage, on voit qu'il se plaint de ce que le patriotisme s'éteint dans les cœurs, et qu'il voudroit le ranimer. »
Le roi entra, nous sortîmes, et j'écrivis sur la table de Quesnay ce que je venois d'entendre.
Je revins ensuite pour continuer la toilette, et
DE MADAME DD HAUSSET jb
Madame me dit : « Le roi est fort en colère contre Mirabeau, mais j'ai tâché de l'adoucir, et le lieutenant de police a fait de même. Cela va redoubler les craintes de Quesnaj. Savez-vous ce qu'il m'a dit un jour? Le roi lui parlant chez moi, et le docteur ayant Tair tout troublé, après que le roi fut sorti je lui dis : « Vous avez Tair embarrassé « devant le roi, et cependant il est si bon ! — Maa dame, m'a-t-il répondu, je suis sorti à quarante a ans de mon village, et j'ai bien peu d'expérience a du monde, auquel je m'habitue difficilement, a Lorsque je suis dans une chambre avec le roi, je a me dis : Voilà un homme qui peut me faire couper « la tête; et cette idée me trouble. — Mais la jusu tice et la bonté du roi ne devroient-elles pas vous « rassurer? — Cela est bon pour le raisonnement, <( dit-il ; mais le sentiment est plus prompt, et il « m'inspire de la crainte avant que je me sois dit a tout ce qui est propre à l'écarter. » J'écrivis cela pour ne pas Toublier, et me fis redire les mots.
Une lettre anonyme fut adressée au roi et à Madame; et, comme l'auteur n'avoit pas envie qu'elle manquât son but, il en avoit envoyé une copie au lieutenant de police, cachetée, avec cette adresse : Pour U roi; une avec ces mots : A M"*' de Pompadour; et une autre à M. de Marigny. Cette lettre affecta beaucoup Madame et le roi, et plus encore, je crois, M. de Choiseul, qui en avoit
reçu une semblable. Je me suis mise aux genoux de M. de Marigny pour me la laisser copier, afin de la montrer au docteur. La yoici :
Sîrt, c*est un serviteur zélé qui écrit à Votre Ma^ jesté. La vérité est toujours amère, surtout pour les rois. Habitués à la flatterie, Hs ne voient les objets que revêtus de couleurs propres à leur plaire. Tai beaucoup réfléchi et lu, et voici ce que mes médita^ tions me portent à exposer à Votre Majesté.
On Va accoutumée à être invisible, et on lui a inspiré une timidité qui Vempêche de parler; ainsi toute communication directe est interrompue entre le maître et ses sujets. Renfermé dans l'intérieur de votre palais, vous devenez de jour en jour plus semblable aux empereurs d'Orient; mais voyez. Sire, leur sort!... m Tai des troupes 1^ , dira Votre Majesté : c'est aussi leur appui; mais, quand on le fonde sur elles, quand on n'est en quelque sorte que le roi des soldats, ils sentent leur force et en abusent. Vos /i* nances sont dans le plus grand désordre, et la plu* part des États ont péri par cette cause. L'esprit pa^ triotique soutenoit les anciens États, et unissoit toutes les classes pour le salut d'un pays. L'argent en tient lieu dans ce temps, il est devenu le moteur universel, et vous en manquez. L'esprit de la finance infecte toutes les parties, et domine à la cour; tout devient alors vénal, et tous les rangs se confondent. Vos mi^
nistres sont sans génie et sans capacité depuis le renvoi de MM, d'Argenson et de Machault, Vous seul, en quelque sort^, ne pouvez pas juger de leur incapacité, parce qu'ils vous apportent le travail de commis habiles, qu'ils s'attribuent. On administre au jour le jour, mais il n'y a point d'esprit de gouver-^ nement. Les changemens qu'on a faits dans la partie militaire dégoûtent les troupes, font retirer d'excel- Uns officiers; un feu séditeux s'allume dans le sein des parlemens, vous prenez le parti de les corrom^ pre, et le remède est pire que le mal. C'est introduire le vice dans le sanctuaire de la justice, et gangrener les parties nobles de l'État. Un parlement corrompu aurait-il bravé les fureurs de la Ligue pour conserver la couronne au légitime souverain ? Oubliant les maximes de Louis XIV, qui savoit quel étoit le dan-ger de confier le ministère à de grands seigneurs, vous y avez élevé M. de Choiseul; mais c'est peu, vous lui avez donné trois ministères : ce qui est un plus grand fardeau que celui de la place de premier ministre, parce que celui-ci ne fait que surveiller, et que les secrétaires d'État sont chargés de tous les dé" iails. Le public a pénétré ce ministre resplendisscknt. Ce n^est qu'un petit-maître sans talens et sans in», struction, qui a un peu de phosphore dans l'esprit.
Il est une chose encore bien digne de remarque, 5»re^ c'est la guerre ouverte qu'on fait à la religion» Il fuffutflus y avoir de nouvelles sectes, parce que
jS MÉMOIRES
la croyance est en généml'trop ébranlée pour qu*on s'occupe de quelque différence de sentimens sur quelques-uns de ses articles > Mais les encyclopédistes^ sous prétexte d'éclairer les hommes, sapent les fon-' démens de la religion. Tous les genres de liberté se tiennent : les philosophes et les protestans tendent au républicanisme, ainsi que les jansénistes. Les philosophes attaquent le tronc de Varbre, les autres quel" ques branches; mais leurs efforts, sans être concer^ tés, Vabattront un jour. Joignez-leur les économistes, qui ont pour objet la liberté politique, comme les autres celle du culte, et le gouvernement peut se trouver, dans vingt ou trente ans, miné dans toutes ses parties, et crouler avec fracas.
Si Votre Majesté, frappée de ce tableau trop vrai, me demande le remède, je dirai qu'il faut ramener le gouvernement à ses principes, et se presser avant tout de remédier à l'état des finances, parce que les em^ barras dans lesquels se trouve un État en dette entraînent de nouveaux impôts, qui, après avoir foulé le peuple, V indisposent et le portent au soulèvement. Je dirai qu'il seroit nécessaire que Votre Majesté se rendît plus populaire; qu'elle manifestât son contentement des services, ou son mécontentement des fautes et des prévarications et de l'oubli de ses devoirs ; qu*on sache enfin que les récompenses et les punitions, les choix et les destitutions, émanent d'elle^ Alors on lui saura gré des grâces, et on craindra
d'encourir ses reproches; alors on aura un sentiment personnel pour elle, au lieu qu'on rapporte tout le bien et le mal à ses ministres. C'est une preuve de la confiance naturelle des peuples pour le roi, que cette exclamation : Ah ! si le roi savoit I Ils aiment à croire qu'il remédieroit à tout s'il étoit instruit.
Mais, d*un autre coté, quelles idées se font-ils des rois, faits pour être instruits de tout et pour sur-* veiller tout ce qui se passe, qui cependant ignorent ce qu*U leur importe le plus de savoir s'ils veulentrem' plir leurs fonctions^ Rex, roi; regere, régir, con» duire : ces mots indiquent quels sont leurs devoirs. Que diroit'On d'un père qui se déchargeroit du soin de ses enfans comme d'un fardeaui Un temps vien^ dray Sire, oit les peuples s'éclaireront; et ce temps peut-être approche:..,. Keprenez les rênes de votre État, tenez'les d'une main ferme; et faites qu'on ne dise pas de vous :. Fœminas et scorta volvit animo, et haec principatus prsemia putat : il ne songe qu'à des femmes, des sociétés de libertins, et il croit que c'est là ce que la royauté offre de plus précieux.
Je continuerai, Sire, si je vois que mes avis sincères aient produit quelque changement. J'entrerai dans de plus grands détails; sinon, je me tairai.
Je viens de parler d'une lettre anonyme au roi; on ne peut se figurer combien elles étoient fréquentes. On s'empressoit ou de dire des vérités
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dures ou des mensonges alarmans, enfin de nuire à d'autres personnes; en voici un exemple concernant Voltaire, très grand courtisan de Madame quand il étoit en France. Voici la lettre qu'on écrivit à son sujet, et qui est bien postérieure à la première :
Madame,
M. de Voltaire vient de vous dédier sa tragédie de Tancrède : ce devroit être un hommage inspiré par le respect et la reconnoissance, mais c*est une insulte; et vous en jugerez comme le public si vous la lisez avec attention. Vous verrez que ce grand écrivain sent apparemment que l'objet de ses louanges n'en est pas digne, et qu'il cherche à s*en excuser au yeux du public. Voici ses termes : « J'ai vu, dès votre enfance, les grâces et les talens se développer. J'ai reçu de vous, dans tous les temps, des témoignages d'une bonté toujours égale. Si quelque censeur pouvait désapprouver l'hommage que je vous rend«, ce ne pourrait être qu'un cœur né ingrat. Je vous dois beaucoup, Madame, et je dois le dire, »
Que signifient au fond ces phrases, si ce n'est que Voltaire sent qu'on doit trouver extraordinaire qu'il dédie son ouvrage à une femme que le public juge peu. estimable, mais que le sentiment de la recon^ noissance doit lui servir d'excusei Pourquoi supposer
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que cet hommage trouvera des censeurs, tandis que l'on voit paroître chaque jour des épitres dédicatoires adressées à des caillettes sans nom ni état, ou à des femmes d'une conduite répréhensible, sans qu'on y fasse attention^
M. de Marigny et Colin, intendant de Madame, ainsi que Quesnay, trouvèrent que l'auteur anonyme étoit très méchant, qu'il blessoit Madame, et vouloit nuire à Voltaire; mais qu'au fond il ayoit raison. Voltaire fut dès ce moment perdu dans l'esprit de Madame et dans celui du roi, et il n'a certainement jamais pu en deviner la cause. Le roi, qui admiroit tout ce qui avoit rapport au siècle de Louis XIV, se rappelant que les Boileau, les Racine, avoient été accueillis par lui, et qu'on leur attribuoit une partie de l'éclat de ce règne, étoit flatté qu'il y eût sous le sien un Voltaire ; mais il le craignoit, et ne l'estimoit pas. Il ne put s'empêcher de dire : « Au reste, je l'ai aussi bien traité que Louis XIV a traité Racine et Boileau; je lui ai donné, comme Louis XIV à Racine, une charge de gentilhomme ordinaire et des pensions : ce n'est pas ma faute s'il a fait des sottises et s'il a la prétention d'être chambellan, d'avoir une croix, et de souper avec un roi. Ce n'est pas la mode en France ; et, comme il y a un peu plus de beaux esprits et plus de grands seigneurs qu'en Madame du Hauutt» 1 1
Prusse, il me faodroit une bien grande table pour les réunir tous. » Et puis il compta sur ses doigts : « Maupertuis, Fontenelle, La Mothe, Voltaire, Piron, Destouches, Montesquieu, le cardinal de Polignac. — Votre Majesté oublie, lui dit-on, d'Alembert et Clairault. — Et Crébillon, dit-il, et La Chaussée. — Et Crébillon le fils, dit quelqu'un : il doit être plus aimable que son père. Et il y a encore l'abbé Prévost, l'abbé d'Olivet. — Eh bien, dit le roi, depuis vingt-cinq ans tout cela auroit dîné ou soupe avec moi. »
Madame me raconta cette conversation, que j'écrivis le soir. M* de Marigny m'en parla aussi, et me dit: c La fantaisie de Voltaire a toujours été d'être ambassadeur, et il a fait ce qu'il a pu pour qu'on le crût chargé d'affaires politiques quand il a été pour la première fois en Prusse. »
Le peuple apprit l'assassinat du roi avec des transports de fureur et avec le plus grand désespoir; on l'entendoit, de Tappartement de Madame, crier sous les fenêtres. Il y avoit des attroupemens, et Madame craignoit le sort de M™^ de Châteauroux. Ses amis venoient à chaque instant lui donner des nouvelles. Son appartement étoit, au reste, comme une église, où tout le monde croyoit avoir le droit d'entrer. On venoit voir la mine qu'elle faisoit, sous prétexte d'intérêt ; et Madame ne faisoit que pleurer et s'évanouir. Le docteur Quesnay
ne la quittoit pas, ni moi non plus. M. de Saint- Florentin vînt la voir plusieurs fois, et le contrôleur général, ainsi que M. Rouillé; mais M. de Machault n'y vint point. M"^^ la duchesse de Brancas
étoit aussi très souvent chez nous. M. Tabbé de Bernis n'en sortoit que pour aller chez le roi, et avoit lès larmes aux yeux en regardant Madame. Le docteur Quesnay voyoit le roi cinq ou six fois par jour, ce II n'y a rien à craindre, disoit-il à Madame; si c'étoit tout autre, il pourroit aller au bal. 3>
Mon fils, le lendemain, alla, comme la veille, voir ce qui se passoit au château, et il vint nous dire que le garde des sceaux étoit chez le roi. Je l'envoyai attendre ce qu'il feroit à la sortie. Il revint tout courant, au bout d'une [demi-heure, me dire que le garde des sceaux étoit retourné chez lui, suivi d'une foule de peuple. Madame, à qui je le dis, s'écria, fondant en larmes : « £t c'est là un ami! » M. l'abbé de Bernis lui dit : a II ne faut pas se presser de le juger dans un moment comme celui-ci. »
Je retournai dans le salon une heure après, lorsque M. le garde des sceaux entra. Je le vis passer avec sa mine froide et sévère. Il me dit : ce Comment se porte M^Q^de Pompadour? » Je lui répondis : « Hélas 1 comme vous pouvez l'imaginer » ; et il entra dans le cabinet de Madame. Tout le
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monde sortit, il y resta une demi-heure. M. l'abbé revint, et Madame sonna; j'entrai chez elle, où il me suivit. Elle étoit en larmes: a II faut que je m'en aille, dit-elle, mon cher abbé. » Je lui fis prendre de l'eau de fleur d'orange dans un gobelet d'argent, parce que ses dents claquoient. Ensuite elle me dit d'appeler son écuyer. Il entra, et elle lui donna assez tranquillement ses ordres pour faire tout préparer à son hôtel à Paris, et dire à tous ses gens d'être prêts à partir, et à ses cochers de ne pas s'écarter. Elle s'enferma ensuite pour conférer avec l'abbé de Bernis, qui sortit pour le conseil. Sa porte fut ensuite fermée, excepté pour les dames de son intime société, M. de Soubise, M. de Gon<^ tant, les ministres et quelques autres; plusieurs dames venoient s'entretenir chez moi etsedésespéroient; elles comparoient la conduite de M. dé Machault avec celle de M. de Richelieu à Metz; Madame leur en avoit fait des détails qui faisoient l'éloge du duc, et qui étoient autant de satires de la conduite du garde des sceaux. « Il croit ou feint de croire, disoit-elle, que les prêtres exigeront mon renvoi avec scandale; mais Quesnay et tous les médecins disent qu'il n'y a pas le plus petit danger. 3>
Madame m'ayant fait appeler, je vis entrer chez ^Ue M^^ la maréchale de Mirepoix, qui, dès la porte^ s'écria : « Qu'est-ce donc. Madame, que
toutes ces malles? Vos gens disent que vous partez. —«Hélas! ma chère amie, le maître le veut, à ce que m*a dit M. de Machault. — Et son avis à lui, quel est-il? dit la maréchale. •— Que je parte sans différer. )» Pendant ce temps je déshabillois seule Madame, qui avoit voulu être plus à son aise sur sa chaise longue. « Il veut être le maître, dit la maréchale, votre garde des sceaux, et il vous tjahit : qui quitte la partie la perd. » Je sortis ; M. de Soubise entra, M. Tabbé ensuite et M. de Marigny. Celui-ci, qui avoit beaucoup de bontés pour moi, vint dans ma chambre une heure après; j'étois seule. « Elle reste, dit-il; mais motus : on fera semblant qu'elle s*en va, pour ne pas animer ses ennemis. C'est la petite maréchale qui l'a décidée; mais son garde (elle appeloit ainsi M. de Machault) le payera. » Quesnay entra, et, avec son air de singe, ayant entendu ce qu'on disoit, récita une fable d'un renard qui, étant à manger avec d'autres animaux, persuada à l'un que ses ennemis le cherchoient, pour hériter de sa part en son absence.
Je ne revis Madame que bien tard, au moment de son coucher. Elle étoit plus calme. Les choses allèrent de mieux en mieux chaque jour, et le Machault, infidèle ami, fut renvoyé. Le roi .revint à son ordinaire chez Madame. J'appris par M', de Marigny que M, l'abbé avoit été un, jour chez
M. d'Argenson pour l'engager à vivre amicalement avec Madame, et qu'il en avoit été reçu très froidement. « Il est fier, me dit-il, du renvoi de Machault, qui laisse le champ vide à celui qui a le plus d'expérience et d'esprit; et je crains que cela n'entraîne un combat à mort. »
Le lendemain. Madame ayant demandé sa chaise, je fus curieuse de savoir où elle alloit, parce qu'elle sortoit peu, si ce n'étoit pour aller à l'église ou chez des ministres. On me dit qu'elle étoit allée chez M. d'Argenson. Elle rentra une heure au plus après, et avoit l'air de fort mauvaise humeur. Ensuite elle s'appuya devant la cheminée, les yeux fixés sur le chambranle. M. de Bernis entra. J'attendoîs qu'elle ôtât son manteau et ses gants, ayant les mains dans son manchon. M. l'abbé resta quelques minutes à la regarder, ensuite lui dit : « Vous avez l'air d'un mouton qui rêve. » Elle sortit de sa rêverie en jetant son manchon sur un fauteuil, et dit : « C'est un loup qui fait rêver le mouton. » Je sortis ; le maître entra peu de temps après, et j'entendis que Madame sanglotoit. M. l'abbé entra chez moi, et me dit d'apporter des gouttes d'Hoffman; le roi arrangea lui-même la potion avec du sucre, et la lui présenta de Tair le plus gracieux. Elle finit par sourire, et baisa les mains du roi.
Je sortis,. et, Je surlendemain, j'appris de grand
matin Texil de M. d'Argenson. Cétoit bien sa faute, et c*e$t le plus grand acte de crédit que Madame ait fait. Le roi aimoit beaucoup M. d'Argenson, et la guerre sur mer et sur terre exigeoît que Ton ne renvoyât pas ces deux ministres. C'est ce que tout le monde disoit dans le moment.
Bien des gens parlent de la lettre du comte d'Argenson à M°>^ d'Estrades; la voici, suivant la version la plus exacte : L'indécis est enfin décidé. Le garde des sceaux est renvoyé. Vous allez revenir, ma chère comtesse, et nous serons les maîtres du tripot.
Ce qu'il y a de plus secret, c'est qu'on prétend que c'est d'Arboulin, que Madame appelle Boubou, qui a donné de l'argent, le jour même du renvoi du garde des sceaux, au courrier de confiance du comte, et qu'il lui a remis cette lettre. Cela est-il bien vrai? Je n'en jurerois pas, mais on dit que cela est dans le style du comte ; et, d'ailleurs, qui auroit aussitôt inventé cette lettre? Ce qu'il y a de sûr, c'est que le roi a paru trop en colère pour n'avoir pas d'autre sujet de mécontentement que le refus du comte de se réconcilier avec Madame. Personne n'ose marquer de l'attachement pour le ministre disgracié. J'ai demandé à ces dames ce qu'elles savoient, et à mes amis; ils ne savent rien, et je conçois pourquoi Madame ne leur fait pas en ce moment ses confidences;
mais avec le temps elle sera moins réservée. Tout cela m'inquiète peu, parce qu'elle se porte bien et qu'elle paroit contente.
Une chose qui fait honneur au roi, c'est ce qu'il a dit à un seigneur que Madame n'a pas nommé. Il se frottoit les mains d'un air joyeux, en disant : « Je viens de voir partir les bagages de M. d'Argenson. » Ce seigneur étoit un courtisan assidu du comte; et le roi, l'entendant, s'approcha de Madame en levant les épaules, et dit : a £t le coq chanta. » C'est ce qui est, je crois, dans l'Évan» gile, quand Pierre renia Notre Seigneur. J'avoue que cela m'a fait grand plaisir de la part du roi, et montre bien qu'il n'est pas la dupe de ceux qui l'entourent, et qu'il hait la trahison, car c'en est une.
Madame me fît appeler hier à sept heures pour lui lire quelque chose : ces dames étoient à Paris, et M. de Gontaut malade. « Le roi, me dit-elle. Testera ce soir longtemps au conseil; c'est encore pour les affaires du Parlement. » M'ayant fait cesser la lecture, je voulus sortir; elle me dit: « Restez. » Elle se leva, on lui apporta une lettre, et elle répondit avec un air d'impatience et de mauvaise humeur. Enfin, au bout de quelque temps elle s'ouvrit, ce qui ne lui arrivoit que lorsqu'elle étoit fort chagrine; et, comme aucun des confidens n'étoit là , elle me dit : a C'est de monsieur mon
frère, qui n'auroit pas osé me dire cela; il me l'écrit. J'avois arrangé pour lui un mariage avec la fille d'un homme titré, il paraissoit s'y prêter, et je m'étois engagée. Aujourd'hui il me mande qu'il a pris des informations, que le père et la mère sont d'une hauteur insupportable, que la fille est fort mal élevée, et qu'il sait, à n'en pas douter, qu'ayant eu quelque connoissance du mariage dont il est question, elle s'étoit exprimée avec le dernier mépris; qu'il en est sûr, et qu'on m'a encore moins ménagée que lui; enfin, qu'il me prie de rompre le mariage. Mais il m'a laissée aller trop avant, et voilà des ennemis irréconciliables qu'il me fait. Ce sont quelques-uns de ses complaisans qui lui ont mis cela dans la tête, parce qu'ils ne voudroient pas qu'il changeât de vie, et que la plupart ne seroient pas admis chez sa femme. »
Je tâchai d'adoucir Madame, et je trouvai, sans le dire, que son frère avoit raison. Elle persista à dire que c'étoient des mensonges, et traita, le dimanche suivant, son frère très froidement. Il ne me dit rien alors, et il m'auroit fort embarrassée. Madame raccommoda tout, en facilitant par des grâces le mariage de la demoiselle avec un homme de la cour. La conduite qu'elle tint deux mois après son mariage fit dire k Madame que son frère avoit bien eu raison.
Je vis M°^« du Chiron, mon amie, et elle me dit :
<( Pourquoi M""® la marquise est-elle si opposée aux jésuites? Je vous assure qu^elle a tort, et, toute puissante qu'elle est, elle peut s'en trouver fort mal. » Je lui répondis que je n'en savois rien. « Cela est très certain; et elle ne sent pas quun mot de plus ou de moins peut décider de son sort. — Comment l'entendez-vous? lui dis-je. — Eh bien! je vais m'ouvrir, répondit-elle. Vous savez ce qui est arrivé à l'assassinat du roi : on a voulu la faire sortir aussitôt du château. Les jésuites n'ont en vue que le salut de leurs pénitens; mais ils sont hommes, et la haine, sans qu'ils le sachent, peut agir dans leur cœur, et leur inspirer une rigueur plus grande que les circonstances ne l'exigent absolument. Une disposition favorable peut au contraire engager le confesseur à de grands ménagemens, et le plus court intervalle suffit pour sauver une favorite, et surtout quand il peut se trouver quelque prétexte honnête pour son séjour à la cour. »
Je convins de tout ce qu'elle disoit; mais je lui dis que je n'oserois toucher cette corde. J'y fis réflexion ensuite, et je vis par là combien les jésuites étoient intrigans, ce que je savois déjà; je crus néanmoins, malgré ce que j'avois répondu, devoir en faire part à Madame sans aucune réflexion, mais pour l'acquit de ma conscience. « Votre amie M°^e du Chiron, me dit-elle, est affiliée.
à ce que je vois, aux jésuites, et ne vous parle pas d'elle-même ; elle est détachée par quelque révérend père, et je saurai par lequel. » On mit des espions, à ce que je suppose, à ses trousses, et on sut que c'étoit un père de Saci, à ce que je crois, et surtout un père Frej, qui gouvernoient ladite dame. « Quel dommage, me dit Madame, que l'abbé Chauvelin ne puisse savoir cela! ». Cétoit l'ennemi le plus redoutable des révérends pères. Mo^^du Chironm'a toujours regardée comme janséniste, pour n'avoir pas voulu épouser, comme elle, les intérêts des révérends pères.
Madame n'est occupée que de l'abbé de Bernis, qu'elle croyoit devoir suffire à tout : elle en parle sans cesse. A propos de cet abbé, il faut que je dise quelque chose de singulier qui feroit croire aux sorciers. Un an ou quinze mois avant sa disgrâce , Madame étant à Fontainebleau, elle se mit devant un petit secrétaire pour écrire; il y avoit au-dessus un portrait du roi. En fermant le secrétaire après avoir écrit, le portrait tomba, et frappa assez fortement sa tête. Les personnes qui en furent témoins s'alarmèrent, et on envoya chercher M. Quesnay. Il se fît expliquer la chose, et ordonna des caïmans et une saignée. Comme elle venoit d'être faite, entra M^^^ de Brancas, qui vit du trouble et du mouvement, et Madame sur sa chaise longue. Elle demanda ce que c'étoit, et on le lui dit.
Après avoir témoigné à Madame ses regrets et l'avoir rassurée, elle lui dit : a Je demande en grâce à Madame et au roi (qui venoit d'entrer) d'envoyer aussitôt un courrier à M. l'abbé de Bernis, et que M">^ la marquise veuille bien lui écrire une lettre dans laquelle, sans autre détail, elle lui demandera de lui marquer ce que lui a dit sa sorcière; et qu'il ne craigne pas de l'inquiéter. » La chose fut faite, et ensuite M^^ de Brancas dit que la Bontemps lui avoit prédit dans du marc de café, où elle vojoit tout, que la tête de sa meilleure amie étoit menacée, mais qu'il n'en arriveroit rien, de fâcheux.
Le lendemain, l'abbé écrivit que M°>^ Bontemps lui avoit dit aussi : a Vous étiez presque noir en venant au monde », et que cela étoit vrai, et qu'on a attribué cette couleur j qui avoit duré quelque temps, à un tableau qui étoit devant le lit de sa mère, et qu'elle regardoit souvent ce tableau, qui représentoit Cléopâtre se tuant au moyen d'une, piqûre d'aspic que lui apportoit un Maure dans des fleurs. Il dit encore qu'elle lui avoit dit : « Vous avez bien de l'argent avec vous, mais il ne vous appartient pas » ; qu'effectivement il avoit deux, cents louis pour remettre au duc de La Vallière. Enfin, il marquoit que, regardant dans la tasse, elle avoit dit: «Je vois une de vos amies, la meilleure, une grande dame, menacée d'un accident»;
qu'il devoît avouer, malgré sa philosophie, qu'il avoit pâli; qu'elle s'en étoit aperçue, avoit regardé de nouveau, et avoit dit : « Sa tête sera un peu menacée, mais il n'y paroîtra pas une demi-heure après. » Il n'y avoit pas moyen de douter du fait, et il parut fort étonnant au roi, qui fit prendre des informations sur la sorcière ; mais Madame l'empêcha d'être poursuivie par la police.
Il venoit souvent chez Madame un homme qui étoit bien aussi étonnant qu'une sorcière. C'est le comte de Saint-Germain, qui vouloit faire croire qu'il vivoit depuis plusieurs siècles '. Un jour Madame lui dit devant moi, à la toilette : « Comment étoit fait François l^'} C'est un roi que j'aurois aimé. — Aussi étoit-il très aimable », dit Saint- Germain; et il dépeignit ensuite sa figure et toute sa personne, comme l'on fait d'un homme qu'on a bien considéré. « C'est dommage qu'il fut trop ardent. Je lui aurois donné un bien bon conseil, qui Tauroit garanti de tous ses malheurs... mais il ne i'auroit pas suivi, car il semble qu'il y ait une fatalité pour les princes, qui ferment leurs oreilles, c'est-à-dire celles de leur esprit, aux meilleurs avis, surtout dans les momens critiques. — Et le conné-
1 . Sur cet aventurier et mystificateur célèbre, voir les Sou^ venin du baron de Gleichen (1869, in-12), qui fut un de ses adeptes.
table, dit Madame, qu'en dites-vous? — Je ne puis en dire trop de bien et trop de mal, réponditnil. — La cour de François I«r étoit-elle fort belle ? — Très belle ; mais celle de ses petits-fils la surpassoit infiniment, et, du temps de Marie Stuart et de Marguerite de Valois, c'étoit un pays d'enchantement, le temple des plaisirs; ceux de l'esprit s'y mêloient. Les deux reines étoient savantes, faisoient des vers, et c'étoit un plaisir de les entendre. »
Madame lui dit en riant : « II semble que vous ayez vu tout cela. — J'ai beaucoup de mémoire, dit-il , et j'ai beaucoup lu l'histoire de France. Quelquefois je m'amuse non pas à faire croire, mais à laisser croire, que j'ai vécu daQs les plus anciens temps. — Mais enfin, vous ne dites pas votre âge, et vous vous donnez pour fort vieux. La comtesse de Gergy, qui étoit il y a cinquante ans, je crois, ambassadrice à Venise, dit vous y avoir connu tel que vous êtes aujourd'hui. — Il est vrai. Madame, que j'ai connu, il y a longtemps, Mme de Gergy. — Mais, suivant ce qu'elle dit, vous auriez plus de cent ans à présent. — Cela n'est pas impossible, dit-il en riant; mais je conviens quMl est encore plus possible que cette dame, que je respecte, radote. — Vous lui avez donné, dit-elle, un élixir surprenant par ses effets; elle prétend qu'elle a longtemps paru n'avoir que
vingt-quatre ans. Pourquoi n'en donneriez-vous pas au roi? — Ah ! Madame^ dit-il avec une sorte d'effroi, que je m'avise de donner au roi une drogue inconnue ! il faudroit que je fusse fou. »
Je rentrai chez moi pour écrire cette conversation.
Quelques joars après il fut question entre le roi, Madame, quelques seigneurs et le comte de Saint-Germain, du secret qu'il avoit de faire disparoître les taches des diamans. Le roi se fit apporter un diamant médiocre en grosseur, qui avoit une tache. On le fit peser, et le roi dit au comte : « Il est estimé six mille livres, mais il en vaudroit dix sans la tache. Voulez -vous vous charger de me faire gagner quatre mille francs? » Il l'examina bien, et dit : a Cela est possible, et dans un mois je le rapporterai à Votre Majesté. » Le comte, un mois après, rapporta au roi le diamant sans tache; il étoit enveloppé dans une toile d'amiante, qu'il ôta. Le roi le fit peser, et, à quelque petite chose près, il étoit aussi pesant. Le roi l'envoya à son joaillier, sans lui rien dire, par M. de Gontaut, qui rapporta neuf mille six cents livres; mais le roi le fit redemander, pour le garder par curiosité. Il ne revenoit pas de sa surprise, et il disoit que M. de Saint-Germain devoit être riche à millions, surtout s'il avoit le secret de faire avec de petits diamans de gros diamans. Il ne dit ni oui ni non; mais il
assura très positivement qu'il savoit faire grossir les perles et leur donner la plus belle eau.
Le roi le traitoit avec considération, ainsi que Madame. C'est elle qui m'a raconté ce que je viens de dire. M. Quesnaj m'a dit, au sujet des perles : « C'est une maladie des huîtres, et il est possible d'en savoir le principe. Ainsi M. de Saint-Germain peut grossir les perles; mais il n'en est pas moins un charlatan, puisqu'il a un élixir de longue vie, et qu'il donne à entendre qu'il a plusieurs siècles. Le maître, au resté, en est entêté, et en parle quelquefois comme étant d'une illustre naissance. »
Je l'ai vu plusieurs fois : il paroissoit avoir cinquante ans; il n'étoit ni gras ni maigre, avoit l'air fin, spirituel, étoit mis très simplement, mais avec goût; il portoit aux doigts de très beaux diamans, ainsi qu'à sa tabatière et à sa montre. Il vint, un jour où la cour étoit en magnificence, chez Madame avec des boucles de souliers et de jarretières de diamans fins si belles que Madame dit qu'elle ne croyoit pas que le roi en eût d'aussi belles. Il passa dans l'antichambre pour les défaire et les apporter pour les voir de plus près; et, en comparant les pierres à d'autres, M. de Gontaut, qui étoit là, dit qu'elles valoient au moins deux cent mille francs. Il avoit ce même jour une tabatière d'un prix infini, et des boutons de manches de rubis qui étoient étincelans. On ne savoit pas d'où cet homme
étoit si riche, si extraordinaire, et le roi ne soufffoit pas qu'on en parlât avec mépris et raillerie. On Ta dit bâtard d'un roi de Portugal.
Je sus par M. de Marigny que les parens de la bonne petite maréchale ' lui avoient fait une grande querelle sur la bassesse prétendue de sa conduite avec Madame : elle recevoit, disoit-on, les noyaux de cerises que Madame mangeoit quelquefois en voiture dans ses belles petites mains, et elle se mettoit sur le devant de la voiture. Madame étant s«ule sur le fond. La vérité est qu'en allant à Crécy par une chaleur affreuse, chacune de ces dames avoit voulu être seule sur un côté de la voiture, et cela pour avoir moins chaud; et, pour ce qui est des cerises, des villageoises en ayant apporté à ces dames, elles en mangèrent pour se rafraîchir pendant qu'on changeoit de chevaux; et, la maréchale ayant prêté son mouchoir, qui leur servit à toutes deux, elle jeta par la portière les noyaux qu'elles f avoient jetés en les mangeant. Les gens qui relayoient en même temps avoient arrangé cela à leur manière.
J'avois, comme vous savez, un très joli appartement à l'hôtel , où j'allois presque toujours à couvert'. J'avois reçu deux ou trois personnes de