‹ Mémoires de Mme Du HaussetChapitre 23 sur 28 · I. La bataille de Lutzelberg, le lo octobre · texte numérisé non relu

I. La bataille de Lutzelberg, le lo octobre

Io6 MÉMOIRES

maréchal de France; Madame étoît enchantée du succès de son ami. Mais, soit qu'il ne fût pas important, soit ressentiment de la part du public, personne n'en parloit, si ce n'est les amis de Madame. On lui cacha cette défaveur; et, à sa toilette, ayant dit à Colin, son intendant : « N'étes-vous pas bien aise de la victoire de M. de Soubise? qu'en dit-on dans le public ? il a bien pris sa revanche », Colin, embarrassé, ne savoit que répondre. Enfinf elle le pressa, et il dit qu'il avoit été malade, et n'avoit vu personne depuis huit jours. M. de Marigny entra un jour chez moi de mauvaise humeur; je lui en demandai le sujet. « Je viens, dit-il, de faire des représentations à ma sœur pour qu'elle ne place pas à la marine M. Le Normand de Mézy >. C'est amasser, lui ai-je dit, des charbons de plus sur sa tête : une favorite ne doit point multiplier contre elle les points d'attaque. » Le docteur entra; il le lui répéta. « Vous valez, dit le docteur à M. de Marigny, votre pesant d^or pour le sens et la capacité dans votre place et pour votre modération; mais on ne vous rendra

point justice Votre avis est excellent; il n'y

aura pas un vaisseau de pris que Madame n'en

I. François-Ange Le Normant de Mézy, intendant général de la marine, fut, du i<^' juin au i^' novembre 17 58, adjoint au ministre de la marine Claude-Louis de Massiac.

soit responsable au public ; et vous êtes bien sage de ne pas songer au ministère pour vous-même. » Un jour que j'étois à Paris, j'allai dîner chez le docteur, qui s'y trouvoit aussi ; il avoit assez de monde, contre son ordinaire, et entre autres un jeune maître des requêtes d'une belle figure, qui portoit un nom de terre que je ne me rappelle pas, mais qui étoit fils du prévôt des marchands Turgot^ On parla beaucoup administration, ce qui d'abord ne m'amusa pas; ensuite il fut question de l'amour des François pour leur roi. M. Tur-* got prit la parole, et dit : ce Cet amour n'est point aveugle ; c'est un sentiment profond, et un souvenir confus de grands bienfaits. La nation, et, je dirai plus, l'Europe et l'humanité, doivent à un roi de France (j'ai oublié le nom >) la liberté; il a établi les communes, et donné à une multitude immense d'hommes une existence civile. Je sais qu'on peut dire avec raison qu'il a servi son intérêt en les affranchissant ; qu'ils lui ont payé des redevances, et qu'enfin il a voulu par là affoiblir la puissance des grands et de la noblesse; mais qu'en résultet-il? Que cette opération est à la fois utile, politique et humaine. » Des rois en général, on passa

1. Michel-Jacques Turgot, marquis de Sousmont, baron d'Élrepagny ( 1 7 1 9- 1 7 7 B ), maître des requêtes en 1743.

Page 1