II.— MÉM. DE MADAME ROLAKD
la sanction, et enfin la délibération s'établissait ou devait s'établir sur la marche du gouvernement, l'ordre intérieur, les relations avec les puissances, la paix ou la guerre, etc. Quant aux proclamations de circonstance, il ne s'agissait que d'examiner le décret et l'occasion de rappliquer; c'était toujours rapide; le roi laissait traiter ses ministres, lisait la Gazette pendant ce temps- là, les journaux anglais dans leur langue, ou faisait quelques lettres. La sanction des décrets obtenait son attention; il ne la donnait pas aisément, sans refuser jamais; n'acceptait point à une première présentation et remettait au conseil suivant; alors il venait avec son opinion faite, mais avait l'air de. la laisser former par la discussion.
Quant aux grands objets de politique, il en éludait souvent l'examen en détournant la conversation sur des sujets variés ou particuliers à chacun ; à l'occasion de la guerre, il parlait de voyages; a propos d'intérêt diplomatique, il citait les mœurs ou faisait des questions sur des localités du pays dont il s'agissait; si l'on examinait l'état de l'intérieur, il appuyait sur quelques détails d'agriculture ou d'industrie; il questionnait Roland sur ses ouvrages, Dumouriez sur ses anecdotes, et ainsi du reste : le conseil n'était plus qu'un café où l'on s'amusait à des bavardises ; il n'y avait point de registre de ses délibérations, ni de secrétaire pour les tenir; on sortaitde là au bout de trois
ou quatre heures de, séance, sans avoir rien fait que quelques signatures, et c'était ainsi trois fois par semaine. « Mais c'est pitoyable? m'écriais-je impatientée, lorsqu'au retour je demandais à Roland ce qui s'était passé. Vous êtes tous d'assez bonne humeur parce que vous n'éprouvez *)oint de tracasseries, que vous recevez même des honnêtetés; vous avez l'air de faîre chacun dans votre département à peu près Ce que vous voulez; j'ai peur que vous ne oyez joués. — Mais cependant les affaires •ont. — Oui, et le temps se perd ; car dans le i orrent de celles qui vous entraînent, j'aimerais mieux que vous employassiez trois heures à méditer solitairement sur les grandes combinaisons, que de les dépenser en causeries inutiles. »
Lesenmmis faisaient leurs dispositions; il •wait bien fallu déclarer la guerre, parti surlejuel on discuta vivement, et que le roi ne parut prendre qu'avec une extrême répugnance; il en avait retard* beaucoup la décision, et ne sembla vaincu que par l'opinion déjà connue de la majorité de l'Assemblée et l'unanimité de son conseil. Bientôt la continuation ou la multiplicité des troubles religieux contre lesquels le ministre de l'intérieur sollicitait depuis longtemps des mesures répressives, obligèrent de les prendre. D'autre part, la marche audacieuse des troupes étrangères devenant menaçante et redoutable, avait inspiré au ministre de la guerre
l'idée d'une disposition que l'Assemblée saisit avec enthousiasme et décréta sur-le-champ.
Il est très vrai que ces deux décrets, l'un pour la formation d'un camp de vingt mille hommes au-dessus de Paris, l'autre concernant les prêtres, étaient véritablement décisifs; la cour y vit le renversement de ses secrètes trahisons : les révoltes particulières, à l'aide du fanatisme, et les progrès des ennemis qu'elle favorisait. Le roi était trop décidé à refuser sa sanction, pour se presser d'avouer sa détermination ; il trouva divers prétextes, à l'aide desquels il éluda durant plus de quinze jours. La discussion s'était ouverte plusieurs fois sur cet article; Roland et Servan insistaient avec vigueur, parce que chacun sentait l'importance et la nécessité de la loi pour le département dont il était chargé; l'intérêt général était évident pour tous, et les six ministres n'avaient qu'un avis à cet égard. Sur ces entrefaites, Dumouriez, dont le roi fêtait la gaillardise et que ses mœurs rendaient moins étranger à la cour, fut appelé plusieurs fois chez la reine ; il avait à venger un petit déplaisir, et à se débarrasser de collègues dont l'austérité ne convenait guère à son allure: il entra dans les arrangements dont on ne tarda pas de voir l'effet.
Je me sentais une sorte d'agitation difficile à peindre; séduite par la révolution, persuadée qu'avec tous ses vices il fallait pourtant faire marcher la Constitution, pénétrée du désir de
voir prospérer mon pays, la tourmente des affaires publiques me donnait une fièvre morale qui ne me laissait pas de relâche. Les délais du roi démontraient sa fausseté ; Roland avait achevé de s'en convaincre : il n'y avait donc plus qu'une résolution à prendre pour un ministre honnête homme; c'était de quitter sa place si le roi s'obstinait à refuser des mesures nécessaires au salut de l'empire.
Cette démarche pure et simple eût pu suffire peut-être à la conscience d'un homme timide; mais il ne s'agit pas seulement pour un citoyen dévoué, de renoncer au poste où le bien n'est plus possible à faire ; il doit le dire avec énergie pour éclairer sur les maux publics, afin que sa retraite même soit utile. Nous avions déjà gémi, Roland et moi, de la faiblesse de ses collègues Les lenteurs du roi qui nous avaient fait imaginer qu'il serait d'un grand effet de lui adresser collectivement une lettre, qui exposât toutes les raisons déjà énoncées au conseil, mais dont l'expression écrite, signée de tous les ministres, avec la demande de leur démission, si Sa Majesté croyait ne pas devoir agréer leurs représentations, forcerait la main au roi ou 1^ mettrait à découvert aux yeux de la France. J'avais esquissé la lettre, après en avoir arrêté ies bases avec Roland qui la proposa à ses collègues ; tous approuvaient l'idée, mais sur l'exécution la plupart différaient; Clavières ne voulait point de telle phrase, Duranthon
voulait temporiser; Lacoste n'était pas pressé de mettre ga signature : comme les mesures de ce genre doivent être l'effet d'un piom,.i aperçu et d'un sentiment vif, le peu de succès de la première tentative nous avertit de ne pas la réitérer. (1 fallait donc se réduire à une démarche isolée : et puisque le conseil n'avait pas assez de caractère pour se prononcer avec ensemble, il convenait à l'homme qui se sentait au-dessus des événements de prendre à mi seul le rôle que ce corps aurait dû remplir; il n'était plus question de donner de démission, mais de mériter d'être renvoyé; de dire : Faites cela ou nous nous retirons, mais d'avertir que tout était perdu si telle conduite n'était adoptée.
Je fis la fameuse lettre.
Je m'arrête ici un moment pour éclairer les doutes et tixer l'opinion de beaucoup de personnes dont la plupart ne m'attribuent quelque mérite que pour Fôter. à mon mari, et dont plusieurs autres me supposent avoir eu dans les affaires un genre d'influence qui n'est pas le mien. L'habitude et le goût de la vie studieuse m'ont fait partager les travaux de mon mari tant qu'il a été simple particulier; j'écrivais avec lui, comme j'y mangeais, parce que l'un m'était presque aussi naturel que l'autre, et que n'existant que pour son bonheur, je me consacrais à ce qui lui faisait le plus de plaisir. îl décrivait des arts, j'en décrivais aussi, quoi-
qu'ils m'ennuyassent; il aimait l'érjdition, nous faisions des recherches; i! se délassait à envoyer quelque morceau littéraire à une académie, nous le travaillions de concert ou séparément, pour comparer ensuite et préférer le meilleur ou refondre les deux; il aurait fait des homélies, que j'en aurais composé. Il devint ministre ; je ne me mêlai point de l'administration : mais s'agissait-il d'une circulaire, d'une instruction, d'un écrit public et important, nous en conférions suivant la confiance dont nous avions l'usage; et pénétrée de ses idées, nourrie des miennes, je prenais la plume que j'avais plus que le temps de conduire. Ayant tous deux les mêmes principes et un même esprit, nous finissions par nous accorder sur le mode, et mon mari n'avait rien à peidre en passant par mes mains. Je ne pouvais rien exprimer, en fait de justice et de raison, qu'il ne fût capable de réaliser ou de soutenir par son caractère et sa conduite, et je peignais nieux qu'il n'aurait dit ce qu'il avait exécuté )U pouvait promettre de faire. Roland sans noi n'eût pas été moins bon administrateur; son activité, son savoir, sont bien à lui, comme a probité; avec moi il a produit plus de sensation, parce que je mettais dans ses écrits ce nélange de force et de douceur, l'autorité de
1a raison et de charmes du sentiment qui n'ap- )artiennent peut-être qu'à une femme sensible louée d'une tête saine. Je faisais avec délices
ces morceaux que je jugeais devoir être utiles, et j'y trouvais plus de plaisir que si j'en eusse été connue pour l'auteur. Je suis avide de bonheur; je l'attache au bien que je fais, et je n'ai pas même besoin de gloire; je ne vois dans ce monde de rôle qui me convienne que celui de la Providence. Je permets aux malins de regarder cet aveu comme une impeninence, car ildoit y ressembler ; mais ceux qui me connaissent n'y verront rien que de sincère comme moi-même.
Je reviens à la lettre qui fut tracée d'un trait, •\omnie à peu près tout ce que je faisais de ce genre; car sentir la nécessité, la convenance d'une chose, concevoir son bon effet, désirer de le produire, et jeter au moule l'objet dont cet effet devait résulter, n'étaient pour moi qu'une opération. Il était présent dans le cabinet de mon mari, ce Pache qui dans la même année lit calomnier Roland et nous fait poursuivre aujourd'hui comme ennemis de la liberté, lorsque nous lûmes entre nous cette lettre. « C'est une démarche bien hardie! disait alors cet hypocrite que je prenais pour un sage. — Hardie ! sans doute, mais elle est juste Btnécessaire; qu'imj.orte le reste? »
Roiand se rend au conseil, le 40 juin, avec sa lettre dans sa poche, dans le dessein de la lire hautement devant ses collègues et de la déposer ensuite entre les mains de Sa Majesté. On ouvre la discussion sur la sanction des deu*
décrets . le roi !a suspend, en disant à ses ministres qu'ils aient à lui remettre chacun au conseil suivant leur opinion écrite. Roland pouvait remettre la sienne sur l'heure ; il crut, d'après ce qui venait d'être dit, devoir attendre par une sorte d'égard pour ses collègues; mais de retour chez lui, nous trouvâmes qu'il ne pouvait mieux faire que d'expédier sur-le-champ sa missive à laquelle il ajouta quatre lignes d'envoi.
Le lendemain, à huit heures du soir, je vois arriver dans mon appartement Servan, d'un air radieux. « Félicitez-moi, me dit-il, je suis chassé. — le suis bien piquée, répliquai-je, que vous ayez le premier cet honneur; mais j'espère qu'il ne tardera pas d'être décerné à mon mari. « Servan me raconta qu'ayant été le matin chez le roi pour quelque affaire, il avait voulu l'entretenir du camp; que le roi témoignant beaucoup de mauvaise humeur, avait fini par lui tourner le dos, et qu'à l'instant Dumouriez venait de sa part lui demander le portefeuille dont il allait être chargé. » Dumouriez? cette conduite m'étonne peu, mais elle est infâme; les autres ministres dans ce cas ne devraient pas attendre leur renvoi; il leur conviendrait d'écrire au roi qu'ils ne peuvent plus s'asseoir au conseil avec Dumouriez : il faut les envoyer chercher pour en conférer. »
Clavières seulement et Duranthon arrivent; ces gens-là ne surent jamais prendre un parti
décidé; il fut convenu qu'ils reviendraient k lendemain à huit heures du matin, après y avoir réfléchi, et que Roland leur tiendrait prête une •ettre qu'ils pussent tous signer; il leur fit part de celle qu'il avait envoyée le matin, et dont il attendait pour réponse un traitement pareil à celui de Servan. Je ne sais si d'après cela même ces messieurs, qui aimaient leur place , n'imaginèrent pas que les deux ministres qui avaient le plus insisté pour les décrets, seraient les seuls sacrifiés et qu'il ne fallait point encourir légèrement le même sort; mais le lendemain ils ne trouvèrent pas bon d'écrire, et jugèrent préférable d'aller en personne parler au roi s mesure qui n'avait pas le sens commun; car, lorsqu'il s'agit d'exprimer des vérités fortes ou desagréables à une personne qui par sa place a droit à beaucoup d'égards, il est plus avantageux de le faire par écrit. Roland qui avait rempli sa tâche ne pouvait plus que se ranger avec eux pour cette circonstance ; ils se rendirent chez Lacoste dans le dessein de lui proposer de se joindre à eux; Lacoste incertain paraissait balancer, lorsqu'un message du roi vint apporter à Duranthon l'ordre d'aller surle-champ et seul au château. « Nous irons vous attendre chez vous, dirent Roland etClavières. » Ils étaient à peine arrivés à l'hôtel de la Justice, que Duranthon revient , la mine allongée, l'air hypocrite, tirant lentement de chacune de ses poches ce qu'on appelait une ïettre de cachet
qui portait le congé de ses deux collègues. « Vous nous faites bien attendre notre liberté, » lui dit RoJana en riant; et prenant le billet : « C'est elle effectivement. »
Il revient *;hez lui, et m'apporte cette nouvelle bien prévue. « n reste une chose à faire, dis-je avec vivacité; c'est d'être le premier à la mander à l'Assemblée, en lui envoyant copie de la lettre au roi, qui doit en être la cause. » Cette idée lui sourit beaucoup ; je la caressais complaisamment et nous la mîmes sur-le-champ à exécution. Je sentais tout l'effet qui pouvait en résulter, et je ne me trompai pas; le double but était rempli; X utilité et la gloire suivaient la retraite de mon mari : je n'avais pas été fière de son entrée au ministère; je le fus de sa sortie.
J'ai dit que Dumouriez avait eu un petit déplaisir à venger, en se liguant avec la cour contre ses collègues; voici ce dont il était résulté.
Dumouriez avait choisi pour son principal agent, et nommé directeur général du département aes affaires étrangères. Bonnecarrère décore de la croix de Saint-Louis que Dumouriez ui avait f.itdonner, bel homme, ayantla répuation et les mœurs d'un intrigant. Je l'ai vu ine seule fois, que Dumouriez l'amena dîner
chez moi; et son extérieur agréable ne me séduisit cas plus que celui de Héraut de Se chelles. « Tous ces beaux garçons, disais-je à un ami, me semblent de pauvres patriotes; ils ont l'air de trop s'aimer eux-mêmes pour ne pas se préférer à la chose publique, et je n'échappe jamais à la tentation de rabattre leur suffisance, en ne paraissant pas voir le mérite dont ils tirent le plus de vanité. »
J'ai plus d'une fois entendu des hommes graves , des députés , de ces originaux qui croient à l'honnêteté et qu'on déclare infâmes aujourd'hui à cause de cela, je les ai entendus gémir du choix qu'avait fait Dumourïez; trouver que les ministres patriotes ne sauraient mettre dans leurs choix trop de sévérité pour assurer la liberté par la gestion la plus intacte dans toutes les parties de l'administration. Je sais qu'il y eut de douces remontrances faites à Dumouriez, qui s'excusa sur l'intelligence et les talents de Bonnecarrère dont on ne peut nier l'esprit, les ressources et la souplesse ; mais le bruit se répandit d'une affaire ménagée par Bonnecarrère, pour laquelle il y avait eu de déposées chez un notaire cent mille livres dont Mme de Beauvert devait avoir sa part : c'était la maîtresse de Dumouriez, femme galante, sœur de Rivarol, entourée de la puante aristocratie de gens sans mœurs. J'ai oublié l'affaire et les personnes; mais les noms, les temps, les particularités furent connus, avérés.
On arrêta de parler sérieusement à Dumouriez, pour l'engager à renvoyer Bonnecarrère et à conserver ou revêtir une décence faute de laquelle il ne pouvait rester dans le ministère sans nuire à la bonne cause. Gensonné, qui connaissait particulièrement Dumouriez, et Brissot, à qui les torts de Bonnecarrère avaient été dénoncés, arrêtèrent de lui parler chez Roland, en sa présence et celle de trois ou quatre autres personnes , ses collègues ou députés. Effectivement, après avoir dîné chez moi, retirés dans le cabinet que j'habitais ordinairement, on fit à Dumouriez l'exposé des griefs et les observations en conséquence. Roland, avec la gravité de son âge et de son caractère, se permit d'insister sur la chose, comme intéressant tout le ministère. Rien n'était moins à l'usage de Dumouriez que cette exactitude et l'air de la remontrance : il voulut échapper par un ton léger; puis se trouvant pressé parles raisons il témoigna de l'humeur et se retira mécontent. De cet instant, il cessa de voir les députés, et ne paraissait pas satisfait de les rencontrer chez moi. Il y vint moins souvent. Réfléchissant sur cette conduite, je dis à Roland que, sans me connaître en intrigue, je croyais que dans les règles du monde l'heure devait être venue de perdre Dumouriez, si l'on voulait éviter d'être renversé par lui. « Je sais bien, ajoutai-je, que tu ne saurais t'abaisser à pareil jeu; mais il est pourtant vrai que Dumouriez
doit chercher à se défaire de ceux dont la censure l'a blessé. Quand on se mêle de prêcher et qu'on l'a fait inutilement, il faut punir ou s'attendre à être molesté. »
Dumouriez, qui aimait Bonnecarrère , le fit confident de ce dont il était l'objet : celui-ci masqua l'affaire qu'on lui reprochait; il avait d'ailleurs quelque accès chez la reine, par des femmes avec lesquelles il était lié ; on intrigua : les fameux décrets survinrent; et quoique Dumouriez fût d'avis de la sanction, il sut se ménager à la cour et servit au départ de ses collègues, soit en proposant des successeurs, soit en acceptant le ministère de la guerre, qu'au reste il ne garda pas longtemps; car la cour, qui avait été bien aise de le conserver d'abord pour ne pas paraître renvoyer tous les ministres dits patriotes, s'en défit bientôt après; mais il était trop habile pour ne pas éviter une entière disgrâce, et obtint de l'emploi à l'armée suivant son grade.
Les patriotes mêmes imaginèrent qu'il fallait tirer parti de ses talents, et qu'on pouvait espérer qu'il en ferait un bon usage dans la carrière militaire. L'un des plus grands embarras du gouvernement après le 1 0 août était le choix des sujets, notamment pour cette partie. L'ancien régime n'avait admis que des nobles pour officiers; le savoir ou l'expérience était concentré dans leur ordre; le peuple les voyait avec inquiétude chargés de la direction des
forces destinées à maintenir une constitution qui leur était contraire : frappé de ce contraste, il ne pouvait avec les hommes éclairés juger les raisons de confiance fondées sur le caractère de celui-ci, les passions de celui-là, les prh> cipes de tel autre, et ainsi du reste. Les flatteurs du peuple exagéraient ses craintes, excitaient sa défiance; éternels dénonciateurs, ils se font les ennemis de tous les hommes en place, pour s'établir dans celle qui convient à leur ambition : c'est la marche de tous les agitateurs, depuis Hippon, le harangueur de Syracuse, jusqu'à Robespierre, le bavard parisien. Roland, rappelé au ministère, crut devoir à l'intérêt public et aux circonstances de faire disparaître l'opposition qui devait se trouver entre lui et Dumouriez, puisqu'ils avaient ensemble, chacun à leur manière, à servir la République. « Les chances politiques, lui écrivitil, sont aussi variées que celles de la guerre; je me retrouve au conseil, vous êtes à la tête des armées; vous avez à effacer les torts de votre ministère, et à parcourir le plus beau champ pour votre gloire! Vous fûtes entraîné dans une intrigue qui vous fit desservir vos collègues, ^t vous avez été à votre tour joué par la cour même avec laquelle vous aviez voulu vous ménager. Mais vous ressemblez un peu à ces preux chevaliers qui faisaient parfois de petites scélératesses dont ils étaient les premiers à rire, et qui ne savaient pas moins se
battre en désespérés quand il s'agissait de l'honneur. Il faut convenir que si ce caractère ne s'accorde pas très bien avec l'austérité républicaine, il est une suite des mœurs dont nous n'avons pu nous défaire encore, et qu'il faudra bien vous pardonner si vous remportez des victoires. Vous me trouverez dans le conseil toujours prêt à seconder vos entreprises tant qu'elles auront le bien public pour objet, je ne connais point d'affections particulières quand il est question de le servir, et je vous chérirai comme l'un des sauveurs de ma patrie, si vous vous dévouez sincèrement à sa défense. » Dumouriez répondit fort bien, et se battit de même. Il repoussa les Prussiens; je me souviens qu'à cette époque il y eut quelque espérance de les détacher de la ligue et quelques pourparlers à ce sujet; mais ils n'eurent pas de suite. Il vint à Paris, après que les ennemis eurent évacué notre territoire, pour préparer les opérations de la Belgique; Roland le vit au conseil ; je le reçus à dîner chez moi une seule fois avec beaucoup d'autres personnes. Quand il entra dans mon appartement, il avait l'air un peu embarrassé et vint m'offrir assez gauchement pour un homme aussi dégagé un charmant bouquet qu'il tenait à la main. Je souris, en lui disant que la fortune faisait de plaisants tours, et qu'il ne s'était pas attendu sans doute qu'elle me mît dans le cas de le recevoir de nouveau dans ce même hôtel; mais que les
fleurs n'en seyaient pas moins bien au vainqueur des Prussiens, et que je les recevais de sa main avec plaisir. Il se proposait d'aller après dîner à l'Opéra, c'était encore un reste de l'ancienne folie des généraux d'aller se montrer au spectacle et chercher des couronnes de théâtre, lorsqu'ils avaient remporté quelque avantage.
Une personne me demanda si je ne comptais point y aller; j'évitai de répondre, parce qu'il ne convenait ni à mon caractère ni à mes mœurs d'y paraître avec Dumouriez. Mais après que la compagnie fut partie, je proposai à Vergniaux de m'y accompagner dans ma loge avec ma fille. Nous nous y rendîmes. L'ouvreuse de loges, étonnée, me dit que la loge du ministre était occupée. « Cela n'est pas possible, » lui dis-je. On n'y entrait que sur des billets signés de lui, et je n'en avais donné à personne. « Mais c'est le ministre qui a voulu entrer.
— Non, ce n'est pas lui; ouvrez-moi, je verrai qui c'est. » Trois ou quatre sans-culottes, en forme de spadassins, étaient à la porte. « On n'ouvre pas, s'écrièrent-ils, le ministre est là.
— Je ne puis me dispenser d'ouvrir, » répond la femme qui dans l'instant ouvre effectivement 3a porte. J'aperçois la grosse figure de Danton, celle de Fabre et trois ou quatre femmes de mauvaise tournure. Le spectacle était commencé; ils fixaient le théâtre; Danton s'inclinait sur lu loge voisine pour causer avec Du-
mouriez que je reconnus, le tout d'un clin (l'œil, sans que personne de la loge m'eût vue. Je me retirai subitement, en poussant la porte. « "Véritablement, dis-je à l'ouvreuse, c'est un cidevant ministre de la justice, à qui j'aime mieux laisser le fruit d'une impertinence que* de me compromettre avec lui; je n'ai que faire ici. » Et je me retirai, jugeant au reste que la sottise de Danton me sauvait de l'inconvénient que j'avais voulu éviter de paraître avec Dumouriez, puisqu'il se serait trouvé si près de moi.
J'ai su que Danton et Fabre n'avaient cessé de l'accompagner à tous les autres spectacles où il avait eu la faiblesse de se montrer; quant à moi je ne l'ai jamais revu : voilà où se sont bornées nos relations avec un homme dont on a voulu nous supposer complices lors de sa trahison. Dumouriez est actif, vigilant, spirituel et brave, fait pour la guerre et pour l'intrigue. Habile officier, il était, au jugement même de ses jaloux collègues, le seul d'entre eux qui fût en état de bien conduire une grande armée ; adroit courtisan, il convenait mieux par son caractère et son immoralité à l'ancienne cour qu'au nouveau régime. Avec des vues étendues, toute la hardiesse nécessaire pour les suivre, il est capable de concevoir de grands plans et ne manque pas de moyens de les mettre à exécution; mais il n'a point assez de caractère pour son esprit; l'impatience et l'impétuosité le rendent indiscret ou précipité . il
ourdit bien une trame ; il ne sait pas longtemps cacher son but ; il lui fallait une tête plus froide pour devenir chef de parti.
Je suis persuadée que Dumouriez n'était pas allé dans la Belgique avec l'intention de trahir ; il aurait servi la République comme un roi, pourvu qu'il eût trouvé la gloire et son profit; mais les mauvais décrets rendus par la Convention, l'affreuse conduite de ses commissaires. les sottises du pouvoir exécutif gâtant notre cause dans ce pays, et la tournure des affaires préparant un bouleversement général, il eut l'idée d'en changer le cours et se perdit dans ses combinaisons, faute de prudence et de maturité. Dumouriez doit être fort aimable dans les orgies d'hommes et pour les femmes qui ont peu de mœurs ; il paraît encore avoir la pétulance de la jeunesse et toute la gaieté d'une imagination vive et libre; aussi sa politesse a-t-elle quelque chose de contraint avec les femmes réservées. Il divertissait le roi au conseil par les contes les plus extravagants dont ses graves collègues ne pouvaient s'empêcher de rire, et il les entremêlait parfois de vérités hardies et bien appliquées. Quelle différence de cet homme, tout vicieux qu'il soit, avec Luckner qui fit quelque temps l'espoir de la France ! Je n'ai jamais rien vu de si médiocre. C'est un vieux soldat demi-abruti, sans esprit, sans caractère, véritable fantôme que purent conduire les premiers marmousets, et qui à la faveur d'un
mauvais langage, du goût du vin, de quelques jurements et d'une certaine intrépidité, aequé rait de la popularité dans les armées, parmi des machines stipendiées toujours dupes de qui les frappe sur l'épaule, les tutoie et les fait quelquefois punir. Je l'eus à dîner chez moi lors du premier ministère de Roland, et je l'entretins ou fus présente à sa conversation durant quatre ou cinq heures. 0 mon pauvre pays ! disais-je le lendemain à Guadet, qui me demandait comment j'avais trouvé Luckner, vous êtes donc perdu, puisqu'il faut aller chercher hors de votre sein un pareil être pour lui confier vos destinées !
Je ne me connais nullement en tactique, et Luckner pouvait fort bien entendre celle de son métier; mais je sais d'autre part qu'on ne peut être un grand capitaine sans raisonnement et sans esprit.
La chose qui m'ait le plus surprise depuis que l'élévation de mon mari m'eut donné la faculté de connaître beaucoup de personnes, et particulièrement celles employées pour les grandes affaires, c'est l'universelle médiocrité; elle passe tout ce que l'imagination peut se représenter, et cela dans tous les degrés, depuis le commis qui n'a besoin que d'un esprit juste pour bien saisir une question, de méthode pour la traiter, d'un peu de style pour rédiger des lettres, jusqu'au ministre chargé du gouvernement, au militaire qui doit commander les
armées, et à l'ambassadeur fait pour négocier Jamais sans cette expérience je n'aurais cru mon espère si pauvre. Ce n'est aussi que de cette époque que j'ai pris de l'assurance; jusque-là j'étais modeste comme une pensionnaire de couvent; je supposais toujours que les gens plus décidés que moi étaient aussi plus habiles. Vraiment ! je ne m'étonne pas que l'on m'aimait beaucoup ; on sentait bien que je valais quelque chose, et cependant je faisais de bonne foi les honneurs à l'amour-propre d'autrui.
Dans cette pénurie de sujets, la révolution ayant fait successivement éloigner ceux que leur naissance d'abord, leur fortune ensuite. leur éducation et les circonstances rendaient supérieurs au grand nombre par un peu plus de culture, il n'est pas étonnant que nous soyons successivement tombés dans les mains de la plus crasse ignorance et de la plus honteuse incapacité. Il y a encore bien des degrés depuis Degrave jusqu'à Bouchotte. Le premier était un petit homme que la nature avait fait doux, à qui ses préjugés inspiraient de la fierté, que son cœur sollicitait d'être aimable, et qui faute d'esprit pour les concilier finissait par n'être rien. Je crois le voir encore, marchant sur les talons, le coude relevé, la lête haute, ne montrant souvent que le blanc de ses grands yeux bleus qu'il ne pouvait tenir éveillés après dîner qu'à l'aide de deux ou trois tasses de café; parlant peu comme par discrétion, mais pour
éviter de se compromettre, s'inquiétant véritablement de ses devoirs et perdant la tête dans leur multiplicité; aussi finit-il par abandonner une place qu'il sentait au-dessus de ses forces. Je ne veux rien dire de Bouchotte^ un idiot se peint en trois syllabes ; mais ses fautes sont innumérables.
J'ai dit ailleurs ce qu'était Servan ; brave militaire, excellent citoyen, homme éclairé, il manquait du caractère nécessaire dans les dernières circonstances, mais il avait encore un degré de mérite rare à trouver, etl'on serait trop heureux d'avoir beaucoup d'hommes de cette trempe. Clavière, avec de l'esprit et ce caractère difficile ordinaire chez les hommes qui vivant fréquemment dans leur cabinet s'y forment des opinions qu'ils défendent avec opiniâtreté, ne manque ni de lumières, ni de philosophie; mais les habitudes financières ont un peu resserré son âme. Le calcul de l'argent gâte toujours les plus heureux naturels ; il est impossible de ne pas attacher beaucoup de prix à ce dont on s'occupe journellement ; un banquier peut être un homme habile et instruit, mais le désintéressement d'Aristide ne sera jamais sa vertu. Clavière est très laborieux, facile à conduire pour ceux qui savent le prendre, insupportable à vivre pour quiconque partage son obstination dans la dispute ; mauvais juge des hommes dont il n'étudie jamais qu'une partie, i'inteiligence, sans examiner leur carac-
tère, leurs intérêts et leurs passions ; timide au conseil ou quelquefois emporté ; enfin, meilleur administrateur que grand ministre.
Je n'ai jamais bien compris ce qui avait pu faire estimer Duranthon capable d'entrer au ministère, si ce n'est l'idée du peu de facultés nécessaires pour remplir celui de la justice. Lourd, paresseux, vain et parleur, timide et borné, ce n'était véritablement qu'une vieille femme. La réputation d'intégrité, ces mœurs réservées d'un avocat décent, quelques témoignages d'attaehement pour la révolution, et le ton d'un homme honnête, avec l'âge de l'expérience, lui servirent probablement de recommandation ; il n'a pas même eu le talent de se retirer à propos, le seul qui eût pu lui acquérir quelque gloire. Lorsque je considère quels ont été ses successeurs, je me fâche moins contre ceux qui l'avaient jugé digne de laplace, mais je me demande où il faut chercher des hommes propres à gouverner ?
Lacoste avait les connaissances matérielles, 'habitude laborieuse et l'insignifiance d'un commis; longtemps employé dans les bureaux de la marine, on le jugea bon à devenir ministre de ce département, dans lequel il ne fit point de sottise. Mais il manquait des vuesetde l'activité qui doivent caractériser l'administrateur d'une grande partie, et dont les circonstances faisaient sentir le besoin ; il a fallu l'impéritie de Monge pour offrir un objet de
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comparaison qui lui fût avantageux. Licoste sous une figure presque timide cachait un penchant à la colère, qui dans la contradiction dégénérait en emportements risibles.
Telle était la composition du ministère la première fois que Roland en fit partie. Il régna d'abord une grande union apparente entre tous ces membres du conseil; je crois bien que tous voulaient de bonne foi la constitution, avec plus ou moins de regard à son propre intérêt de la part de plusieurs. Ils se réunissaient à dîner chez l'un d'eux les jours de conseil ; je lesavais chez moi toutes les semaines ; quelques-uns des députés de leur connaissance s'y trouvaient, et l'on s'y entretenait des affaires avec le désir commun de les faire marcher. Ce fut un beau temps, en le rapprochant de selui qui lui a succédé 1