‹ Mémoires de MoléChapitre 10 sur 85 · DISCOURS · texte numérisé non relu

DISCOURS

Prononcé par Mole ^ le jour de la clôture ^ en lyyS^, e/z présence de Voltaire.

Messieurs, L'usage de vous adresser un discours à la clôture du théâtre, fut sans doute établi par le sentiment de la plus respectueuse recon-

naissance. 11 n'est ancune fie nos représentations où, après nn travail diffieile et réfléchi , si nous avons atteint l'unique but de nos études, le l)onlieur devons plaire, nous n'en recevions la récompense la plus flatteuse. Celui qui, à la fin de l'année, osa le premier venir vous entretenir de vos bontés pour lui , pour ses camarades , et vous en rendre grâce au nom de tous, nous a tracé une route que nous aurions ouverte à nos successeurs; et l'inslant de plus que vous voulez bien donner à recevoir l'hommage que nous vous devons , est encore une faveur qui nous rend plus présente la bonté qui vous caractérise.

Pour moins abuser de vos momens , Messieurs , on a ensuite cherché à rendre ces témoignages respectueux de notre sensibilité plus intéressans pour vous, en y joignant quelques réflexions sur les ouvrages nouveaux donnés dans le courant de l'année. Vous entretenir du résultat de vos jugemens sur les nouveautés , c'était , pour ainsi dire , pénétrer indiscrètement dans le secret de vos opinions particulières ; il est si rare qu'un ouvrage dramatique réunisse tous les suffrages, que, même en répétant le cri le plus général , c'était ouvrir le champ à des récriminations fâcheuses;

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cl, (le plus, dans l'emimoiMlion des pièces jouées d'une clôture à l'autre, nommer ou passer sous silence celles qui n'avaient pas eu le bonheur d'être adoptées, c'était réveiller dans leur auteur le souvenir d'un instant pénible, et nuire aux progrès d'un art dans lequel les chutes mêmes doivent être un objet d'instruction et non de découragement.

Nous ne courons point cette année le hasard de voir se partager les opinions sur les trois événemens que je vais vous rappeler; mais lorsque j'ai à vous entretenir du grand Corneille et du grand homme qui vous rassemble aujourd'hui; lorsqu'en articulant ces noms fameux, je retrace à votre mémoire les tableaux sublimes qu'ils ont confiés à nos talens, je me sens intimider. A qui vais-je en parler? A vous. Messieurs, qui nous instruisez à en rendre les expressions plus vraies , les couleurs plus vives; vous en qui le célèbre Lekain en a si profondément imprimé les caractères; vous. Messieurs, qui, à tous les titres, regrettez en lui le moteur entraînant de vos transports, si souvent et si rapidement exprimés. Il n'est plus. Messieurs, rien n'en reste; ce tragédien profond, terrible et véhément, dont la cendre fume encore, est a présent,

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pour tout spectateur nouveau, perdu dans l'idée va^ue du talent que vous-mêmes, Messieurs, vous vous faites des talens des Roscius et des Baron. Dans tous les genres autres que celui du théâtre, les découvertes heureuses d'un homme de génie sont autant de pas vers la plus grande perfection de l'art qu'il enrichit; et la toile, le marbre ou tel autre dépositaire de ses productions, lui répond au moins pour l'avenir de l'espèce de gloire que le public appréciateur dispense toujours avec justice et proportion , aux hommes nés pour s'attirer quelques distinctions parmi leurs semblables. Ici , Messieurs, tout n'est qu'un éclair : les préparations sont longues, et si les premières masses d'un rôle ont été bien posées, si l'acteur chargé de lui donner la vie théâtrale a bien saisi l'esprit créateur qui l'a placé dans son ensemble , si la disposition du moment est heureuse, le succès est rapide , mais n'assure point pour le lendemain les beautés de la veille ; l'heure nous commande, et tout autre artiste la choisit; les instans de la faiblesse sont cachés dans l'ombre du mystère, et le public n'est dans aucun art, comme dans celui du théâtre, le confident des impuissances momentanées qui peuvent

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produire le ridicule à la place du sublime auquel ou doit aspirer. Cet éclair de succès qui jeta sur nous uu jour favorable, disparaît à cbaquc représentation , et ce n'est qu'en renouvelant nos efforts pour en rétablir la lumière , que nous pouvons perpétuer vos suffrages. Que ceux qui se seront voués à ce talent ingrat et basardeux se bâtent de les mériter, qu'ils eu jouissent et profitent des J

niomens. Lekain joue Vendôme , Lekain 1

meurt ; tout s'anéantit avec lui , et ses longs travaux , ses réflexions , ses talens , sont autant ravis à vos plaisirs que dérobés à l'instruction des jeunes élèves assez malbeureux pour se laisser éblouir par l'éclat apparent d'un art dégradé cbez cette nation seule, où le tbéàtre est tout à la fois l'école du génie, du goût, de l'honneur et de la vertu. Qu'ils soient au moins justifiés par le succès, et connaissent à quels titres cet acteur immortel , dont longtemps on répétera le nom , a mérité sa célébrité. Je ne compterai point au nombre de ses qualités acquises, cette heureuse proportion dans tous ses mouvemens , etc.

( Ici un éloge Se Lekain que l'on verra d'une manière plus étendue datis la notice de Mole sur ce grand tragédien. )

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Mais il nie reste à fixer votre idée sur d'autres objets. Permettez, Messieurs, que je la etourne de cette perte irréparable , et que j'ose ni'entretenir de vous avec vous-mêmes ; soutTrez que je rappelle au public assemblé combien il a le droit de s'enorgueillir du juste sentiment qui Tenflamme au seul souvenir d'un grand homme. Avec quelle afïluence Paris est accouru a une représentation donnée au profit d'un descendant du grand Corneille , de ce créateur du théâtre français, qui, du néant dont il l'a tiré, l'éleva du seul vol de son génie au plus haut degré de gloire , en fit l'objet de l'étonnement et de l'admiration de l'Europe , et rendit tellement inébranlables les premiers fondemens qu'il en jeta, qu'ils ne fléchissent point sous le poids de la gloire des hommes immortels qui ont après lui rendu ce monument un des plus célèbres dont la France s'honore ! Ce concours de monde à la représentation de China, cet hommage rendu à la mémoire de Corneille, ces exemples de l'enthousiasme français , sont les aiguillons de rhomme de génie , jaloux de s'attirer la même attention d'un public admirateur du vrai beau , et digne enfin de pro~

noncer pour l'avenir l'immortalité dont il est dépositaire.

C'est ce que vous faites aujourd'hui , Messieurs, du vivant même du digne successeur de Corneille et de Racine; du vivant de cet homme universel que ses concitoyens réclamaient, qu'ils ont retrouvé dans un transport digne d'eux et de lui , et qui , après avoir accumulé les succès et les lauriers, après avoir vu depuis long-temps ses propres ouvrages se disputer entr'eux la palme que l'univers, dans son incertitude, décerne à leur auteur; après avoir rassemblé le public, il y a soixante ans, pour une nouveauté théâtrale digne alors de ses maîtres, vient, soixante années après, vous rassembler pour une nouveauté encore digne de lui. Que vous dirai-je. Messieurs? Après la gloire d'avoir été couronné par vous, quel plus digne hommage à lui rendre que de vous inviter à réunir dans votre pensée, s'il vous 1 était possible dans un instant, toutes les productions de ce génie sublime et inépuisable , depuis OEdipe jusqu'à Irène ! Quelle image. Messieurs! Quel autre champ aussi vaste et aussi fertile en objets dignes de votre admiration; quelle suite de tableaux ajoutés

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