‹ Mémoires de Mme RolandChapitre 10 sur 15 · II. — HÉil. DK MADAME ROLAKD · texte numérisé non relu

II. — HÉil. DK MADAME ROLAKD

hasards; je gardai, sous mon chevet ou sur ma table de nuit, un pistolet dont je me proposai? de me servir, non pour une vaine défense, mais pour me soustraire aux outrages des assassins, si je les voyais arriver. J'ai passé trois semaines dans cette situation; il est très vrai que deux ou trois fois l'hôiel fut environné; qu'une autre fois les Marseillais, informés de quelque projet, envoyèrent quatrevingts des leurs pour nous garder; il est très vrai que jacobins, cordeliers, ne cessaient de répéter dans leur tribune qu'il fallait faire un 4 0 août contre Roland, comme on avait fait contre Louis XVI; niais c'est parce qu'ils le disaient qu'on pouvait présumer qu'ils n'étaien point près de le faire. La mort, que je bravai? gaiement alors, ne pouvait que me paraître désirable à Sainte-Pélagie, si des considérations puissantes ne m'eussent enchaînée sur la terre. Mes gardiens ne tardèrent pas a souiïï;: plus que moi-même de ma situation, et à s'inquiéter pour l'adoucir ; les excessives chaleurs du mois de juillet rendaient, ma cellule inhabi- . Les papiers dont j'environnais les grilles n'empêchaient pas le soleil d'en frapper avec violence les murs blanchis et resserrés, et quoique les fenêtres demeurassent ouvertes dans la nuit, l'air brûlant et concentré du jour ne s'y rafraîchissait jamais. La femme du concierge m'invita à passer les journées dans son appartement, et j'acceptai ses offres pour l'après-midi :

ce fut alors que j'imaginai de faire venir un forte-piano que je plaçai chez elle, et dont je m'amusai quelquefois. Mais combien ma situa* tion morale souffrit-elle de modifications dans cet intervalle! Le mouvement de quelques départements semblait annoncer la juste indignation dont ils étaient pénétrés pour l'ouiuuge fait à leurs députés, et la résolution d'en tirer vengeance, par te rétablissement de la repré* sentation nationale dans son intégrité.

Je savais Roland dans une retraite paisible et sûre, recevant les consolations et les soins de l'amitié; ma fille, accueillie par de vénérables patriarches, suivait, sous leurs yeux e\ avec leurs enfants, ses exercices et son éducation. Mes amis, les fugitifs reçus à Caen, y étaient environnés d'une force respectable. Celui de tous qui m'était le plus cher avait trouve le moyen de me donner de ses nouvelles; je j.ouvais lui écrire, je croyais que mes lettre lui ■adraient. Je voyais le saïut de la Bépubiique se préparer dans !es événements; résignée sur mon propre soit, j'étais encore heureuse. Le bonheur tien! bien juins aux > ii.< -es extérieures qu'à la disposition de l'esprt et aux affections de l'âme. J'employais mon ;« mps 1*1 manière utile et agréable; je voyais quelquefois les quatre personnes qui venaient me visitera l'Abbaye; l'honnête Grandpre que sa place autorisait à venir, et qui m'amenait une femme intéressante- le, fidèle Bosc, oui m'ap-

portait des fleurs du Jardin des Plantes, dont les formes aimables, les couleurs brillantes et les doux parfums embellissaient mon austère réduit; le sensible Champagneux, qui m'engageait si vivement à prendre la plume pour continuer les Notices historiques que j'avais commencées; ce que je lis à sa prière, abandonnant pour quelque temps mon Tacite et mon Plutarque, dont je nourrissais mes après-dînées. Ce n'était point assez pour Madame Bouchaud de m'avoir offert l'usage de son appartement; elle sentait que j'en usais avec une grande discrétion; elle imagina de me sortir de ma triste cellule, et de me loger dans une jolie chambre à cheminée située au rez-de-chaussée, au-dessous de sa propre chambre. Me voilà donc délivrée de l'affreux entourage qui taisait mon tourment, après trois semaines de résidence; je n'aurai plus à traverser deux fois le jour, au milieu des femmes de mon voisinage, pour m'éloigner d'elles durant quelque temps ; je ne verrai plus le porte-clefs à sinistre figure ouvrir ma porte chaque matin, et tirer le soir le gros verrou sur moi comme sur une criminelle qu'il faut sévèrement garder. C'est la douce physionomie de Madame Bouchaud qui se présente à moi ; c'est elle dont je sens à chaque minute les soins délicats; il n'est pas jusqu'au jasmin apporte devant ma fenêtre, dont on garnit les grilles de ses branches flexible s q ui n atteste le désir dont elle est pénétrée ; je me regarde

comme sa pensionnaire et j'oublie ma captivité Tous mes objets d'étude ou d'amusement sont réunis autour de moi; mon forte-piano est près de mon lit, des armoires me donnent la faculté d'ordonner mes petits effets de manière à faire régner dans mon asile la propreté qui

me plaît Mais l'or, le mensonge, l'intrigue

et les armes sont employés contre les départements qui recevaient le jour de la vérité ; des soldats séduits ou payés trahissent les braves Normands; Evreux est évacué; Caen abandonne les députés qu'il avait accueillis; 1er brigands dominateurs, dans ce qu'on ose appeler encore une Convention, les font déclarer traîtres à la patrie; on met leurs personnes hors de la loi, on confisque leurs biens, on se saisit de leurs femmes et de leurs enfants, on fait raser leurs maisons ; on décrète d'accusation, sans pouvoir dire pourquoi, les députés qui ont bien voulu demeurer dans les liens de l'arrestation : c'est le triomphe audacieux du crime contre la vertu malheureuse.

Cette lâcheté, qui fait le caractère de l'égoïsme et de la corruption chez un peuple avili que nous crûmes pouvoir régénérer par les lumières et qui était trop abruti par ses vices, livre à la terreur des administrateurs perfides et une foule ignorante. Partout l'idée de la paix, le désir d'un repos toujours illusoire quand il n'est point mérité, fait accepter une constitution monstrueuse par ses défauts, et qui, eût-elle

été meilleure, ne devait pas être reçue des mains indignes qui osèrent la présenter; là où quelque résistance pouvait s'élever , la corruption l'étouffé : les deniers de la na ion sonl prodigués pour assurer les succès de ses oppresseurs. Dans son imbécile stupeur, une majorité sans logique regarde le sacrifice de quelques individus comme un faible malheur; elle 3roit établir pour elle justice, paix et sûreté, eil les laissant impunément violer à l'égard de ceux qui la représentent, et elle prend pour signe de s dut le gage de son asservissement, .ant un joug de Ter s'appesantit sur les faibles Parisiens, témoins pusillanimes d'horreurs dont iis gémissent, sans oser même les faire connaître ; la disette les menace, la misère les ronge, l'oppression les accable; le règne des proscriptions est ouvert, les dénonciations pleuvent de toutes parts, et les arrestations se multiplient. Partout un infâme salaire attend celui qui peut offrir une victime ; les portiers des maisons, secrètement gagés, deviennent les premiers délateurs , et les domestiques ne sont plus que des espions.

Une femme étonnante, ne consultant que son courage, est venue donner la mort à i'apùtre du meurtre et du brigandage : elle mérite l'admiration de l'univers. Mais, faute de bien connaître l'état des choses, elle a mal choisi son temps et sa victime. 11 était un plus grand coupable que sa main aurait dû immoltr de piéfé-

rence; la mort de Marat n'a fait que servir ses abominables sectateurs; ils ont transformé en martyr celui qu'ils avaient pris pour uu prophète; le fanatisme et la friponnerie toujours d'accord ont tiré de cet événement un avantage comparable à celui que leur avait déjà procuré l'asssssinat de Lepelletier. Certes! il avait été trop funeste, pour que les députés fugitifs, très étrangers à l'action de Paris, ne le fussent pas également à celle de Corday ; mais leurs adversaires saisirent un nouveau moyen de les noircirdans l'esprit du peuple. Les plus francs républicains, les seuls hommes de l'Assemblée qui réunissent au courage de l'austère probité l'auîorité du talent et des lumières, furent présentés comme des fauteurs du despotisme et de vils conspirateurs; tantôt on les suppose d'accord avec les rebelles de la Vendée, on fait trouver sur les sabres d es guerriers qui avaient voulu les servir, l'inscription: Vive Louis XVIII tantôt on les accuse de travailler à partager la France en petites républiques, et on les fait maudire comme fédéralistes; c'est avec la même justesse que l'on met Brissot à la solde de l'Angleterre, et que dans un rapport envoyé à tous les départements on dépeint gravement sa femme retirée dans les appartements de la reine, à Saint-Cloud, et tenant des conciliabules politiques.

Rien n'est si plaisant pour qui connaît la femme de Brissot, adonnée aux vertus dômes-

tiques, absorbée par les soins du ménage, repassant elle-même les chemises de son mari, et regardant à travers le trou de sa serrure pour savoir si elle doit ouvrir à ceux qui frappent ; prenant à loyer une petite vilaine chambre au village de Saint-Cloud, pour avoir la facilité de promener au grand air l'enfant qu'elle vient de sevrer. Mais bi mot elle est saisie, amenée à Paris et gardée à vue. La femme de Pétion, qui allait dans sa famille iai>-er | asser le temps des orages, est arrêtée avec son Bis ; Miranda qu'avait acquitté le tribunal révù.utionnaire, est de nouveau traduit en prison comme suspect, sur les dénonciations

;. valet, espion dePache; tous les généraux sont mis en arrestation; Custine, dont j"ai ou* dire aux princes de Linanges qu'il è:ait le plus redouté d*entre eux par les Autrichiens, est é de perdre la tête. La désorganisation s'étend sur toute la face de la Fiance, et la guerre civile s'allume ça et la. L'acceptation de la constitution ne peut valoir à Lyon l'oubli de la justice que cette ville a osé faire de deux ou ;iois brigands maratistes ; on veut qu'élit les têtes de ses plus riches habitants et une somme considérable; on rappelle les trc

frontières qu'on expose aux ravages de l'ennemi, pour exciter des frères les uns contre ies autrrs, et faire répandre le sang français par des Français n:êmes; la fière Marseille envoie des secouis aux Lyonnais Cependant

l'ennemi s'avance au Nord, Valenciennesn'exîsteplus, Cambrai est bloqué; les voltigeurs autriehiens paraissent jusqu'aux environs de Péronne.

Paris, comme une autre Babylone, voit son peuple abruti courir à des fêtes ridicules, ou se rassasier des supplices d'une foule de malheureux sacrifiés à sa féroce défiance; tandis que les égoïstes remplissent encore les théâtres ; que le timide bourgeois se ferme tremblant chez lui, où il n'est pas assuré de coucher, s'il plaît àson voisin de dire qu'il a tenu des propos inciviques, blâmé la journée du 2 juin, pleuré sur les victimes d'Orléans envoyées à la mort sans preuves de la prétendue intention d'un assassinat, qui n'a pas été commis, dans la personne de l'infâme Bourdon. 0 mon pays ! dans quelles mains es-tu tombé! Chabot et ses pareils annoncent que Roland est à Lyon, attestent qu'il soulève cette ville, veulent le décréter d'accusation et moi avec lui, et dans le même temps ils font fouiller les caves de l'Observatoire; ils font investir la maison d'un de ses amis, où ils supposent qu'il peut être caché.

Tous mesamis sont proscrits, fugitifsouarrêtés; mon mari ne se dérobe à la fureur de ses adversaires que par une retraite comparable à te plus dure détention; il fallait encore que le petit nombre de ceux qui viennent me consoler subissent la persécution. Grandpré dînant avec un homme qu'il ne savait pas être juge de paix,

ni du tribunal d'arrondissement, gémit sur la négligence de ces officiers qui laissent dans les prisons tant de personnes en souffrance : le quidam se découvre alors, affecte le plus grand empressement de connaître les abus à la réparation desquels il peut concourir, demande à Grandpré son nom, son adresse, pour aller chez lui le prendre lorsqu'il ira visiter les prisons. C'était un prétexte ; le juge de paix court au comité de sûreté générale, fabrique une atroce dénonciationcontreGrandpréquilaccuse de complicité de lamort de Marat. Oncroit être au temps de Tibère ; c'est également le règne ie: ilateurs. Grandpré est arrêté par quatre fusiliers et un officier public, qui se rendent chez lui à cinq heures du matin . fouillent et apposent les scelles. Jl était alors muni d'une lettre que j'adressais au malheureux Brissotj quel crime on peut faire, à moi de l'avoir écrite, à lui d'en être le porteur ! Il la dérobe adroitement aux recherches; ce n'est qu'avet de pénibles discussionsqu'il obtient d'être gardé à son bureau sans aller coucher à l'Abbaye, et après plusieurs jours que l'on parvient à démontrer la fausseté de la dénonciation dont il est l'objet.

Champagneux n'est pas encore aussi heureux ; au crime d'avoir été placé par Roland, iljointcelui d'occuper une place intéressante. Collof d'Herbois s'était rendu ivre chez le ministre de l'intérieur, entre quatre et cinq heures, au moment

où tous les gens de travail viennent de quitter leurs bureaux pour chercher à dîner ; H allait demander des voitures dont ce ministre ne dispose pas-, furieux de ne point trouver Garât, il ■ure, fulmine, rompt des pieds de chaises et de

able , va chez le premier commis Ch ^neux, l'injurie, fait ouvrir les paquets disposés pour être envoyés à la poste, trouve mauvais ce qu'ils renferment, car c'était une espèce de mémoire en forme de questions destiné à se procurer des lumières sur l'état des campagnes : il arrange dans sa tête enflammée une dénonciation qu'il fait le lendemain à l'Assemblée, et sur laquelle on décrète d'arrestation Garât et Champagneux.

Garât vient à la barre, ne se plaint point de Collot, explique doucementsa conduite, flagorne vauguste assistance, et est renvoyé à ses fonctions. Champagneux d'abord effrayé, caché, vient pourtant se présenter: on le renvoie au Comité, et le Comité le fait conduire prisounier 1 la Force. Garât sollicité par Grandpré, intéressé pour lui-même à la liberté de Champagneux dont il ne peut se passer, se rend au "omité pour l'obtenir ; il explique inuti'ement

pie, sans le travail de cet homme versé dans les affaires, il lui est impossible de rester au minis-

ère ; ses amis, comme Barrère, si de tels gens

>ont amis, lui font d'abord espérer qu'en donnant une démission combinée, on lui rendra Champagneux pour le faire rester; mais les au-

très s'expliquent enfin plus clairement. Il faut nommer à la place de Champagneux; salibené, sa vie sont à c*e prix ; il faut y nommer une créature du Comité, jeune homme de 26 ans, qui c'a nulle expérience des affaires, aucune espèce de savoir, mais que le Comité protège ; Garât, qui ne refusa jamais rien à ses maîtres, nomme et se retire ensuite, abandonnant entin le ministère qu'il ne lui est plus possible de remplir. Mais Champagneux n'est pas libre, et la quatrième semaine de sa détention s'est déjà écoulée. Au moment où il fut menacé de l'arrestation, car Collot la lui avait annoncée comme un acte qui allait suivre sa volonté, Champagneux avait chez lui presque toutes mes Notices historiques, dont il voulait avoii une copie pour en assurer l'existence par un double exemplaire; inquiet, agité, jugeant bien que les principes qui les ont dictées, que la liberté avec laquelle elles sont écrites, sont des titres à un supplice certain ; il les brûle. Et voilà les régisseurs de l'empire ! Un Collot, comédien de profession, à côté duquel siège un juge des départements méridionaux, qui naguère le condamna à un an de prison pour une vilaine action lorsqu'il courait les tréteaux, et pour laquelle plusieurs juges avaient opiné aux galères! r- Une grande force de poumons, le jeu d'un farceur, l'intrigue d'un fripon, les écarts d'une mauvaise tête et l'effronterie de l'ignorance, tels furent ses moyens de succès dans

les clubs, particulièrement aux Jacobins, qui osèrent bien parler de lui lors delà formation du ministère patriote sous lerègnede Louis XVI,

Collot se crut frustré en voyant appeler Roland à l'intérieur, où lui avait porté ses vues^ Roland lui parut un ennemi d'autant plus haïssable qu'il n'en était point remarqué ; dès lors sa puissance clubiste fut dirigée contre lui, e£ cette disposition, jointe à ses autres qualités relatives, lui valut d'être porté à la Convention dans la députation de Paris.

Champagneux détenu regrette moins encore sa liberté que le plaisir d'adoucir quelquefois ma captivité, et je souffre de la sienne qu'il doit à ses rapports avec Roland et moi ; j'invite Bosc, qui déjà a donné sa démission, de ne pas courir les risques de la détention en me faisant des visites ; et je le vois une fois la semaine, pour ainsi dire à la dérobée. Grandpré devenu libre ne vient me voir qu'avec précaution et beaucoup plus rarement, car il est perdu si l'on soupçonne que le soin de se rendre auprès de moi peut diriger des démarches dans les prisons. Au milieu decesdouleurs, on se repose pourtant avec moi dans la jolie chambre où la sensible Madame Bouchaud m'a soustraite à toutes les apparences de la prison ; j'v ai bien le petit désagrément d'un gendarme dont le poste est précisément vis-à-vis de ma fenêtre de laquelle il faut que je tienne toujours les rideaux fermés, et qui vient quelquefois auprès

pour écouter ce qui se dit lorsque je ne sofa pas seule; j'y ai l'ennui de l'affreux aboiem' rrt de trois gros chiens dont la loge est à dis je suis aussi à côté d'une grande pièce qui s'a] pelle fastueusement la salle du conseil, e laquelle se tiennent les administrateurs de t o li' quand ils viennent faire quelque ini gaioire. Je dois à ce voisinage la connaissance ée scènes étranges dont je vais dire un mot. Deas hommes dont j'ai su le nom, ma:

j'ai oublié ou que je ne cite pas parce que celui de tels gredins ne mérite point d'être connt été faits prisonniers pour Malversa ions dans l'administration des troupes, dans laquelle ils sont employés; ils avaient amis, ou complices, des gens de tout qui venaient les visiter, et ces gens étal rrt précisément des administrateurs de y Dans cette qualité, ceux-ci chargés de maintenir l'ordre dans °s prisons, de surveill concierges, etc., venaient à Sainte-Pélagie une ou deux fois la semaine avec d'autres amis comme eux, au nombre de dix à douze, quelquefois davantage, faisaient venir dans la salle du conseil les deux prisonniers chéris, et là, demandant au concierge, chapon, poulets, œufs, vin, liqueurs, ^afé, etc., les mangeai et à s<dépens, et s'établissaient en orgies perm;; Lentes durant quatre ou cinq heures. On n'imaginera jamais et certes je n'entreprendrai pas de rendre la joie brutale, la grossièreté des

propos, l'infamie de ces festins; le mot de patriotisme, appliqué bêtement et répété avec emphase à l'occasion de Téchafaud où il convient d'envoyer tous les gens suspects, et cette lénomination appliquée à toute personne qui a -eçu de l'éducation, ou qui possède une for<r une non récemment volée ; les baisers dégoûtants de ces bouches pleines de vin s'appliquant ,.vec bruit sur le visage des arrivants, et répétant ce concert au moment du départ ; les sales plaisanteries d'hommes sans mœurs et sans honte, le fol orgueil d'imbéciles atroces qui ne rêvent que dénonciations, et mettent toute leur science à incarcérer les gens de bien.

Platon avait bien raison de comparer la démocratie à un encan de gouvernement, une sorte de foire, où l'on trouve mêlées toutes es espèces de gouvernement possibles. 3Iais comment faut-il caractériser celui où des hommes tels que ceux-ci disposent de la liberté de leurs concitoyens P Lorsque l'aimable compagnie arrivait, Bouchaud ou sa femme avaient grand soin de retirer la clef de ma porte et d« me prévenir. J'avais enfin pris mon parti ; je fermais mes oreilles au tapage; je trouvais même plaisant de continuer alors mes Notices, et j'en avais écrit quelques tirades vigoureuses sous les yeux pour ainsi dire des misérables qui m'auraient massacrée s'ils en eussent entendu une phrase. Le 40 août arriva; on craignait, pour les prisons, la rénétition du 21 sep-

tembre; les administrateurs vinrent à bout de faire sortir les coquins de leur connaissance, et il n'y eut plus de banquets civiques. Je donnerais, si je pouvais me résoudre à remuer ce fumier, des détails bien étonnants et bien tristes sur les abus qui régnent dans les prisons; on verrait lecrimedes malheureux qu'on y renferme se ménager des complices dans presque tous les valets et les gens d'affairesqui y tiennent ; les filles de joie, coupables de quelque grand délit, obtenir leur liberté sans jugement, par le soin de l'administrateur qui va coucher avec elles le jour de la sortie; les assassins assez riches pour payer du fruit de leurs vols un défenseur officieux, l'intéresser de manière à ce qu'il anéantisse les pièces de conviction, et procure l'impunité; les voleurs de profession conserver leurs intrigues, communiquer entre eux et au dehors, et dérober encore du fond de la prison, en partageant avec un serviteur du lieu ou le gendarme qui paraît les garder. Tout se corrompt ou achève de se gâter dans ces lieux infects, sous une administration vicieuse qui ne veut que détruire, ne s'inquiète pas de corriger, et n'agit que par passion. Sensible et généreux Howard, qui parcourûtes l'Europe entière pour visiter ces sombres réduits où la sagesse d'un gouvernement équitable ne doit jamais plonger l'inno eence, et sait encore distinguer l'humanité du crime, combien vous aurez gémi si vous avez

connu Te régime des prisons de ce peuple qui passait alors pour l'un des plus doux de la terre ! Point de distinction d'aucune espèce entre la jeunesse étourdie et le crime consommé; j'ai vu fermer dans une même chambre un étudiant en botanique, qui avait dit du mal de Marat, avec des voleurs de grand chemin. Point de respect pour les mœurs ; j'ai vu tenir dans la même cellule une fille de quatorze ans que ses parents réclamaient, avec la femme qui venait de l'enlever et qu'on avait arrêtée pour ce délit. Point de ménagement pour la décence, de soins pour la salubrité dans l'ordre des constructions ou l'usage du local. On bâtit actuellement à Sainte-Pélagie, sur un terrain immense : un architecte à petites vues, sans âme, fait des dispositions sans raisonnement, et personne dans les administrations supérieures n'a l'intelligence ou la volonté de rectifier ses plans.

Je dois rendre justice au concierge actuel : il fait ce qu'il peut dans les détails, mais rien ne saurait anéantir les résultats d'une mauvaise organisation. Il faut, ou des maisons distinctes, réservées les unes pour les criminels, les autres pour les détenus suspects ou soupçonnés, ou des corps de logis très séparés , et enfin nulle communication entre les deux sexes. Mais ce n'est pas ici le lieu d'un traité sur cette matière, je me borne à gémir sur la destinée d'un peuple à la liberté duquel il n'est plus permis

de croire, quand on a entrevu ïa profondeur de sa corruption.

Lorsque j'étais arrivée à Sainte-Pélaidb, on m'avait donné une femme prisonnière pour de petites choses, et dont les soins pouvaient être utiles à ma faiblesse comme je savais les rendre utiles à sa misère. Ce n'est pas que je ne susse fort bien me servir moi-même ; tout sied bien au généreux courage, a-t-on dit à l'égard de Favonius rendant à Pompée malheureux les services que les valets ont coutume de rendre à leurs maîtres; cela n'est pas moins vrai pour l'infortuné, dénué de moyens et suffisant, à ses besoins, ou pour l'austère philosophie dédaignant toute superfluité. Quintius faisait cuire ses raves en recevant les ambassadeurs des Samnites; j'aurais bien fait mon lit dans la cellule de Sainte-Pélagie; mais il faut traverser de longs espaces, et se mêler avec leurs diverses habitantes pour aller chercher de l'eau ou autre chose sembable, et je trouvai très bon d'avoir une personne que je pusse obliger en lui donnant de telles commissions. Elle continuait de les faire dans la chambre où l'on m'avait logée, et elle y entrait un matin à l'instant où un administrateur arrivait dans la salle du conseil : il demande qui loge là; il veut visiter le local ; il entre, jette un coup d'oeil irrité, sort et se plaint à la femme du concierge de l'espèce de douceur qu'elle m'a procurée. « Madame Roland était incommodée [c'était frai); je l'ai

mise plus à portée de recevoir des soins; d'ailleurs elle s'amuse quelquefois à un forte-piano qui ne pourrait tenir dans une cellule. — Elle s'en passera: faites-la remonterdès aujourd'hui dans un corridor; vous devez maintenir l'égalité. »>

Bourreau! et c'est pour cela que tu veux me confondre avec des femmes perdues P — Madame Bouehaud, plus triste qu'on ne saurait, exprimer, vient bientôt me faire part de l'ordre qui lui était intimé; je la consolai en lui montrant beaucoup de calme et de résignation pour m'y conformer; il fut convenu que je descendrais dans le courant de la journée pour changer d'air et retrouver mes objeis d'étude que je laisserais au même lieu. Me voilà donc condamnée à revoir les guichetiers, à entendre les verrous, à respirer l'air fétide d'un corridor tristement éclairé le soir par une lampe dont lépaisse fumée noircit tous les environs et suffoque le voisinage. Voilà les actes humains, les signes de liberté de ces hommes qui font rappeler sur les pierres de la Bastille la dureté de ce gouverneur écrasant l'araignée de Lauzun, et qui donnent au Champ de Mars l'essor à des oiseaux porteurs de banderoles pour annoncer aux habitants des sublimes régions la félicité de la terre! Insolents comédiens! votre rôle s'avance ; l'ennemi est là ; ce sont vos deporiements qui assurent ses triomphes et préparent votre ruine

La mienne ne peut manquer sans cloute : j'ai mérité la haine de tous les tyrans; mais je ne regrette que celle de mon pays que votre châtiment consolera sans le sauver.

Au reste, les suites de l'oppression ont meublé le corridor que j'habite de femmes près desquelles je puis me trouver sans honte et même avec plaisir. J'y trouve celle d'un juge de paix à qui sa voisine a prêté des propos dits inciviques; j'y rencontre celle du président du tribunal révolutionnaire; j'y vois Madame Pétion. « Je ne croyais guère, lui dis-je en l'abordant, lorsque je fus à la mairie le <f0 août 92 partager vos inquiétudes, que nous ferions l'anniversaire à Sainte-Pélagie, et que la chute du trône préparât notre disgrâce. »

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