‹ Mémoires de Mme RolandChapitre 9 sur 15 · SECONDE ARRESTATION · texte numérisé non relu

SECONDE ARRESTATION

De Sainte-Pélagie, le 20 août 1793.

Le vingt-quatrième jour de ma détention à l'Abbaye commençait de s'écouler; l'espace de cette détention avait été rempli par l'étude et le travail, je l'avais principalement employé à écrire des Notes dont la rédaction devait se ressentir de l'excellente disposition d'esprit dans laquelle je me trouvais. L'insurrection du 31 mai, les attentats du 2 juin m'avaient pénétrée d'indignation, mais j'étais persuadée que les départements ne les verraient pas d'un œil satisfait, et que leurs réclamations, soutenues des démarches nécessaires, feraient triompher la bonne cause. Peu m'importait avec cet espoir

que, dans l'instant d'une crise ou les excès de la tyrannie expirante, je tombasse victime de la haine particulière ou de la rage de quelque forcené. Le succès de mes amis , le triomphe des vrais républicains me consolaient de tout à l'avance ; j'aurais subi un jugement inique ou succombé par quelque atrocité imprévue, avec le calme, la fierté, même la joie de l'innocence qui méprise la mort et sait que la sienne sera vengée. Je ne puis m'empêcber de répéter ici les regrets déjà exprimés de la perte de ces Notes qui peignaient si bien et les faits que j'avais connus, et les personnes dont j'avais été environnée, et les seniiments que j'éprouvais dans la succession des événements d'alors. J'apprends qu'il en est échappé quelques-unes à la destruction ; mais elles ne contiennent que les détails de ma première arrestation. Un jour peut-être la réunion de ces lambeaux offrira à quelque main amie de quoi ajouter de nouveaux traits au tableau de la vérité.

La publication d'un grossier mensonge, l'annonce bruyamment faite sous ma fenêtre d'une de ces feuilles du Père Duchêne, sale écrit dont Hébert, substitut de la Commune de Paris, empoisonne tous les matins le peuple ignorant qui boit comme l'eau la calomnie, m'avaient persuadée qu'il se projetait contre moi quelque horreur. Cette feuille disait que son auteur m'avait rendu visite à l'Abbaye, et qu'ayant obtenu ma confiance sous l'apparence d'un bri-

gand de la Vendée, il avait eu mon aveu des liaisons de Roland et des brissotins avec les rebelles de ce département et le gouvernement anglais. Ce conte ridicule était assaisonné detout ce qui fait les ornenientsdu langage du Père Duchêne; les vraisemblances physiques n'étaient pas mieux ménagées que les autres; je n'étais pas seulement transformée en contre- révolutionnaire, mais aussi en vieille édentée, et l'on finissait par m'exhorter à pleurer mes péchés en attendant que je les expiasse à l'échafaud. Les colporteurs, bien instruits sans doute, ne quittèrent pas d'une minute les environs de ma résidence ; ils accompagnaient l'annonce de la visite du Père Duchêne des provocations les plus sanguinaires au peuple du marché. Je pris la plume ; j'écrivis quelques lignes à ce lâche Garât qui se croit un sage parce qu'il n'a de passion que la peur qui lui fait ménagerie parti le plus fort, très indépendamment de la justice ie lui faisais honte de l'administration qui expose l'innocence déjà opprimée aux derniers excès de la fureur d'un peuple aveuglé. Je ne prétendais assurément pas le convertir, mais je lui envoyais mes adieux comme un vautour pour ronger son cœur.

Vers le même temps une femme, dont on ne vantera pas l'esprit, les connaissances, mais qui unit aux grâces de son sexe la sensibilité d'âme qui en fait le premier mérite et le plus grand charme, trouva moyen de pénétrer dans mapri-

son. Combien je fus étonnée de voir son dour visage, de nie sentir pressée dans ses bras et d'être baignée de ses pleurs! je la pris pourun ange ; c'en était un aussi, car elle est bonne et jolie, et elle avait tout fait pourm'apporter des nouvelles de mon meilleur ami ; elle me donnait encore des moyens de faire passer des miennes. Cet adoucissement à ma captivité contribuait à me la faire oublier, lorsqu'à midi du 24 juin la femme du concierge vint m'inviter à passer dans son appartement, où me demandait un administrateur : j'étais souffrante et couchée; je me lève, je vais chez elle, j'entre dans te chambre où un homme se promenait et un autre écrivait, sans qu'aucun d'eux parût s'apercevoir de mon arrivée. « Est- ce bien moi qu'on demande, Messieurs P — Vous êtes la citoyenne Roland ? — Oui, je m'appelle ainsi. — Prenez la peine de vous reposer. » Et l'un continue d'écrire, l'autre de se promener. Je cherchais ce que signifiait cette comédie, quand l'écrivain prenant la parole, médit : « Je viens vous mettre en liberté. » — Je ne sais pourquoi cette annonce me toucha très faiblement. » — Mais, répliquai-je, il est fort bien fait de me mettre hors d'ici, il s'agit en même temps de me faire entrer chez moi ; les scellés sont sur mon appartement. — L'administration les fera lever dans le jour; j'écris pour un ordre, parce que je suis seul ici d'administrateur, et qu'il faut deux signatures pour la décharge du concierge. »

— sali se lève, donne sa commission, et revient m'entretenir de cet air qui veut inspirer la confiance , pnis me demande tout à coup, comme sans conséquence : « Vous savez où est M. Roland, à présent? » Je souris à la question, en observant qu'elle n'est point assez discrète pour mériter une réponse. La conversation devenait ennuyeuse; je me retire dans ma chambre pour taire mes dispositions. J'eus d'abord l'idée de dîner paisiblement et de ne partir que vers le soir; mais je réfléchis que c'était une folie que de rester en prison quand on avait la faculté d'en sortir; d'ailleurs le concierge vint savoir si je prenais mes arrangements, je vis qu'il était empressé d'avoir mon logis. C'était un petit cabinet, fort maussade parla saleté des murs, l'épaisseur des grilles, et le voisinage d'un bûcher que tous les animaux du logis prennent pour leurs lieux d'aisance ; mais comme il ne peut tenir qu'un lit, on a l'avantage d'y être seule, et on en fait ordinairement les honneurs au nouvel arrivé, ou à l'individu qui désire cet agrément. Lavacquerie, qui ne l'avait jamais vu habiter par quelqu'un d'aussi bonne humeur que moi, et quiadmirait la complaisance avec laquelle j'y ordonnais des livres et des fleurs, me disait qu'il l'appellerait désormais le pavillon de Flore. J'ignorais qu'il le destinât en ce même instant à Brissot, que je ne savais pas dans mon voisinage ; que bientôt après il serait habité par une héroïne, digne d'un meil-

leur siècle, la célèbre Corday ; et qu'il devait tomber en quenouille en recevant après M. l'abbé Fauchet. Ma pauvre bonne, qui arrivait pour me voir, pleurait de joie en faisantmon paquet; on me fait voir l'ordre de ma mise en liberté, fondé sur ce qu'il n'y a rien contre moi ; je fais m°? comptes et mes petites générosités pour les pauvres et les valets de la prison , je trouve sur mon passage l'un des otages, prince de Linanges , qui me félicite obligeamment de ma liberté : je lui réponds que je voudrais lui taire un compliment pareil, comme gage de celle de nos commissaires et de la paix de iMon pays : j'envoie chercher un fiacre, je descends, fort étonnée de voir encore l'administrateur qui n'avait pas quitté la prison, et qui vient jusque sur la porte pour me regarder monter en voiture. Je me fais conduire à mon domicile, dar.s le dessein d'y déposer quelques objets, et de me rendre bientôt après chez les lignes gens qui ont adopté ma tille ; je qui te 'e fiacre avec cette légèreté qui ne m'a jamais permis de sortir d'une voiture sans sauter ; je passe sous ma porte comme un oiseau, en disant gaiement au portier: Bonjour, Lamarre! Je n'avais pas franchi quatre marches de mon escalier, lorsque deux hommes venus sur mes talons je ne sais comment, s'écrient: «Citoyenne Roland! — Que voulez-vous? demandai-je en me retournant. — De par la loi nous vous arrêtons. » Qui sait sentir, n'a pas même be-

soin de penser pour juger ce que je dus éprouver à cet instant. Je me fais lire l'ordre, je prends mon parti sur-le-champ, je descends et traverse la cour avec rapidité. « Où donc allezvous?— Chez mon propriétaire, où j'ai à faire; suivez- moi. » La maîtresse du logis m'ouvre elle-même en riant. « Laissez-moi m'asseoir et respirer, lui dis-je ; mais ne vous réjouissez pas. On vient de me mettre en liberté, ce n'était qu'un leurre cruel ; je sors de l'Abbaye, on m'arrête pour me conduire à Sainte-Pélagie : je connais les délibérations dernièrement prises par ma section, je veux me mettre sous sa sauvegarde ; je vous prie d'envoyer en conséquence. »

Le fils de la maison s'empressa avec la chaleur et l'indignation d'un jeune homme honnête. Deux commissaires de la section arrivent, se font représenter l'ordre, dressent leur procèsverbal d'opposition ; mais ils me prient ensuite de les accompagner à la mairie, où ils vont le signifier et donner leurs raisons : je ne pouvais me refuser à cette démarche; j'avais employé le temps à faire des billets à mes amis, pour les prévenir de ma nouvelle destination ; je quittf une famille où cette scène venait de jeter la surprise et IVffroi ; nous arrivons à la mairie, je suis placée dans une petite antichambre avec les inspecteurs chargés de garder ma personne, les commissaires entrent dans le bureau des administrateurs deonlkfl. La discussion s'élève,

se prolonge et devient vive : j'étais mal à l'aise, je me trouvais déplacée; je me demandais par quelle fatalité l'innocence devait jouer le rôle d'un criminel, attendant son jugement, et jusque-là exposée aux regards curieux des gens qui venaient dans cette antichambre ; impatientée, je me lève, j'ouvre la porte du bureau : « Je puis, Messieurs, assister sans inconvénient aune discussion dont je suis l'objet. — Retirez-vous, s'écrie un petit homme que je reconnus pour être Louvet, qui était venu si gauchement m'interroger à l'Abbaye. — Mais je n'ai point envie de faire violence, je ne suis point en mesure pour cela; je ne demande même pas la parole, je ne désire que d'être présente. — Retirez-vous, retirez-vous ; gendarmes, arrivez ! » On eût dit que le bureau était assiégé, parce qu'une femme de bon sens voulait y entendre ce qu'on disait d'elle. Il fallut bien se retirer pour n'être pas emmenée. Peu après je vis des signes, des allées et venues; on donna l'ordre d'aller chercher une voilure, et enfin un inspecteur de la police vint me prier de le suivre. Je retourne à la porte du bureau, que j'ouvre toute grande : « Commissaires de la section de Beaurepaire, je vous préviens que l'on m'emmène. — Nous ne pouvons l'empêcher, mais la section ne vous oubliera pas ; elle veillera à ce que vous soyez interrogée. — Il sera curieux de voir comment, ayant été mise en liberté à une heure parce qu'il n'y avait rien contre

moi, j'ai pu devenir suspecte dans le chemin de l'Abbaye à mon domicile, et fournir ainsi de nouveaux motifs de détention. » Jobert, autre administrateur aussi violent, mais plus lourd et encore plus sot que Louvet, prit magistralement la parole pour justifier l'administration, en convenant que ma première arrestation était illégale, et qu'il avait fallu me mettre en liberté pour m'arrêter ensuite aux termes de la loi. Ceci me donnait beau jeu ; j'allais en profiter, mais les tyrans à qui la vérité échappe ne veulent pas même alors qu'on la leur dise ; le bruit et la colère ne laissaient pas une seule place â la raison; je quittai la compagnie et fus amenée à Sainte-Pélagie.

Le nom de cette maison qui, sous l'ancien régime, était habitée par des religieuses gardiennes des victimes des lettres de cachet, et qu'on supposait de mauvaises mœurs ; son isolement dans un quartier éloigné, rempli de ce qu'il faut bien appeler peuple, et trop connu par l'esprit féroce qui y fit égorger tant de prêtres au mois de septembre, ne me présentait pas ce nuuvel asile sous un jour consolant.

Pendant qu'on enregistrait mon entrée, un nomme de sinistre figure ouvre mon paquet, le fouille curieusement ; je m'en aperçois à l'instant où il remet sur le bureau du concierge des imprimés qui y étaient (c'étaient des journaux) : surprise et offensée d'un procédé qui ne

doit avoir lieu que pour les personnes mises au secret, /observe que du moins ce ne doit pas être à un homme d'examiner ainsi avec indécence le paquet de nuit d'une femme: on lu» ordonne de le laisser ; mais c'est le porîe clefs du corridor où l'on me loge, et j'étais destinée à voir deux fois le jour son affreux visage. On me demande si je veux une chambre à un ou deux lits. « Je suis seule, et ne veux point de compagne. — Mais la chambre sera trop petite. — Pou m'importe. » On cherche, il n'y en avait pas de libre ; j'entre dans une chambre à deux lits; elle a six pieds de large sur douze de long, de manière qu'avec les deux petites tables et les deux chaises, il n'y reste guère d'espace. J'appiends qu'il faut payer d'avance le loyer du premier mois; 4 5 livres pour un lit; le double pour les deux: je ne voulais en occuper qu'un, et je l'aurais pris dans une chambre où il eût été seul; je ne payai donc que 45 livres. « Mais il n'y a point •Je pot à l'eau ni d'autre vase? — C'est qu'ii taut les acheter, » me dit le certain homme, fort empressé d'offrir des services dont on voit le but intéressé. J'ajoute à ces acquisitions une écritoire, du papier, des plumes, et je m'éiablis. La maîtresse du logis vient me visiter; je m'informe des usages et de mes droits ; j'apprends qu'ici l'Etat ne donne rien pour les prisonniers. « Comment donc vivent-ils? — Il y a un: portion de haricots seulement, et une livre

et demie de pain par jour ; maïs vous ne pourrez manger ni de l'un ni de l'autre. — Je crois bien que cela ne ressemble pas à ce dont j'ai l'habitude; mais j'aime à connaître de chaque situation ce qui lui est propre, et à mettre mes forces au niveau de celles où je me trouve; je veux en essayer. » Je tentai effectivement ; mais soit la disposition qui n'était pas très bonne alors, soit le défaut d'exercice, mon estomac fut rebelle pour l'ordinaire de la prison ; et il fallut avoir recours à la cuisine de Madame Bouchaud; elle m'avait offert de me nourrir, je l'acceptai: j'y trouvais salubrité, économie par comparaison à ce que j'aurais fait venir du traiteur, au bout du monde et dans un quartier perdu. Une côtelette et quelques cuillerées de légumes à dîner, rien à déjeuner que du pain et de l'eau-, voilà ce que je commandai, et ce dont j'avais usé à l'Abbaye. Je ie consigne ici, pour rapprocher cette manière d'être de la dénonciation qui fut faite bientôt après à la section de l'Observatoire, de mes dépenses à Sainte-Pélagie, où je corrompais le concierge, en faisant bombance avec sa famille : d'où l'indignation des sans-culottes et la proposition de quelques-uns de me dépêcher du monde. Cela s'accorde assez bien avec les criaiileries de ces femmes qui prétendent s'être insinuées chez moi^ sous de beaux habits, dans les cercles de vieilles comtesses que je tenais a l'hôtel de l'intérieur, et avec les articles du jour-

Dal de la Montagne qui insère les lettres que m'écrivent des prêtres réfractaires.

0 Danton! c'est ainsi que tu aiguises les couteaux contre tes victimes. Frappe I une de plus augmentera peu tes crimes; mais leur multiplicité ne peut couvrir ta scélératesse, ni te sauver de l'infamie. Aussi cruel que Marius, plus affreux que Catilina, tu surpasses leurs forfaits sans avoir leurs grandes qualités, et l'histoire vomira ton nom avec horreur dans le récit des boucheries de septembre et de la dissolution du corps social à la suite des événements du % juin.

3Ion courage n'était point au-dessous de la nouvelle disgrâce que je venais d'essuyer; mais le raffinement de cruauté avec lequel on m'avait donné l'avant-goût de la liberté pour me charger de nouvelles chaînes, mais le soin barbare de se prévaloir d'un décret en appliquant faussement une désignation pour me retenir plus arbitrairement sous une apparence de légalité, m'enflammaient d'indignation. Je me trouvais dans cette disposition où toutes les impressions sont plus vives et leurs effets plus alarmants pour la santé ; je me couchai sans pouvoir dormir; il fallait bien rêver. Jamais les états violents ne sont pour moi de longue durée; j'ai besoin de me posséder, parce que j'ai l'habitude de me régir ;je me trouvai bien dupe d'accorder quelque chose âmes persécuteurs en me laissant froisser par l'injustice; ils se char-

geaient d'un nouvel odieux, et changeaient peu l'état que j'avais su déjà si bien supporter; ici, comme à l'Abbaye, n'avais-je pas des livres, du temps? n'étais-je plus moi-même? Véritablement, je m'indignai presque d'avoir été troublée, et je ne songeai plus qu'à user de la vie, à employer mes facultés avec cette indépendance qu'une âme forte conserve au milieu des fers, et qui trompe ses plus ardents ennemis. Mais je sentis qu'il fallait varier mes occupations; je fis acheter des crayons, et je repris le dessin, que j'avais abandonné depuis si longtemps.

La fermeté ne consiste pas seulement à s'él'ever au-dessus des circonstances par l'effort de sa volonté, mais à s'y maintenir par un régime et des soins convenables. La sagesse se compose de tous les actes utiles à sa conservation et à son exercice. Lorsque des événements fâcheux ou irritants viennent me surprendre, je ne me borne pas à me rappeler les maximes de la philosophie pour soutenir mon courage ; je ménage à mon esprit des distractions agréables, et je ne néglige point les préceptes de l'hygiène pour me conserver dans un juste équilibre. Je distribuai donc mes journées avec une sorte de régularité. Le matin j'étudiais l'anglais, dans l'excellent Essai de Shaftesbury sur la vertu, et j'expliquais des vers de Thompson ; la saine métaphysique de l'un, les descriptions enchantées de l'autre me trans-

portaient tour à tour dans les régions intellectuelles et au milieu des scènes les plus touchantes de la nature. La raison de Shaftesbury forlifiaif la mienne, ses pensées favorisaient la méditation; la sensibilité de Thompson, ses tableaux riants ou sublimes pénétraient mon cœur et charmaient mon imagination. Je dessinais ensuite jusqu'au dîner ; j'avais cessé de conduire le crayon depuis si longtemps, que je ne pouvais guère me trouver habile ; mais on conserve toujours le pouvoir de répéter avec plaisir, ou de tenter avec facilité ce qu'on a fait avec succès dans sa jeunesse. Aussi l'étude des beaux-arts, considérée comme partie de l'éducation chez les femmes, doit, ce me semble, avoir moins pour objet de leur faire acquérir un talent distingué, que de leur inspirer le goût du travail, leur faire contracter l'habitude de l'application, et de multiplier leurs moyens d'occupation ; car c'est ainsi qu'on échappe à l'ennui, la plus cruelle maladie de l'homme en société ; c'est ainsi qu'on se préserve des écueils du vice, et même des séductions bien plus à craindre que lui.

Je ne ferai point de ma fille une virtuose: je me souviendrai que ma mère avait peur que je devinsse grande musicienne, ou que je me consacrasse uniquement à la peinture, parce qu'elle voulait par-dessus tout que j'aimasse les devoirs de mon sexe, et que je fusse femme ie ménage, comme mère de famille. Il faut que

mon Eudora accompagne agréablement sur la barpe, ou se joue légèrement sur le fortepiano; qu'elle sache du dessin ce qu'il en esl besoin pour contempler avec plus de plaisir les chefs-d'œuvre des grands maîtres, pour tracer ou imiter une fleur qui lui plaît, et mêier a tout ce qui fait sa parure le goût et l'élégance de la simplicité ; je veux que ses talents ordinaires n'inspirent pas aux autres plus d'admiration qu'à elle de vanité ; je veux qu'elle plaise par l'ensemble, sans étonner jamais au premier coup d'œil, et qu'elle sache mieux attacher par des qualités que briller par des agréments. Mais, bon Dieu! je suis prisonnière et elle vit loin de moi ! je n'ose même pas la faire venir pour recevoir mes embrassements; la haine poursuit jusqu'aux enfants de ceux que la tyrannie persécute, et le mien paraît à peine dans les rues, avec ses onze ans, sa figure virginale et ses beaux cheveux blonds, que ces êtres apostés pour le mensonge ou séduits par lui, la font remarquer comme le rejeton d'un conspirateur. Les cruels! comme ils savent bien déchirer le cœur d'une mère!

L'aurais-je fait venir avec moi? Je n'ai pas encore dit comment on est à Sainte-Pélagie.

Le corps de logis destiné pour les femmes est divisé en longs corridors fort étroits, de l'un des côtés desquels sont de petites cellules telles que j'ai décrit celle où je fus logée; c'est là que, sous le même toit, sur la même ligne

séparée par un léger plâtrage, j'habite avec des filles perdues et des assassins. A côté de moi, est une de ces créatures qui font métier de séduire la jeonesse et de vendre l'innocence; au-dessus est une femme qui a fabriqué de faux assignats, et déchiré sur une grande route un individu de son sexe, avec les monstres dans la bande desquels elle est enrôlée; chaque cellule est fermée par un gros verrou à clef, qu'un homme vient ouvrir tous les matins en regardant effrontément si vous êtes debout ou couchée ; alors leurs habitantes se réunissent dans les corridors, sur les escaliers, dans une petite cour ou dans une salle humide et puante, digne réceptacle de cette écume du monde.

On juge bien que je gardais constamment ma cellule; mais les distances ne sont pas assez considérables pour sauver les oreilles des propos qu'on peut supposer à de telles femmes, sans qu'il soit possible de les imaginer pour quiconque ne les a jamais entendus.

Ce n'est pas tout; le corps de logis où sont placés les hommes a des fenêtres en face eO très près du bâtiment qu'habitent les femmes; la conversation s'établit entre les individus analogues; elle est d'autant plus débordée que ceux qui la tiennent ne sont susceptibles d'aucune crainte; les gestes suppléent aux actions, et les fenêtres servent de théâtre aux scènes les olus honteuses d'un infâme libertinage.

Voilà donc le séjour qui était réserve à la digne épouse d'un homme de bien! Si c'est là le prix de la vertu sur la terre, qu'on ne s'étonne donc plus de mon mépris pour la vie, et de la résolution avec laquelle je saurai affronter la mort.

Jamais elle ne m'avait paru redoutable ; mai] aujourd'hui je lui trouve des charmes ; je l'aurais embrassée avec transport, si cette jeune fille ne m'invitait à ne point l'abandonner encore, si ma disparition volontaire ne prêtait des armes à la calomnie contre un mari dont je soutiendrais la gloire, si Ton osait me traduire devant un tribunal.

Dans les derniers temps du ministère de Roland , les conjurations et les menaces s'étaient tellement multipliées, que souvent nos amis nous pressèrent d'abandonner l'hôtel durant la nuit. Deux ou trois fois nous cédâmes à leurs instances; mais ce déplacement m'ennuya; j'observai qu'il y avait moins de danger à rester qu'à sortir, parce que l'audace se porterait difficilement à violer l'asile d'un fonctionnaire public, tandis qu'elle pouvait le guetter et l'im inoler au dehors; et qu'enfin, si le malheur devait arriver, il valait mieux pour l'utilité publique et pour sa gloire personnelle que le ministre pérît à son poste.

En conséquence nous ne découchâmes plus; je lis apporter le lit ue mon mari dans ma chambre pour que nous courussions les même?

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