‹ Mémoires de Mme Du HaussetChapitre 22 sur 28 · Cet hôtel, appartenant à M°^® de Pompadour, commu · texte numérisé non relu

Cet hôtel, appartenant à M°^® de Pompadour, commu

Madame du HausuU 1 3

Paris, qui m'avoient dit des nouvelles; et, Madame m'ajant fait appeler, je me rendis auprès d'elle, et la trouvai avec M. de Gontaut. Je ne pus m'empêcher de lui dire en entrant : « Madame doit être fort contente de la belle action de M. le marquis de ***. » Madame me dit d'un ton sec : « Taisezvous, et écoutez ce que j'ai à vous dire. »

Rentrée dans ma petite chambre, je reçus la visite de M^e la comtesse d*Amblimont, et je lui racontai la mauvaise réception que m'avoit faite Madame. « Je vois ce que c'est, me dit-elle, et cela n'a aucun rapport à vous; je vais vous expliquer la chose. Le marquis de *** a raconté à tout Paris qu'il y a quelques jours, se rendant à pied et seul chez lui pendant la nuit, il avoit en- .tendu des cris dans une rue sombre et voûtée à moitié, qu'on appelle Férou; qu'il avoit mis.l'épée à la main, et étoit entré dans cette rue, oti il avoit vu à la lueur de la lanterne une très belle femme, et bien mise, à qui l'on faisoit violence; qu'il s'étoit approché, et que la femme lui avoit dit : c Soyez mon libérateur » ; qu'il avoit fondu sur les assassins, dont deux, l'épée à la main, s'étoient battus contre lui, tandis qu'un autre tenoit la femme, dont il s'efforçoit de fermer la bouche;

niquait par une galerie secrète avec le palais de Versailles. C'est aujourd'hui Thôtel des Réservoirs.

qu'il en avoit blessé un au bras, et que, comme on entendit que des gens passoient au bout de la rue> et qu'on craignit qu'ils n'y entrassent, ils s'étoient enfuis; qu'il s'étoit alors approché de la dame, qui lui avoit dit que ce n'étoient pas des voleurs^ mais de grands scélérats, dont l'un étoit amoureux fou d'elle; que la dame s'étoit confondue en témoignages de reconnoissance; qu'elle lui avoit demandé de ne pas la suivre, après l'avoir conduite jusqu'à un fiacre; qu^elle n'avoit pas voulu dire son nom, mais qu'elle lui avoit fait accepter une petite bagne pour signe de souvenir, et qu'elle lui avoit promis de le voir et de lui tout dire, s'il vouloit lui donner son adresse; qu'il avoit obéi à la dame, qui est charmante, et qui l'avoit embrassé à plusieurs reprises , dans Teffusion de sa reconnoissance. Voilà qui est très beau, dit Mme la comtesse d'Amblimont; mais écoutez le reste.

« Le marquis de *** s'est présenté le lendemain partout, avec^n taffetas noir près du poignet, où il dit avoir reçu une estafilade. Il a raconté son histoire à tout le monde, et chacun a fait ses commentaires. Il a été au dîner de M. le Dauphin, qui lui a parlé de sa bravoure et de la belle inconnue, et lui a dit en avoir fait compliment à M. le duc de C***.

Qc J'oubliois de vous dire que le soir même, me dit Mm« d'Amblimont, il étoit entré chez M^e d'Es-

tillac, vieille joueuse, où Ton ne se couche qu'à

quatre heures du matin; qu'il avoit surpris tout le

inonde par le désordre où il étoit, sa bourse étant

tombée, et ayant un pan de son habit percé, et sa

main droite étant en sang ; qu'on s'étoit empressé

d'y mettre une compresse, et de lui faire prendre

du vin de Rota.

« II y a quatre jours que M. le duc de C*** a

soupe chez le roi, et s'est trouvé auprès de M. de Saint-Florentin. Il lui a parlé de l'aventure de son parent, et lui a demandé s'il avoit fait quelques perquisitions sur la dame. M. de Saint-Florentin a répondu sèchement que non; et, M. de C**"*^ lui ayant encore fait quelques questions, il a remarqué qu'il avoit les yeux baissés sur son assiette, qu'il répondoit d'un air embarrassé, et seulement par monosyllabes. Il lui en a demandé la raison, et M. de Saint-Florentin lui a dit qu'il souffroit de le voir ainsi dans Terreur, a Comment, a ré- « pondu M. de C***, pouvez-vous le savoir, si « cela est? — Rien n'est plus aisé à vous prouver, « dit M. de Saint-Florentin. Vous sentez bien que a j'ai ordonné, aussitôt que j'ai été instruit du « combat de M. le marquis de ***, de faire des « recherches; et il s'est trouvé que la nuit où s'est a passé, dit-on, cet événement, il y avoit dans cette « petite rue une escouade du guet en embuscade, « pour attendre un filou qui devoit sortir d'un tri-

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<c pot; qu'elle j a resté jusqu'à près de quatre « heures, et n'a pas entendu le moindre bruit. » M. de C*** est devenu furieux en écoutant ce récit, dont M. de Saint-Florentin avoit dû rendre compte au roî. Il fera dire, ou Ta déjà fait dire, à son parent de se rendre à son département.

« Voyez, d'après cela, ma chère bonne, si vous avez dû être bien reçue lorsque vous êtes venue, la gueule enfarinée, faire votre compliment à M™c la marquise! Cette aventure, me dit-elle en outre, a donné lieu au roi de raconter qu'il j a quinze ans environ, M. le comte d'E***, étant ce qu'on appelle tnfant d'honntur auprès de M. le Dauphin , et âgé de quatorze ans environ , rentra un soir sa bourse arrachée, ses manchettes déchirées, chez M. le Dauphin, et raconta qu'étant allé se promener à la pièce d'eau des Suisses un peu tard, il avoit été attaqué par deux voleurs; qu'il n'avoit rien voulu leur donner; qu'il s'étoit mis en défense l'épée à la main; que Fun avoit une épée, l'autre un gros bâton, dont il avoit reçu plusieurs coups, mais qu'il en avoit blessé un au bras; qu'en ce moment ils avoient entendu du bruit, et s'étoient enfuis. Mais, malheureusement pour le comte, on sut qu'il y avoit eu du monde dans l'endroit et à l'heure dont il parloit, et qu'on n'avoit rien entendu. On excusa le comte d*après son âge, M. le Dauphin lui ayant fai( avouer la vérité; et

on regarda cela comme une envie d'enfant de faire parler de soi. »

Le roi n'aimoit pas le roi de Prusse, qu'il savoit faire des plaisanteries sur la vie qu'il menoit et sur sa maîtresse. Il n'auroit tenu qu'à ce prince, à ce que j'ai entendu dire, que le roi de France eût été son plus ferme allié et son ami, autant que les souverains peuvent l'être entre eux; mais les railleries de Frédéric l'avoient ulcéré, et furent cause du traité de Versailles. Il entra un jour chez Madame avec un papier à la main, et lui dit : « Le roi de Prusse est certainement un grand homme, il aime les gens à talens, et, comme Louis XIV, il veut faire retentir l'Europe de ses bienfaits envers les savans des pays étrangers. » Madame et M. de Marigny, qui étoit présent, attendoient. « Voici, dit-il, une lettre de lui, adressée à milord Maréchal S pour lui ordonner de faire part à un homme supérUur de mon royaume d'une pension qu'il lui accorde»; et, jetant les yeux sur la lettre, il lut ces mots :

Vous saurez qu'il y a un homme à Paris, du plus grand mérite, qui ne jouit pas des avantages d'une fortune proportionnée à ses talens et à son caractère.

I. George Keiih (1725-1778), maréchal héréditaire d'Ecosse, ami de Frédéric II et protecteur ^t J.-J. Rousseau.

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Je pourrais servir d'yeux à l'aveugle déesse, et réparer au moins quelques-uns de ses torts; et je vous prie d^ offrir, par cette considération... Je me flatte qu'il acceptera cette pension en faveur du plaisir que j'aurai d'avoir obligé un homme qui joint la beauté du caractère aux talens les plus sublimes de l'esprit.

Le roi s'arrêta, et, dans ce moment, arrivèrent MM. de Gontaut et d'Ayen, auxquels il recommença la lettre; et il ajouta : a Elle m'a été remise par le ministre des affaires étrangères, à qui Ta confiée milord Maréchal, pour que je permette au génie sublime d'accepter ce bienfait. Mais, dit le roi, à combien croyez-vous que se monte ce bienfait ? » Les uns dirent : six, huit, dix mille livres. « Vous n'y êtes pas, dit le roi, à douze cents livres» — Pour des talens sublimes, dit le duc d'Ayen, ce n'est pas beaucoup. Mais les beaux esprits feront retentir dans toute l'Europe cette lettre, et le roi de Prusse aura le plaisir de faire du bruit à peu de frais. »

Le chevalier de Courten, qui ayoît été en Prusse, entra, et, entendant raconter cette histoire, il dit : dc J'ai vu bien mieux : en passant par je ne sais quel village en Prusse, je suis descendu à la poste, en attendant des chevaux ; et le maître de la poste, qui étoit un capitaine prussien, m'a montré plusieurs lettres de la main de Frédéric, adressées à

son oncle, homme de naissance, qu'il traitoit de son ami, lui promettant d'avoir soin de ses neveux ; et ce qu'il a accordé à l'aîné, cruellement blessé, est la place de maître de poste, qu'il occupoit. »

M. de Marigny raconta cette histoire chez Quesnay, et il ajouta que l'homme de génie étoit d'Âlembert, et que le roi lui avoit permis d'accepter la pension. Sa sœur avoit, dit-il, insinué au roi de donner le double à d'Âlembert, et de lui défendre d'accepter la pension. Mais il n'avoit pas voulu, parce qu'il regardoit d'Âlembert comme un impie. M. de Marigny prit copie de la lettre, qu'il me confia.

Un certain seigneur eut l'air, pendant un temps, de faire les yeux doux à M°i« Adélaïde, qui ne s'en apercevoit pas; mais, comme il y a des Argus à la cour, on ne manqua pas d'en faire rapport au roi, qui crut s'en être aperçu. J'ai su qu'il entra un jour en colère chez Madame, et qu'il lui dit: « Croiriez-vous qu'il y a dans ma cour un homme assez insolent pour oser lever les yeux sur mes filles? » Jamais Madame ne l'avoit vu si en colère; et on fit donner l'avis à ce grand seigneur de feindre qu'il avoit besoin d'aller dans ses terres, où il resta deux mois. Madame a dit, longtemps après, qu'elle pensoit qu'il n'y avoit point de supplices auxquels le roi n'eût condamné un homme qui auroit séduit une de ses filles. M^^ Adélaïde, à l'époque dont

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il s'agit, était charmante, et joignoit à la plus aimable figure une grâce infinie et beaucoup de talehs.

Un courrier ayant apporté une lettre à Madame, elle fondit en larmes : c'étoit la nouvelle de Rosbach, que lui mandoit M. de Soubise, avec des détails. J'entendis Madame dire au maréchal de Belle-Isle, en s' essuyant les yeux : « M. de Soubise est inconsolable ; il ne cherche point à s'excuser, il ne voit que le désastre qui l'accable. — Cependant, dit M. de Belle-Isle, M. de Soubise auroit beaucoup de choses à dire en sa faveur, et je l'ai dit au roi. — Il est bien beau à vous. Monsieur le maréchal, de ne pas laisser accabler un malheureux ; le public est déchaîné contre lui : que lui a-t-il fait? — Il n'y a pas, dit M. de Belle*Isle, un plus honnête homme et plus obligeant. Je ne fais que mon devoir en rendant justice à la vérité, et à un homme pour qui j'ai la plus profonde estime. Le roi vous expliquera, Madame, que M. de Soubise a été forcé de donner la bataille par le prince de Saxe-Hildbourgshausen, dont les troupes ont fui les premières et entraîné les Français. » Madame auroit embrassé le vieux maréchal, si elle l'eût osé, tant elle étoit contei^te.

M. de Soubise, ayant gagné une bataille ', fut fait

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