CHAPITRE IV
Serait-il avantageux que toutes les personnes de théâtre fussent d une figure distinguée?
Certains spectateurs , moins touchés des plaisu's de l'esprit que de ceux des sens , sont attirés au théâtre par les actrices plutôt que par les pièces. Sensibles uniquement à la figure, ils sont toujours disposés à prendre un visage aimable pour du talent, et ils voudraient que M*"^ Pernelle (i) même eût des appas.
(i) La vieille mère d'Orgon dans la come'die du Tartufe.
Li: COMKIJIKN. I >I
J iOur annoiicc-t-oii une déhulante, ils comuitMicent par (Icmander si clic est jolie, et souvent ils ()iil)liciit de demander si elle est hoiinc comédienne.
Quoique les tbmmes assurent que la (igure est ce qu'elles examinent le moins dans les liommes, cependant un acteur qui n'est pas doué de certains agremens obtient dillicilement leurs suflVages. Les critiques de plusieurs d'entre elles roulent moins sur les imperfections qui regardent l'art que sur celles qui regardent l'extérieur du comédien , et presque toujours son plus ou moins de bonne mine est ce qu'elles ont le mieux remarqué.
Ainsi, du moins sur le Théâtre-Français, si l'on en croit une partie du public, une figure noble et séduisante est absolument nécessaire.
Les juges éclairés ne tombent point dans cette erreur. Ils conviennent qu'il est des rôles qui, comme nous le verrons dans la suite , exigent que la personne de Tacteur ait de quoi plaire. Ils ne nient point que même dans les autres rôles on ait droit de vouloir qu'elle ne déplaise pas. Mais ils prétendent que notre délicatesse sur la régularité des traits et sur l'élégance de la taille, n'est un sentiment raisonnable qu'autant que nous le
\[\2 Ll<: COMI.DIKN.
renfermons dans les I)ornes qu'il doit avoir. On ne peut qu'approuver la répugnance des spectateurs pour les (Jgures clioquantes, mais il est aussi injuste que contraire à nos intérêts et aux convenances du théâtre de ne vouloir admettre sur la scène que des figures d un ordre supérieur.
11 est des défauts corporels qui ne seront jamais tolérés dans un comédien, quoiqu'ils aient pu se rencontrer , et que peut-être même ils se soient rencontrés effectivement dans les personnes dont il emprunte les noms. Une jambe plus courte que l'autre ou une taille difforme n'aurait point empêché le grand Scipion d'être regardé comme le plus illustre des Romains. Cependant l'acteur le plus habile qui aurait l'une de ces imperfections, se ferait sifîler en représentant ce guerrier, et nous ne passerions point au comédien ce que nous aurions passé au héros. Orgon pouvait avoir le visage défiguré par une loupe ou par une large cicatrice. Cependant nous n'accorderions point d'audience à un homme qui se présenterait avec l'un de ces défauts, pour jouer le rôle de l'ami crédule du Tartufe.
Cette contradiction apparente n'en est pas une. Trouvant le sort injuste lorsqu'il donne
I,E COMl'niKIS. i'^^
pourilomcurc à une belle àme im corps défectueux, nous exigeons que le théâtre répare l\ cet égard les fautes de la nature, et qu'il en dissimule les caprices; et la t'agédie nous plaisant principalement par l'air t. '^ grandeur qu'elle prête au genre humain, nous ne voulons point que dans les tableaux qu'elle nous offre, rien fasse diversion à l'admiration qu'elle nous donne pour notre espèce. De même que nous cherchons dans la tragédie des ol?jets qui flattent notre orgueil , nous cherchons dans la comédie des objets qui excitent notre gaîté. Notre intention est traversée , si tandis que le rôle nous divertit , le comédien nous attriste en nous rappelant par ses disgrâces personnelles les accidens auxquels nous sommes sujets.
Que la dîllbrmité n'espère donc pas de nous la même indulgence que le simple défaut d'agrémens. D'un autre côté, que le défaut d'agrémens n'éprouve pas de notre part les mêmes rebuts que la difformité. Soyons sensibles, mais soyons justes. Rendons hommage aux charmes , mais respectons les taleuis. Laissons-nous toucher par une comédienne si elle est jolie; mais quoiqu'elle n'ait pas cet avantage, applaudissons-la si elle est douée
I jf\ r.K COMl'nihA.
de ceux (jui ne craignent poiDl. les oui rages des ans ni des maladies.
liCS agréniens étant plus l'apanage de son sexe que du notre, les femmes sont encore plus obligées d'excuser la privation de ce mérite dans un acteur que nous ne le sommes de la pardonner à une actrice. Elles doivent songer que trop de sévérité sur la figure nous priverait quelquefois de sujets qui ont reçu de la nature des présens beaucoup plus estimables que ceux qu'elle leur a refusés.
Ce n'est point entendre nos intérêts que de demander à tous les acteurs et à toutes les actrices une figure d'un ordre supérieur. Ce n'est pas non plus entendre les convenances du spectacle , et peut - être est-il à souhaiter non seulement que toutes les perfections extérieures ne soient pas également réparties entre les comédiens , mais encore que certains comédiens ne possèdent pas quelques unes de ces perfections.
Des traits réguliers, un air noble doivent sans doute en général nous prévenir favorablement pour une personne de théâtre; mais il est des rôles dans lesquels elle paraîtra raieux placée, si la nature ne lui a pas accordé ces avantages. Je n'ignore pas qu'on
LF. COMFDIKN. I 35
voit, sans être blesse du défaut de vraisemblance , qu'on voit même avec plaisir une jeune beauté se charger d'un personnage de vieille, et un acteur fait pour plaire, représenter un paysan maussade et grossier. Je n'ignore pas que nous allons à la comédie moins pour voir les objets eux-mêmes que pour en voir l'imitation; que quelque sévères que nous soyons sur la conformité que nous exigeons entre l'original et la copie, nous désirons cependant pour l'ordinaire que les comédiens n'aient pas les défauts dont ils entreprennent de nous otTrir l'image ; que souvent la copie nous charme, tandis que l'original nous serait désagréable, et qu'un homme qui se présenterait ivre sur la scène serait mal reçu , même en y jouant un rôle d'ivrogne. Mais il faut distinguer plusieurs sortes de rôles comiques.
Quelques uns nous divertissent par la seule imitation de certains ridicules. Le plaisir que nous font quelques autres nait du contraste qui se trouve, soit entre les prétentions du personnage et les titres sur lesquels il les fonde , soit entre l'effet qu'il devrait produire sur les autres personnages mis avec lui en action, et l'effet qu'il produit sur eux.
rj6 i.K co.MiniKN.
Dans les rôles de la j)remière espèce^ plus l'acteur a les perfections opposées aux défauts que la vérité de la représentation demande qu'il imite, plus nous lui savons gré de nous présenter un portrait fidèle de ces défauts.
Dans les rôles de la seconde espèce , moins l'acteur a les perfections dont se pique le personnage qu'il représente, ou celles qu'attribuent à ce personnage les autres personnages extravagans de la pièce , plus il fait paraître ridicules la folle présomption de l'un et le bizarre jugement des autres , et par conséquent plus il jette de comique dans l'action.
Le rôle d'un homme que l'auteur suppose aspirer mal à propos au titre de beau , excitera moins de risée s'il est joué par un comédien à qui ce titre puisse convenir que s'il l'est par un autre qui ait moins sujet de se louer de la nature. L'erreur d'une dupe qui prend un valet pour un homme de qualité , nous réjouira moins lorsque la bonne mine du valet pourra faire excuser cette erreur que lorsqu'il n'aura rien en lui qui la justifie.
Donc 5 bien loin qu'il soit convenable de n'avoir que des comédiens dont la figure
soit cloganlc et dislinj^uce, il importe à noire plaisir qu'ils ne soient pas tous (ormes sur ee modèle.
Ils ne doivent pas cependant donner trop d'extension à celte maxime. Nous leur permettons de n'avoir pas certaines perfections, et non d'avoir les défauts opposés. Il faut même qu'ils soient exempts de plusieurs défauts sur lesquels nous ne ferions point le procès à des personnes qui ne se destineraient pas à se donner en spectacle.
L'exercice de leur profession suppose de l'esprit et demande des grâces. Nous voulons qiie leur physionomie nous annonce qu'ils possèdent le premier de ces avantages; nous ne voulons point trouver en eux un extérieur incompatible avec le second.
On désire que tous les acteurs aient une physionomie spirituelle. On la désire telle , même à ceux qui se proposent uniquement de représenter des personnages de niais et de dupes. En fait de défauts, je l'ai déjà dit, c'est la copie et non l'original que nous cherchons au théâtre, et nous ne tenons aucun compte au comédien de nous paraître ce qu'il est effectivement. 11 ne peut se faire auprès de nous un mérite de bien jouer le rôle d'un
i?i8 i.h cOMi:i)ii:^.
sot sur la scène, qu'autant que nous jugeons qu'il ne le joue pas dans le monde. Nous louerons d'autant plus son arl , que pour en faire usage il est moins aide de la nature.
Quiconque est doué d'une physionomie spirituelle , peut se vanter de posséder une des principales grâces; mais cette grâce, surtout chez un acteur, doit être accompagnée de celles de l'action. Celles-ci ne se rencontreront pas en lui, s'il ne règne pas un juste accord entre toutes les parties dont son extérieur est composé. Des bras trop longs ou trop courts , des épaules trop hautes , ou quelques autres imperiéctions pareilles, nous rendront nécessairement un comédien désagréable, parce qu'elles rendront nécessairement son action défectueuse.
N'étant qu'à un certain degré , elles ne seraient pas remarquables dans un autre homme. Etant seulement à ce même degré dans une personne de théâtre , elles y seront insupportables. Qu'un homme se contente de demeurer dans la foule; on ne s'avise pas de le chicaner sur une bouche trop grande, ou sur des jambes qui ne sont pas absolument bien conformées. Veut-il fixer les regards , sa bouche , qui ne pai^aissait que grande ,
Mc coMrnitN. i3()
paraît eîlorme ; ses jani])os, qui paraissaient seulement n'être pas dignes d'éloj^es, paraissent mériter toute notre critique.
Non seulement il ne doit point y avoir de disproportion entre les parties qui composent l'extérieur du comédien, mais encore il est nécessaire que sa taille ne soit pas trop hors de Tordre commun. Celles qui sont monstrueuses par l'excès de leur grandeur ou de leur petitesse, ne sont pas les seules proscrites au théâtre. Il est bien dillicile qu'une personne trop grande réunisse certaines grâces. La petitesse de la taille ne les exclut point, mais un petit homme semble ne jouir pas des mêmes privilèges qu'un autre. A voir les ris qu'il excite lorsqu'il montre de la colère ou de la fierté , on dirait que quelques passions ne lui sont pas permises. Du moins est-il vrai qu'elles ne lui sont pas convenables, et que l'emportement ou le dessein d'inspirer du respect ne s'accorde pas avec la faiblesse et avec l'intérêt d'être modeste. Les mouvemens d'un acteur n'étant qu'empruntés, il ne devrait pas être dans le même cas qu'une personne chez qui ces mouvemens sont naturels : cependant il fait sur nous la même impression. Nous nous moquerions de lui si
l40 LK COMl':UIKN.
nous le voyions agile d*une passion violente. Quand sur la scène il nous peint cette passion, nous nous rappelons combien il serait déraisonnable en s'y livrant hors du théâtre. Il paraîtra donc déplacé dans la plupart des rôles tragiques : il le sera même dans plusieurs rôles comiques, et en général on ne le supportera que lorsque le défaut de sa taille pourra servir à mieux faire sentir le ridicule de son personnage.