‹ Mémoires de MoléChapitre 38 sur 85 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Un comédien peut-il m>oir trop de feu ?

Il est des acteurs qui en criant et en s'agîlant beaucoup, s'efforcent de remplacer par une chaleur factice le feu naturel qui leur manque. Il en est plusieurs à qui la faiblesse de leur constitution et de leurs organes ne permet pas d'user de cette ressource. Ces der-

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niers,ne pouvant ciitrcprciidrc den imposer à nos sens, se flattent d'en imposer à notre esprit , et ils prennent le parti de soutenir que ley<7^clicz les gens de leur art est plutôt un défaut qu'une perfection.

Les uns sont de faux monnoyeurs qui nous donnent du cuivre pour de l'or : les autres , des fous qui prétendent nous persuader que les frimas sont des beautés de la nature, parce qu'elle couvre de neige pendant la plus grande partie de Tannée le pays qu'ils habitent.

Ne soyons point les dupes de l'artifice des premiers, ni des sopliismes des seconds. Ne prenons point les cris et les contorsions d'un comédien pour de la chaleur, ni la glace d'un autre pour de la sagesse, et, bic^ loin d'imiter certains amateurs du spectacle , qui reconimandent soigneusement aux débutantes dont les succès les intéressent de modéier leur Jeu , annonçons aux personnes de théâtre qu'elles ne peuvent trop en avoir; que plusi^au's d'entre elles n'ont le malheur de déplaire au public que parce que la nature i.e leur a pas accordé cette qualité, on parce que leur timidité les empêche d'en faire usage ; qu'au contraire quelques uns des acteurs qui sont applaudis, jouiraient d'une réputation encore

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plus génfiralo et moins contesléc, s'ils étaient plus animes do cette précieuse flamme qui donne en quelque sorte la vie à l'aclion théâtrale.

On ne révoquera point en doute ces piopositions, lorsqu'on cessera de confondre la véhémence de la déclamation avec \g feu du comédien, et lorsqu'on voudra faire réflexion que \efeu dans une personne de théâtre n'est autre chose que la célérité et la vivacité avec lesquelles toutes les parties qui constituent l'acteur concourent à donner un air de vérité à son action.

Ce principe posé, il est évident qu'on ne peut apporter trop de chaleur au théâtre, puisque l'action ne peut être jamais trop vraie, et que par conséquent l'impression ne peut être jamais trop prompte ni trop vive, et l'expression répondre trop tôt ni trop fidèlement à l'expression.

Vous serez critiqués justement, lorsque votre action ne sera pas convenable au caractère et à la situation du personnage que vous représentez, ou lorsqu'en voulant montrer du Jeu vous ne nous ferez voir que des mouvemens convulsifs, ou entendre que des cris importuns. Mais alors les personnes de goût ,

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bien loin de vous accuser d'avoir trop i\cJeUy se plaindront de ce que vous n'en avez pas assez; comme au lieu de trouver avec le public trop d'esprit à certains auteurs, elles trouvent qu'ils en manquent.

Un auteur dans une comédie prèle le langage d'un bel esprit à un valet ou à une suivante : il met des madrigaux ou des épigrammes dans la bouche d'un acteur agité d'une passion violente , et l'on dit qu'il a trop d'esprit. Il serait plus exact de dire qu'il n'a pas celui de connaître la nature et de l'imiter. En jouant un rôle, vous vous livrez à l'emportement dans des endroits qui n'en demandent pas ; ou si votre emportement n'est pas hors de propos, il n'est pas naturel. Vous tombez dans ces fautes, non par excès, mais par défaut de chaleur. Dès lors vous ne sentez, vous n'exprimez point ce que vous devez sentir et exprimer. Ainsi ce n'est pas du feu, c'est de la déraison et de la maladresse que nous apercevons en vous.

Quelques lecteurs , en accordant que l'action outrée et déplacée ne doit pas être nommée excès de feu y persisteront à soutenir que sur la scène , même dans les cas' où l'on ne sera point répréhensible à ces deux égards.

OU peut se laisser trop emporter par sou ardeur. Sous prelexLe qu'on doit observer une certaine i^uadatlon dans son jeu , ils objecteront que la clialeur de l'action théâtrale ne doit se développer que successivement, et que si dans un instant le comédien met le degré de vivacité qu'il ne doit employer que quelques instans après, on sera en droit de lui reprocher trop de feu dans le premier de ces instans.

Ce raisonnement est moins solide que spécieux, et il a été détruit d'avance par la distinction établie entre la véhémence de l'action et le Jeu de l'acteur. Les connaisseurs souhaitent qu'en plusieurs occasions le comédien ne se livre aux grands mouvemens que par degrés ; mais ils veulent que son Jeu soit toujours égal , parce qu'ils demandent toujours de la célérité et de la vivacité dans le sentiment et dans l'expression.

Et qu'une personne de théâtre, qui a du sentiment, ne se flatte pas de pouvoir se passer de feu. Lorsqu'il ne s'agira que de faire impression sur quelques auditeurs, la première de ces qualités peut suflire. Elle ne suffit pas^ lorsque vous avez dessein d'émouvoir fortement une nombreuse assemblée. En ee cas

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VOUS avez besoin non sciileinciit de feu, mais même de veliémence. L'un et l'aulnî sont au sentiment ce que l'ai^ilation de l'aii est à la flamme. Tandis que celle-ci ecliaufl'e, qu'elle brûle même des objets voisins, elle ne produit aucun eftet sur ceux qui sont éloignes, si un vent impétueux ne l'aide à porter au loin ses ravages.

Un acteur qui manque de sentiment ne passe point pour un comédien ; il n'est regardé que comme un déclamateur. La réputation de celui qui a l'âme sensible, mais qui manque de feu ^ et qui ne sait point être véhément lorsqu'il est nécessaire, sera toujours aussi inférieure à la réputation de l'acteur qui joint la vivacité et l'énergie au sentiment, que le succès de l'orateur chez qui l'éloquence du débit ne répond pas à celle des discours , l'est au succès de l'orateur qui réunit l'un et l'autre de ces avantages.

Je le répète : la véhémence employée mal à propos, ou portée au-delà de toute vraisemblance, est ridicule, et je ne crois pas, comme quelques personnes, qu'avec le commun des spectateurs, pourvu qu'on frappe fort, il n'importe pas qu'on frappe juste. Mais dans les morceaux qui doivent être joués avec

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force, il vaut encore mieux passer un peu le but que de ne pas l'atteindie. La première règle est de remuer l'auditoire, et au théâtre le jeu froid est toujours le plus défectueux. Ce qu'il vous convient d'observer lorsque votre rôle demande que vous sojez véhément, c'est de ne pas abuser tellement de votre voix qu'elle ne puisse vous servir jusqu'à la fin de la pièce. On se moque avec raison d'un athlète qui, précipitant indiscrètement ses pas dès le commencement de la carrière , se met hors d'état de la fournir.

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