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cruelle et un caractère efféminé, les jeunes seigneurs ne virent qu'un modèle de hon ton et qu'un professeur de grâces.
Mole était devenu pour le public de toutes les classes une espèce de petit dieu. Une maladie très grave , dont il fut atteint vers cette époque, fit éclater jusqu'à l'excès l'amour ou plutôt l'adoration qu'avait inspirée son talent. Passionné pour son art , jouant presque tous les jours la tragédie et la comédie , et tous les mois quelque rôle nouveau, homme de plaisir et homme à la mode , Mole avait une santé trop délicate pour résister long-temps aux succès du théâtre et aux succès du monde.
Une fluxion de poitrine le mit aux portes du tombeau , et le tint pendant six mois éloigné de la scène. Ce fut un long deuil pour Paris et Versailles ; chaque soir le parterre demandait des nouvelles de l'acteur chéri ; et tous les matins une longue file de voitures en attendait à sa porte. Louis xv lui fît envoyer deux gratifications de 5o louis. On ne s'entretenait
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dans tous les cercles (|ue du vUcv malade; ou recueillait avec avidité un demi-mot de sou médecin ; et les femmes , toujours plus ardentes dans leur enthousiasme, louaient des lopfes huit jours à l'avance poiu' avoir des nouvelles oflieielles de sa santé. Cet en{2;ouement un peu ridicule, qui caractérisait alors notre nation, excita la haine des envieux , la malice des frondeurs et la pitié des sages. Il faut que les hommages soient proportionnés au mérite; s'ils l'excèdent , celui qui les reçoit en porte tôt ou tard la peine : le public , qui finit par se rendre justice, applaudit lui-même aux traits dirigés contre son héros, et l'idole de la veille devient la victime du lendemain.
Des couplets satiriques contre l'acteur firent fortune; c'était ainsi que se rendait dans ce temps la justice publique.
L'orgueil , comme la monarchie , n'était modéré que par des chansons. D'illustres personnages, qni bravaient les lois et le public , tombaient sous les traits légers d'un vaudeville ou d'un refrain populaire.
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Il flmclra |)eiit-(Hre eu revenir à la justice de ce teru|)s-là , j)uisqu'ou veut absolument nous ramener à ses mœurs; mais ceux (|iii tiennejit à reprendre leurs ridicules ne veulent pas que nous reprenions nos chansons : on pouvait alors se moquer d'eux , et désormais ils auront seuls le privilège de se moquer de nous. Mole servant de modèle à tous les brillans marquis de l'œil-de-bœuf, on le traita comme un grand seigneur ; on le chansonna , et ceux-là même qui avaient poussé l'engouement jusqu'au fanatisme, furent les premiers à colporter les couplets vengeurs. Il existait alors chez Nicolet un grand singe qui divertissait tout Paris par ses tours et sa gentillesse. Ce malicieux rapprochement fut saisi par le satirique.
Quel est ce gentil animal Qui, dans ces jours de carnaval, Tourne à Paris toutes les têtes , Et pour qui l'on donne des fêtes?
Ce ne peut être que Molet (i) Ou le singe de Nicolet.
(i) Il avait pris le nom de Molet dans les premières années de sa carrière théâtrale.
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\ ull^ rùtes, éternels badauds, Vos pantins et vos raniponeaux ; Fiançais, vous serez toujours dupe.
Quel autre joujou vous occupe ?
Ce ne. peut être que Molet Ou le singe de Nicolet.
De sa nature cependant Cet animal est impudent; Mais dans ce siècle de licence La fortune suit l'insolence, Et court du logis de Molet Chez le singe de Nicolet.
Il faut le voir sur les genoux De quelques belles aux yeux doux , Les charmer par sa gentillesse, Leur faire cent tours de souplesse; Ce ne peut être que Molet Ou le singe de Nicolet.
L'animal, un peu libertin, Tombe malade un beau matin ; Voilà tout Paris dans la peine.
On crut voir la mort de Turenne; Ce n'était pourtant que Molet Ou le singe de Nicolet.
La digne et sublime Clairon
De la fille d'Agamemnon A changé l'unie en tirelire , Et dans la pitié qu'elle inspire
XX NOTICL
Va partout, qurtant pour MoI(;t, A la cour et clie/. Nicoict.
Généraux, catins, mat^istrals, Grands écrivains, pieux prélats.
Femmes de cour bien affligées, Vont tous lui porter des dragées.
Ce ne peut être que Molet Ou le singe de Nicolet.
Si la mort étendait son deuil Ou sur Voltaire ou sur Choiseul, Paris serait moins en alarmes Et répandrait bien moins de larmes Que n'en feraient verser Molet Ou le singe de Nicolet.
Peuple, ami des colifichets, Qui porte toujours des hochets, Rends grâces à la Providence Qui, pour amuser ton enfance, Te conserve aujourd'hui Molet Et le singe de Nicolet.
Cette chanson mordante et même d'une satire un peu cruelle, a surtout le mérite de bien peindre l'époque où elle fut faite. On ferait presque l'histoire de nos mœurs par le recueil successif de tous les vaudevilles satiriques. Elle eut le sort de toutes les productions de ce genre ; on en parla
(|niiize jours. Le talt'iit de* TartcMir étail assez robuste poui" en triompher; les petites satires ne tneiit (jue les petits mérites. \j'd eonvaleseeiiee de Mole n'en tut pas moins annoneée eomme un grand événement' et sa prochaine rentrée au théâtre comme un bonheur pubhc.
Quelqu'un s'avisa de dire dans un cercle à la mode que son médecin lui avait recommandé les vins généreux, et dans un seul jour deux mille bouteilles des premières caves de Paris et de Versailles descendirent dans la cave de l'heureux comédien. Enfin le jour où il doit reparaître est annoncé , toutes les loges , toutes les places étaient retenues depuis trois mois ; et telle femme du plus haut rang, qui s'y était prise une heure trop tard , fut heureuse de se trouver foulée dans un coin du paradis. La crainte de perdre Mole avait produit une impression plus profonde qu'un grand revers national ; la joie de le revoir excita plus d'ivresse qu'une éclatante victoire. Comment peindre les transports, l'admi-
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nitioii , les cris, les trrpi^iiemens que fit naître sa jnésence? Comment faire retentir ce hriiyant et unanimcî eoneert de bravos ; ee tonnerre d'applaudissemens ({ui t'îhranlèrent les voûtes an moment oii il reparut sur la scène , si long-temps veuve ? Cette rentrée ne fit pas moins valoir le désintéressement de l'aetenr qne ses incomparables talens. On devait donner une représentation à son bénéfice dans une salle de société ; et cette faveur n'était pas alors prodiguée comme elle l'est aujourd'hui.
Ses camarades l'engagèrent , dans son intérêt , à ne reparaître en public que lorsqu'il aurait joué à son profit ; mais, dévoué à la société qui l'avait admis dans son sein , et qui avait souffert de sa longue absence , il voulut absolument lui consacrer les prémices de ses premiers travaux , et se montra plus digne encore , par cette preuve d'une excessive délicatesse , de toute la faveur publique. Les acteurs sont un peu plus égoïstes aujourd'hui; les intérêts de leur société ne passent qu'après les leurs ; mais
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la conuViic étant riinai^c du monde, il est tont simple (jne les comédiens ressemblent aux hommes de leur époque.
Mole ne perdit rien , du reste , à ce procédé généreux ; les billets étaient à un louis, et ils furent enlevés en moins d'un soir; ils eussent été mille fois plus nombreux qu'il nen serait pas resté un seul. Tous les grands seigneurs et tous les ministres en avaient pris ; on dit même que plusieurs prélats figuraient secrètement au nombre des souscripteurs. Ce ne fut qu'avec beaucoup de peine qu'on dissuada Louis XV d'assister a cette représentation , qui se donna dans la maison du baron d'Esclapon. Elle se composait de la tragédie de Zelmire et de l Epoux par supercherie. 31"*' Clairon , retirée depuis quelque temps du théâtre , à la suite d'une dispute fameuse qui agita la ville et la cour, s'était chargée du rôle de Zelmire. La recette s'éleva à 24,000 francs ; et , si l'on en croit la chronique du temps, elle fut bientôt dissipée. jNIolé aimait la dépense :
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Il était iiistueux dans sa maison , t*t magniflqno dans ses plnisirs; livré tout entier aux sédnetions du monde et à l'étude de son art, il s'oeeupait peu du soin de ses affaires; aussi, avec beaucoup d'argent, avait-il toujours beaucoup de dettes. On voit que ce n'est pas sur le théâtre seulement qu'il imitait les gens de cour.
Il faut du moins lui rendre cette justice , que son amour un peu vif pour les plaisirs ne lui fît jamais négliger ses devoirs ; il jouait quatre ou cinq fois par semaine, et paraissait tour à tour dans les deux genres. Ce qu'il a appris de r^les nouveaux dans sa carrière théâtrale passe toute croyance ; et combien peu d'ouvrages ont survécu!
On ne saurait trop regretter qu'un si admirable acteur soit venu à une époque où la comédie était dégénérée, et qu'il ait prêté la magie de son talent à des compositions bâtardes , dénuées de toute verve et de toute vérité, qu'il est parvenu, à force d'art , à faire végéter quelques jours. Aussi disait-on , dans ce temps où l'on était sur-
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tout fort pour les jeux de mots, que Mole était le faux mouuayeur qui avait mis le j)lus de mauvaises pièees dans la eirculation. C'est à lui que Dorât doit le succès de sa Feinte par amour , triste et froide enluminure que Taeteur embellit par la légèreté et par la finesse de son jeu. Le succès en fut dispute, mais Mole tenait à son rôle , et soutint la pièce. C'est à son obstination seule qu'elle doit d'être restée au théâtre , où on la voit encore quelquefois parce qu'elle offre un rôle de début brillant pour les petits-maîtres.
Ce qui distingue Mole parmi tous les grands comédiens qui ont brillé sur la scène , c'est qu'il était également parfait dans les rôles gracieux et dans les rôles passionnés , et qu'il passait avec une facilité merveilleuse du persiflage d'un petitmaître aux accens les plus pathétiques et les plus déchirans. Ce fut à peu près à la même époque qu'il joua Saint-Albin du Père de famille , et le marquis du Cercle , Beverlex dans la pièce de Saurin, et Dormilly dans
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les Fausses Jnjidélités de Harthc. Cliacun de ces ouvrages fut pour lui \u\ nouveau triomphe; dans Saiiit-All)in , il exprimait avec une brillante énergie toute la chaleur d'une |)assion vive et profonde, tous les (^œiu^s étaient émus , tous les yeux étaient mouillés de larmes ; dans le rôle si pénible et si fatigant de Beverley , il se surpassa encore ; jamais , de l'avis des connaisseurs les plus éclairés et des critiques les plus difficiles , il n'avait montré plus de feu , de naturel et de sensibilité. Après la première représentation de cet ouvrage, la majestueuse Clairon se fit ouvrir à toute force la loge de Mole, et , se traînant aux genoux de ce grand acteur, qui fut un peu déconcerté de ce mouvement tragique, elle s'écria , avec cet accent solennel qu'elle portait dans le monde comme au théâtre : ce Mon ami , je n'ai jamais rien éprouvé de « pareil, je n'ai rien ^entendu de si beau; (c vous avez poussé l'art à son dernier dece gré de perfection. »
Et quand tous les spectateurs étaient
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cnoore attendris des (loiilcnrs décliiraiites de Beverlev , la petite pièce commençait, et Ton voyait snccéder aux mouvemens convulsifs du joueur , les grâces vives et sémillantes, la léij^èretéetla pétulance du fougueux Dormilly. Mole affectionnait beaucoup ce personnage , il l'avait long-temps étudié , et sur la fin de sa carrière il en parlait souvent à ses jeunes camarades : « C'est peut-être de tous mes rôles , disait- (( il, celui que j'ai le plus chargé d'ej- « fets. ))
Le Père de famille fut tour à tour poui^ lui l'occasion d une haute faveur et d'une bonne action. Un jour qu'on jouait cette pièce à Versailles , Louis xvi fut tellement ému par le jeu brûlant et pathétique de Mole, qu'il chargea le duc de Richelieu, premier gentilhomme de la chambre , d'envoyer à l'acteur le plus riche et le plus magnifique habit de théâtre quïl serait possible de trouver. Le même ouvrage se jouant à Paris , Mole n'y obtint pas un- succès moins flatteur pour son amour-propre et
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moins doux pour son cœin\ Jl avait nn frère aîné nommé Dalinval , qui , sans avoir à beaucoup près le même mérite , était loin d'être dépourvu de talent. 11 avait obtenu un ordre de début à la Comédie-Française , et Mole saisit avec habileté l'instant où il venait d'émouvoir profondément le public, pour lui adresser une prière respectueuse en faveur de son frère , et le recommander à ses bontés.
La Veuve du Malabar, Florindc , tragédie de Lefebvre , Gaston et Bajard de Dubelloy, le Fabricant de Londres de Fenouillot de Falbaire , le Persifleur de Sauvigny, les Druides , Pierre-le-Cruel , Roméo et Juliette , Manlius Capitolinus , Régulus , OrpJtanis , Adéldide de Hongrie , la Folle par amour , les Amans sans le savoir , le Bourru bienfaisant , Deucalion et Pyrrha, V Anglomanie , la Centenaire , la Journée lacédémonienne , le Tuteur dupé , le Vindicatif, les Amans généreux et V Heureuse Rencontre : tels sont les ouvrages où il joua des rôles nouveaux depuis l'année
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i^^o jusqu'à l'année 1773, sans (•onij)t(Mlesanciennesj)ières remises, pour lescjuel les il fut ohlii^é de faire de longues études. On voit qu'alors MM. les eoniédiens franeais étaient un ])eu plus actifs qu'aujourd'hui ; mais ils n'avaient pas de pensions du gouvernement et de longs congés pour courir la province ; leur aisance individuelle dépendait du bien-être de leur société.
Le comédien qui n'avait que quart de part gagnait dans une proportion égale à celui qui avait part entière ; il n'y avait point d'égoisme possible, le malheur comme le succès était commun , et de cet accord d'intérêts résultait l'ensemble dans les travaux et dans les efforts pour la prospérité de tous.
Il y avait dans ces temps heureux une ardeur , une émulation telles que les comédiens français jouaient jusqu'à deux ouvrages nouveaux dans la même soirée ; et cependant ils n'avaient point à redouter , comme ceux d'aujourd'hui , la concurrence d'un second Théâtre-Français , et celle de