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à Louis XV; et le même M. Turgot dit que son règne seroit à jamais célèbre pour Tavancement des sciences, le progrès des lumières et de la philosophie. Il ajouta qu'il manquoit à Louis XV ce que Louis XIV avoit de trop, une grande opinion de lui-même ; qu'il étoit instruit, que personne ne connaissoit mieux que lui la topographie de la France; qu'au conseil son avis étoit toujours le plus juste; qu'il étoit fâcheux qu'il n'eût pas plus de confiance en lui-même, ou ne plaçât pas sa confiance dans un premier ministre approuvé de la nation. Tout le monde fut de son avis; je priai M. Quesnay d'écrire ce qu'avoit dit le jeune Turgot, et je le montrai à Madame. Elle fit à ce sujet l'éloge de ce maître des requêtes; et, en ayant parlé au roi, il dit : « C'est une bonne race. »
Un jour que j'avois été me promener, je vis en revenant beaucoup de gens aller et venir, se parler en particulier; et il étoit aisé de juger qu'il s'étoit passé quelque chose d'extraordinaire. Je demandai à quelqu'un de ma connoissance ce que c'étoit. a Hélas ! me dit-il les larmes aux yeux, des assassins, qui ont formé le projet de tuer le roi, ont blessé en plusieurs endroits un garde du corps qui les a entendus dans un corridor obscur : on l'a porté à l'infirmerie ; et, comme il a désigné la couleur de l'habit de ces deux hommes, on les cherche partout, et on a arrêté des gens qui sont vêtus
de cette couleur. » Je vis Madame avec M. de Gontaut, et je m'empressai d'entrer. Elle trouva sa porte assiégée d'une multitude de gens, et fut effrayée ; mais en entrant elle trouva chez elle M. le comte de Noailles. « Qu'est-ce donc, lui dit-elle, Monsieur le comte? » Il lui dit qu'il étoit venu pour lui parler, et ils entrèrent dans son cabinet. La conférence ne fut pas longue; j'étois restée dans le salon avec l'écuyer de Madame, le chevalier de Sosent, Gourbillon, son valet de chambre, et quelques personnes étrangères. On raconta beaucoup de circonstances; mais, le genre de blessures n'étant que des égratignures, quelques contradictions échappées au garde du corps faisoient croire que c'étoit un imposteur qui avoit imaginé une fable pour obtenir quelque grâce. La soirée ne se passa pas sans en avoir la preuve, et, je crois, de son propre aveu.
Le roi vint le soir chez Madame; il parla de cet événement avec beaucoup de sang-froid, et dit: a Le monsieur qui a voulu me tuer étoit un scélérat fou; celui-ci est un vil gueux. » Il n'appeloit jamais Damiens, lorsqu'il en parloit, ce qui n'a duré que quelque temps pendant son procès, que ce monsieur. J'ai entendu dire qu'il avoit proposé de l'enfermer dans un cachot^ mais que l'horreur du forfait avoit fait insister les juges à ce qu'il subît tous les tourmens de ses pareils. Beaucoup de per-
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sonnes, et des femmes même, ont eu la curiosité barbare d'assister à cette exécution, entre autres Mme de p***^ femme d'un fermier général, et très belle. £lle avoit loué une croisée ou deux douze louis, et Ton jouoit dans la chambre en l'atten* dant. Cela fut raconté au roi, et il mit les deux mains sur ses yeux, en disant : Fi, la vilaine! On m'a dit qu'elle et d'autres avoient cru faire leur cour par là, et signaler leur attachement pour la personne du roi.
Deux choses me furent racontées par M. Duclos, lors de l'assassinat du roi : la première est la singulière arrivée de M. le comte de Sponheim, qui étoit le duc de Deux-Ponts, et héritier du Palatinat et de la Bavière. Il passoit pour être l'ami du roi, et faisoit de longs séjours en France. Il venoit très souvent chez Madame; le roi le trai^ toit avec beaucoup de considération, et lui témoignoit de l'amitié. M. Duclos nous raconta que le duc de Deux-Ponts, ayant appris à Deux-Ponts l'assassinat du roi, étoit aussitôt monté en voiture pour se rendre à Versailles. « Mais, dit-il, admirez l'esprit de courtisanerie d'un prince qui peut devenir demain électeur de Bavière et du Palatinat : il ne trouve pas que ce soit assez, et, à dix lieues de Paris, il prend de grosses bottes, monte un cheval de poste, et arrive, claquant son fouet, dans la cour du château. Si ce n'étoit pas de la charlata-
nerie, et que ce fût une impatience réelle, il auroit monté à cheval à vingt lieues d'ici. — Je ne pense pas comme vous, dit un monsieur que je ne connoissois pas : Timpatience prend souvent à la fin d'une entreprise, et Ton emploie le moyen le plus prompt qui est en notre pouvoir. D'ailleurs, il se peut faire que M. le duc de Deux-Ponts ait voulu, en se montrant ainsi à cheval, servir le roi qu'il aime, en faisant voir aux François combien le roi est aimé et honoré dans les pays étrangers. »
Duclos reprit la parole, et dit : « £t M. de C***, savez-vous son histoire? Le premier jour que le roi a reçu du monde, il s'est tant poussé qu'il est entré un des premiers avec un assez mauvais habit noir; et le roi, l'ayant regardé, s'est mis à rire, et à dit : < Voyez donc C***, qui a la moitié de la basque de son habit emportée. » M. de C*** a regardé comme s'il n'en savoit rien, et a dit : « Sire, il y a tant de monde qui s'empresse de voir Votre Majesté qu'il faut faire le coup de poing pour avancer, et c'est sans doute là ce qui a fait déchirer mon habit. — Heureusement qu'il ne vaut pas grand'chose, à dit M. le marquis de Souvré , et vous n'en auriez pas pu choisir un plus mauvais pour le sacrifier. »
On avoit donné à Madame un fort bon conseil : c'étoit de faire envoyer à Constantinople, en qualité d'ambassadeur, M. Le Normand, son mari.
Cela auroit diminué une partie du scandale qu'il y avoit à voir Madame avec le titre de marquise à la cour, et son mari fermier général à Paris. Mais il étoit tellement attaché à la vie de Paris, à ses habitudes à l'Opéra, qu'on ne put jamais le déterminer. Madame chargea un M. d'Arboulin, qui avoit été de sa société avant qu'elle fût à la cour, de négocier cette affaire. Il s'adressa à une made* moiselle Rem, qui avoit été danseuse à l'Opéra, et qui étoit la maîtresse de M. Le Normand.. Il lui fit les plus belles promesses; mais elle étoit comme lui, et préféroit la vie de Paris. Elle ne voulut point s'en mêler.
Dans le temps qu'on jouait la comédie aux petits appartemens, j'obtins, par un singulier moyen, une lieutenance de roi pour un de mes parens; et cela prouve bien le prix que mettent les plus grands aux plus petits accès à la cour. Madame n'aimoit rien demander à M. d'Argenson; et, pressée par ma famille, qui ne pouvoit concevoir qu'il me fût difficile, dans la position où j'étois, d'obtenir pour un bon militaire un petit commandement, je pris le parti d'aller trouver M. le comte d'Argenson. Je lui exposai ma demande, et lui remis un mémoire. Il me reçut froidement, et médit des choses vagues. Je sortis, et M. le marquis de V***», qui