PREMIER MINISTÈRE
Comment Roland, philosophe austère, savant laborieux, chérissant la retraite à ce double titre, a-t-il été appelé au ministère par Louis XVI? C'est une question que doivent se faire bien des gens; je me la ferais à moimême à tout autre place que celle où je suis : je vais y répondre par les faits.
Résidant à Lyon durant l'hiver, attaché aux corps savants et littéraires de cette ville, Roland fut chargé par Ja société d'agriculture de
la rédaction de ses cahiers pour les Etats- Généraux. Ses principes et son caractère devaient lui raire voir avec plaisir une révolution qui promettait la réforme de beaucoup d'abus*, la connaissance de ses dispositions et de ses lumières le firent appeler, à la première formation de la Commune, dans le corps électoral et charger enfin des intérêts de la ville, obérée par des dettes considérables. Député extraordinaire auprès de l'Assemblée constituante, il eut à Paris des liaisons avec plusieurs de ses membres et quelques-unes des personnes qui s'adonnaient aux affaires publiques. Il était retourné \3ans ses foyers lorsque la suppression de sa place d'inspecteur, changeant sa destinée, l'obligea de réfléchir sur ce qu'il devait arrêter pour la suite. Il était question de savoir s'il adopterait la retraite absolue dans la campagne sur ses fonds, occupé à les faire valoir, ou si, continuant ses travaux littéraires, il ferait à Paris un voyage en conséquence, et qui aurait le double objet de recueillir des matériaux du genre, et de faire valoir ses droits à une pension en qualité d'indemnité de trentehuit ans d'emploi dans l'administration. Ce dernier parti fut adopté, comme n'empêchant point de revenu- à l'autre au moment que l'on jugerait convenable.
Nous revenons à Paris le 45 décembre 4794. Les affaires générales ne permettaient pas d'espérer que l'Assemblée législative qui venait de
s'ouvrir traitât bientôt des intérêts particuliers Roland, lié avec Brissot, fait connaissance de quelques-uns de ses collègues au Corps législatif; ;, allait assez souvent aux séances delà société des Jacobins, avec d'anciens amis fixés à Paris de; uis longtemps, aimant comme lui une révolution qu'ils croyaient devoir être Utile à la liberté, estimant que cette société l'avait servie et pouvait aider à la soutenir.
Roland, auditeur paisible, ne parla jamais à sa tribune; il était connu, non des gens qui ne lisent rien et qui ne dominaient point encore, mais de beaucoup d'autres. On le nomnr» au comité de correspondance de la société ; ce comité, dont les fonctions sont indiquées par le titre, était composé d'un assez grand nombre de membres, dont quelques-uns seulement travaillaient. Roland revenait souvent chez lui avec un dossier considérab'e de litres à répondre; le travail se divisait par département dont tels et tels étaient affectés à tel membre, mais ii fallait bien que les plus actifs se chargeassent de la part d'autres, pour que rien ne resîât en arrière. Je voyais ces lettres : je prenais souvent pour moi le soin de faire les réponses, le genre épi^tolaire m'ayant toujours paru singulièrement facile et agréable, parce qu'il se prête également à tous les sujets, â tous les tons, qu'il offre à la discussion des formes douces et à la raison tout le développement qu'on veut lui donner. Je remarquais
ûans la plupart des lettres des départements de l'exaltation et de l'emphase, des sentiments boursouflés et dès là factices, généralement l'envie du bien général ou l'ambition de se montrer passionné pour lui. Je trouvais que la société mère pouvait exercer une grande nfluence en répandant un esprit sage, rappelant toujours l'institution à l'instruction du peuple, à la communication des sentiments propres à lier les hommes et à nourrir ainsi le véritable amour de la patrie, qui ne doit être que celui de l'humanité porté au plus haut degré pour ceux qui vivent sous les mêmes lois, et sublimisé par l'oubli de soi-même dans la nécessité rare, mais quelquefois urgente, des plus grands sacrifices Persuadée qu'une révolution n'est qu'un orage terrible et dévastateur, si celle des mœurs ne marche d'un pas égal avec celle des événements-, touchée du bien qu il était possible de faire en s'emparant des imaginations pour les diriger et les enflammer au profit de la vertu, je m'occupais de cette correspondance avec plaisir, et le comité :rouvait Roland travailleur; il n'était pas non olus sans rien faire, n:; ;r, l'ouvrage de deux personnes très expéditives devait être considérable aux yeux de ceux à qui l'ouvrage d'une d'elles aurait déjà paru l'être.
Des députés de l'Assemblée se rassemblaient souvent en petit comité, place Vendôme, dans la maison où logeait l'un d'eux et chez une
femme honnête, opulente, qui pouvait sans se gêner leur prêter un appartement commode dont ils étaient libres de se servir même en son absence. Roland dont on estimait le bon esprit et l'intégrité, fut invité à s'y rendre; il n'y allait presque point, à raison de la dislance. Je vivais beaucoup chez moi, suivant mon usage; je ne me portais pas bien et je voyais fort peu de monde.
L'état des affaires et le mécontentement des esprits inquiétaient la cour. Les ministres devenaient bientôt l'objet de l'animadversion publique, et véritablement leur action ne tendait qu'à porter atteinte à une constitution que le roi avait jurée contre son cœur, et qu'il ne voulait point maintenir. Dans la fréquence des changements et le trouble du ministère, la cour incertaine et tourmentée ne savait comment asseoir son choix. On disait hautement que si Louis XVI était sincère, il prendrait pour agents des hommes dont le civisme ne fût pas douteux. La cour se décida, par faiblesse ou par peur, et avec l'espérance de gagner ou la résolution d'éloigner, si elle ne pouvait réussir, ceux qu'elle aurait appelés au nfnistère. Elle se montra donc inclinée à faire choix àe ce qu'on appelait les patriotes. La dénomination alors fren était pas encore pervertie. Gomment cela se traitait-il? je ne l'ai jamais su, et je ne m'en suis pas informée, parce qu'il m'a paru qu'il en avait été de cela
comme de toutes les affaires imaginables dont s'entretiennent essentiellement quelques personnes qui propagent leurs idées que saisissent et suivent celles qui se trouvent à portée dj les communiquer. Les gens sages réfléchirent qu'il était important de diriger le choix de la cour sur des hommes capables, d'un caractère respecté; car il était possible qu'elle se fît un malin plaisir de recevoir des Jacobins quelques mauvaises tètes, dont les incartades l'autoriseraient à se plaindre et discréditeraient les patriotes.
Je ne sais pas quel est l'individu qui, îe premier, dans le comité de la place Vendôme, nomma Roland comme un de ceux à qui Ton pourrait penser. Ce nom réveilla l'idée d'un homme instruit qui avait écrit sur plusieurs parties d'administration, qui n'était pas sans expérience à cet égard, qui jouissait d'ailleurs d'une réputation honorable, et dont làge, les mœurs, le caractère très prononcé, les principes hautement professés dans ses écrits, même avant la révolution, montraient en lui un partisan de la liberté, digne d'elle sous tous les rapports. Le roi n'était point étranger à ces considérations, ou du moins aux faits qui leur servaient de base ; j'aurai occasion de le prouver. Ces idées avaient tellement pris naissance dans la nature des choses qu'elles ne nous furent communiquées que trois jours avant la formation du nouveau ministère. Brissot vint chez
moi un soir; j'y étais seule; il m'apprit qu'on songeait à Roland : je souris en lui demandant la raison de cette plaisanterie; il m'assura que ce n'en était point une, m'exposa ce que je viens de dire, et ajouta qu'il était venu pour savoir si Roland consentirait à se charger de ce fardeau. Je promis de l'en entretenir et de faire savoir sa résolution le lendemain. L'activité de Roland (aussi étonné que moi de l'événement) ne répugnait point à la multiplicité des affaires, et il me disait en riant à ce sujet, qu'il avait toujours vu des gens en place si médiocres qu'il ne pouvait s'étonner assez de ce qu les affaires continuaient d'aller ; qu'ainsi la chose en elle-même ne l'effrayait point ; la situation devait être critique à cause des intérêts de la cour et de l'incertitude des intentions du roi> mais pour quiconque ne veut que son devoir et se soucie peu de perdre sa place pour les remplir, les dangers de l'acceptation sont moindres. D'ailleurs un homme zélé, qui devait avoir la conscience de ses moyens, ne pouvait être insensible à l'espoir de servir utilement son pays. Roland se décida donc poui l'affirmative, et en instruisit Brissot. Le lendemain celui-ci accompagna Dumouriez qui venait chez Roland, à onze heures du soir, au sortir du conseil, /ui annoncer, en conséquence des ordres dont il était porteur, le choix que le roi venait de faire de lui pour ministre de l'intérieur. Dumouriez, ministre depuis peu de
temps, parla des sincères dispositions du rot à souienir la constitution, et de l'espérance de voir la machine bien en jeu dès que le conseil n'aurait qu'un même esprit; il témoigna à Roland sa satisfaction particulière de voir appeler au gouvernement un patriote vertueux et éclairé tel que lui.
Brissot observa que le département de l'intérieur était le plus délicat et le plus chargé dans les circonstances, et que c'était un repos d'esprit pour les amis de la liberté, que de le voir confié â des mains fermes et ^ares. La conversation s'étendit légèrement sur ces obéis* on convint de l'heure du lendemain pour a prési ntation à Sa majesté, puis la prédation de serment et l'entrée au conseil. Je trouvai à Dumouriez l'air délibéré d'un militaire, la tournure d'un adroit courtisan, et le ton d'un Homme d'esprit, mais nullement le caractère de la vérité. En comparant cet homme à son nouveau collègue, dont l'austérité, la franchise, vont quelquefois jusqu'à la rudesse, je me demandais s'ils étaient faits pour aller longtemps insemble? « Voilà, me dit Roland, après leur départ, un homme qui montre du patriotisme et qui annonce des moyens. — Oui, lui dis-je, et dont il faudra se défier; car je le crois capable de vous faire sauter tout le premier, si vous ne convenez point à son allure. — Nous verrons. »
La premier* ft I parut à la cour
avec son costume ordinaire et philosophique, adopté depuis longtemps pour sa commodité, quelques cheveux rares et simplement peignés sur sa tête vénérable, un chapeau rond, les souliers noués avec des rubans, ces valets de cour, qui attachaient la plus grande importance à l'étiquette dont ils tenaient leur existence, le considérèrent avec scandale et même une sorte d'effroi; l'un d'eux s'approche de Dumouriez en fronçant le sourcil, et lui dit à l'oreille, en montrant des yeux l'objet de sa consternation: « Monsieur! point de boucles a ses souliers! Dumouriez, preste à la repartie et se revêtant d'un sérieux comique, s'écrie: «Monsieur! tout est perdu! » Le mot courut bientôt, et fit rire ceux qui en avaient le moins envie.
Louis XVI montrait à ses nouveaux ministres la plus grande bonhomie: ce prince n'était pas précisément tel qu'on s'était attaché à le peindre pour l'avilir; ce n'était ni l'imbécile abruti qu'on exposait au mépris du peuple, ni l'honnête homme bon et sensible que préconisaient ses amis. La nature en avait fait un être commun qui aurait été bien placé dans un état obscur, que déprava l'éducation du trône, et que perdit sa médiocrité dans un temps diffi* cile, où son salut ne pouvait être opéré qu'£ l'aide du génie ou de la vertu. Un homme ordinaire, élevé près du trône, enseigné dès l'enfance à dissimuler, acquiert beaucoup d'avantages pour traiter avec les hommes; l'art de
montrer à chacun ce qu'il convient seulement de lui laisser voir, n'est pour lui qu'une habitude dont l'exercice lui donne l'apparence de l'habileté: il faudrait être né idiot pour paraître un sot en pareille situation. Louis XVI avait d'ailleurs une grande mémoire et beaucoup d'activité ; il ne demeurait jamais sans rien faire et lisait souvent. Il avait très présents à l'esprit les divers traités faits par la France avec les puissances voisines; il savait bien son histoire, et il était le meilleur géographe de son royaume. La connaissance des noms, leur juste application aux visages des personnes de sax«ur à qui ils appartenaient, celle des anecdotes qui leur étaient particulières, avaient été étendues par lui à tous les individus qui s'étaient montrés de quelque manière dans la Révolution; on ne pouvait lui présenter un sujet pour quoi que ce fût, qu'il n'eût un avis sur son compte fondé sur quelques faits. Mais Louis XVI, sans élévation dans lame, sans hardiesse dans l'esprit, sans force dans le caractère, avait encore eu ses vues resserrées, ses sentiments faussés, si je puis ainsi dire, par les préjugés religieux et par les principes jésuitiques.
Les grandes idées religieuses, la croyance d'un Dieu, l'esprit de l'immortalité, s'accordent fort bien avec la philosophie et lui prêtent une plus grande base, en même temps qu'elles lui forment le ulus beau couronnement : malheur
aux législateurs qui méprisent ces puissants moyens d'inspirer les vertus politiques et de conserver les mœurs du peuple! Si c'était des illusions à faire naître, il faudrait les créer et les entretenir pour la consolation du genre humain. Mais la religion de nos prêtres n'offrait que des objets de craintes puériles et de misérables pratiques pour suppléer aux bonnes actions; elle consacrait d'ailleurs toutes les maximes du despotisme dont s'appuie l'autorité de l'Eglise. Louis XVI avait peur de l'enfer et de l'excommunication ; il était impossible de n'être point avec cela un pauvre roi. S'il était né deux siècles plus tôt, et qu'il eût eu une femme raisonnable, il n'aurait pas fait plus de bruit dans le monde que tant d'autres princes de sa race qui ont passé sur la scène sans y faire beaucoup de bien ni de mal. Parvenu au trône au milieu des débordements de la cour de Louis XV et du désordre des finances, environné de gens corrompus, il fut entraîné par une étouruie joignant à l'insolence autrichienne la présomption de la jeunesse et de la grandeur, l'ivresse des sens et l'insouciance de la légèreté; séduite elle-même par tous les vices d'une cour asiatique auxquels l'avait trop bien préparée lVxemple de sa mère. Louis XVI, trop faible pour tenir les rênes d'un gou\ernement qui se précipitait vers sa ruine et tombait en dissolution, hâta leur ruine commune par des fautes sans nombre.
Necker qui faisait toujours du pathos en politique comme dans son style, homme médiocre dont on eut bonne opinion parce qu'il en avait une très grande de lui-même et qu'il l'annonçait hautement, mais sans prévoyance des événements, espèce de financier renforcé qui ne savait calculer que le contenu de la bourse, et parlait à tout propos de son caractère, comme les femmes galantes parlent de leur chasteté, Nf:ktr était un mauvais pilote dans la tourmente qui se préparait. La France était comme épuisée d'hommes; c'est une chose vraiment surprenante que leur disette dans cette révolution; il n'y a guère eu que des pygmées. Ce n'est pas qu'il manquât d'esprit, de lumières, de savoir, d'agréments, de philosophie: jamais ces ingrédients n'avaient été si communs; c'était le nouvel éclat d'un fl imbeau prêi à s'éteindre . mais cette force d'âme que J. J. a si bien définie ie premier attribut du héros, soutenue de la justesse d'esprit qui apprécie -chaque chose, de cette étendue de vues qui pénètrent dans l'avenir, dont la réunion constitue le caractère et compose l'homme supérieur, on la cherche partout et ne la trouve presque nulle par:.
Louis XVI, toujours flottant entre la crainte d'irriter ses sujets, la volonté de les contenir, et dans l'im a. acité de les gouverner, convoqua les Etats-Généraux au lieu de réformer les dépenses et de .éirler sa cour ; après avoir déve-
loppe lui-même le germe et offeit le moyen des innovations, il prétendit les étouffer par l'affectation d'une puissance à laquelle i! avait fourni un corps à opposer, et il ne lit qu'instruire à la résistance. Il ne lui restait plus qu'à sacrifier de bonne grâce une portion de son autorité pour se conserver dans l'autre la faculté de la reprendre tout entière ; faute de savoir le faire, il ne se prêta qu'à de misérables intrigailleries, seul genre familier aux personnes qu'il sut choisir ou que sa femme protégeait; il avait cependant ménagé dans la constitution des moyens suffisants de pouvoir et de bonheur, s'il eût eu la sagesse de s'y borner; de façon qu'au défaut de l'esprit qui l'avait mis hors d'état d'empêcher son établissement, la bonne foi pouvait le sauver s'il eût voulu sincèrement la faire exécuter après son acceptation. Mais toujours protestant d'une part le maiiitien de ce qu'il faisait saper de l'autre, sa marché oblique et sa conduite fausse excitèrent d'abord la défiance et finirent par allumer l'indignation.
Lorsqu'il eut pris des ministres patriotes, il ne s'occupa que du soin de leur inspber de la confiance ; et il y réussit si bien que durant trois semaines j'ai vu Roland et Clavières, enchantés des dispositions du roi, ne rêver que le meilleur ordre de choses et se flatter que la révolution était finie. « Bon Dieu! leur disais-je, chaque fois que je vous vois part*»' pour le con-
seil avec cette belle confiance, il me semble toujours que vous êtes prêts à faire une sottise. -> Je vous assure, répondait Clavières, que le roi sent parfaitement que son intérêt est lié à l'observation des lois qu'on vient d'établir; il en raisonne trop pertinemment pour n'être pas convaincu de cette vérité. —Ma foi, ajoutait Roland, s'il n'estpa> un honnête homme, il est le plus grand coquin du royaume; on ne dissimule pas comme cela. » Et moi je répliquais que je ne pouvais croire à l'amour pour la constitution d'un homme nourri dans les préjugés du despotisme et l'habitude de sa jouissance, et dont la conduite dans les derniers temps prouvait l'absente du génie et de la vertu. — La fuite à Varennes était mon grand argument.
Les conseils se tenaient d'une manière qui pouvait passer pour décente, en comparaison de ce qu'ils sont devenus depuis; mais puérilement, eu égard aux grands intérêts dont oft devait s'y occuper. Chacun des ministres qui avait àf.tire s;gner des bons, ou autres choses semblables toutes déterminées par la loi, particulières à son déparlement et sur lesquelles il n'y avait point de délibérations à prendre, se rendait chez le roi au jour fixé, avant l'heure du conseil, pour ce petit travail particulier. Tous se rendaient ensuite dans la salir du conseil : là, on sortait du portefeuille les proclamations sur l'objet desquelles il fallait discuter; le ministre de la justice présentait les décrets k