‹ Mémoires de MoléChapitre 5 sur 85 · XXX NOTICE · texte numérisé non relu

XXX NOTICE

dix spectacles subalternes (jui se paitaj^erit le public.

r.a tragédie de Régulas et la Feinte par a//^owr de Dorât furent représentés le même jour ; le même auteur et le même acteur firent les frais de cette grande soirée dramatique; Mole joua les rôles principaux dans la comédie et dans la tragédie , et il obtint un double succès.

Dorât en partagea les profits et la gloire sans se douter qu'il en était plus redevable peut-être au talent de son interprète qu'au mérite de ses ouvrages. Régulas n'est point resté au théâtre , et si la Feinte par amour s'y montre encore de temps en temps , elle ne le doit qu'à un rôle de petit-maître où un acteur à la mode peut briller aux dépens de la vérité et du goût. Il paraît que les comédiens de cette époque étaient des hommes d'esprit et de sens ; ils avaient refusé trois fois de suite cette pièce , où le naturel du dialogue est remplacé par un jargon précieux , et la force comique par une fadeur insupportable.

SIJH MOI.K. XXXJ

Tous les grands acteurs ont en général un faible j)our les mauvaises pièces où ils a|)eiçoivent un bon rôle; ils peuvent s'en attribuer tout le succès , s'ils parviennent à les faire aj)plaudir , et leur amour-propre jouit plus d'un triomphe personnel que d'une réussite dont la plus grande part revient à l'auteur. ]Molé, séduit par le rôle sémillant de Damis , se fit le patron de la Feinte par amour; il la relut lui-même à ses camarades avec tant de grâce , avec tant de magie, que le comédien n'eut pas de peine à entraîner les juges que n'avait pu convaincre l'auteur.

Lft pièce réussit en effet, grâce à son jeu plein de charme et de légèreté ; et c'est à Mole seul peut-être qu'elle doit d'avoir survécu au naufrage de presque tout le théâtre de Dorât.

Ce grand acteur ne fut pas si heureux pour deux autres comédies en cinq actes et en vers du même auteur. Le Célibataire et le Mallieureux imaginaire ne réussirent point, malgré tout le talent qu'il déploya

WXlj NOTICr.

j)oiir les soutenir. Il faut (Vire , à la lonan^c de Mole, qu'il fut presque aussi eha^riii de ee double échec que Dorât lui-même; il s'identifiait pour ainsi dire aux ouvrages nouveaux où il acceptait des rôles ; il ne se décourageait point d'un premier revers; il luttait de tout son pouvoir contre les arrêts du parterre , et ne cédait que lorsqu'il était enfin convaincu qu'ils étaient justes. On verra dans la suite de cette Notice que sa ténacité seule a pu triompher de la froideur du public pour la comédie de caractère et de mœurs la plus remarquable de la fin du dernier siècle ; et que par sa généreuse obstination, il est enfin parvenu à attirer la foule à cet ouvrage toutes les fois qu'il était représenté.

Mole ne ressemblait point à ces comédiens de nos jours que le moindre obstacle rebute , que le bruit seul d'un sifflet décourage , et qui , mettant tout leur amour-propre et toute leur gloire au niveau de la recette , abandonnent au bout de quelques jours le meilleur ouvrage au-

SVll MOI-l". xxxiij

(iiit'l iraccoMil pas le Militaire des spectateurs, et ju'»ent (le Texeelleuee des pièces par la vogue éphéinèie qu'elles obtiennent. Mole ne fut pas aussi heureux pour /r Malheureux imaginai le (jue pour la Feinte par amour. L'ouvrage succomba malgré tous les efforts de son talent. Il tâcha du moins de consoler l'auteur par les procédés les plus délicats ; et , dans vni de ces charmans petits soupers où l'heureux comédien cherchait à le distraire de sa disgrâce, Dorât lui adressa l'impromptu suivant :

Sous des lauriers les jeux te sont soumis; Ils doivent près de toi voler quand tu l'ordonnes :

La gloire sans doute a son prix, Mais toujours quelque épine est jointe à ses couronne-».

Sois le plus gai de tous ses favoris; Moque-toi des jaloux ! tu plais , ils sont punis , Et punis doublement, puisque tu leur pardonnes. Au public échappé, dépéche-toi, jouis, Et , riant pour ton compte au sein de tes amis , Paye-toi par tes mains du plaisir que tu donnes.

Mole , on ne sait trop pourquoi , était fort mal avec ^lonvel : peut-être ses succès

\xxi\ AOTJCE

lavaient-ils rendu jaloux; mais Monvel , auteur, rendit It* plus bel honimaj^e au talent de son eamarade ; il lui confia dans son Amant hourra le rôle |)rineipal dont il aurait pu se charger lui-même , et jamais il ne fut Jïiieux inspiré. Il faut avoir vu Mole dans ce persorniage pour se faire une idée de ce mélange de brusquerie et de bonté , de colère et d'amour qu'il exprimait avec un naturel si vrai et une si brûlante énergie. L'ouvrage obtint un succès éclatant; l'auteur, demandé par le public, parut sur le théâtre ; Mole obtint la même faveur , triomphe alors bien rare jDour un comédien ; la réconciliation des deux artistes se fit en présence du parterre , au bruit des plus vifs applaudissemens ; ils se précipitèrent dans les bras l'un de l'autre , et depuis ce jour ils vécurent toujours en parfaite intelligence.

Mole n'était point envieux comme le sont presque tous les comédiens, qui ont le malheur de ne pouvoir souffrir leurs rivaux , et surtout de haïr leurs successeurs. On a

SUR MOLt. AXXN

dit, dans It' teni[)s , c|u'il redoutait (iiaiiirer, acteur de la Comédie Italienne , et ci in I s'était opposé à ce (|ue cet acteur fVit admis au rhéàtre-Franeais. C't'tait une calomnie des envieux de Mole. 11 ne craignait et ne pouvait rien craindre d'une telle rivalité. Oranger qui vit , je crois , encore et qui est parvenu à un très grand âge, était un comédien d'un talent fort distingué , disant avec justesse , ayant du goiit , de l'aj^lomb et du naturel ; mais entre lui et Mole la distance était grande ; il était d'ailleurs ])eu favorisé de la nature , il avait un œil artificiel , et se trouvait ainsi privé de ce niouvement de la physionomie sans lequel il n'y a pas de comédien parfait. Ce fut le seul motif qui l'empêcha d'être reçu dans la société du Théâtre-Francais.

Mole, ayant vu Fleury en province, obtint pour lui un ordre de début ; ainsi , bien jeune encore , il choisit , il protégea lui-même Tacteur qui devait le remplacer dans les personnages de petits-maî-

XXXVJ NOTJCL

très, et lui succéder dans les premiers rôles.

Nous voilà parvenus à l'époque où Mole selanca de l'emploi des jeunes premiers et des marquis aux grands rôles de la haute comédie. L'année 1778 vit s'éteindre deux acteurs célèbres, Lekain et Bellecourt. La succession du dernier échut à Mole , et il la fit si bien valoir , qu'elle s'agrandit encore dans ses mains. Le vulgaire des amateurs , toujours un peu routinier ; le vulgaire des comédiens, toujours un peu jaloux, allaient, répétaient partout que la perte de Belle court était irréparable , que Mole était trop faible , trop jeune , trop léger ; qu'il n'avait pas l'aplomb , la profondeur nécessaires pour le grand emploi , et qu'il succomberait à coup sûr sous le poids qui lui était imposé; l'acteur ne répondit que par de nouveaux triomphes à ces alarmes vraies ou fausses de ses partisans et de ses envieux ; il n'hésita point dans sa marche , et sentit que son coup d'essai devait être un coup de maître. Il choisit le rôle le plus

SUR MOLK. XXXV ij

dlllioile (lu ihratir , <u'Iiii du Misautluopr ; el , (lus le prcini(n^ j^^'i^ ï' le joua si hiou (ju'il marqua sa place au premier raug, (^t qu'il prit possc^ssiou de Tenqjloi de Bellecourt , de manière à n'être jamais troid3l(3 dans la jouissance de son héritage.

Ce fut alors que , se dévouant tout entier à Thalie , il renonça définitivement au culte de Melpomène, qu'il avait un peu néijfligé depuis qu'il portait presque seul le fardeau tout entier des premiers rôles comiques. Il joua successivement avec un égal succès le Dissipateur, le Glorieux et surtout le Méchant , rôle si difficile , où l'acteur, n'étant pas soutenu par l'intérêt et la chaleur de Faction , se trouve , pour ainsi dire , livré aux seules ressources de son talent. Mole y déploya tant de grâces et tant de verve , tant de légèreté et tant de profondeur, qu'il eut le secret d'attirer la foule à cette longue satire dialoguée , qui n'avait jamais eu qu'un de ces grands succès d'estime dont les comédiens font généralement peu de cas.

Le Séducteur de Bièvre contribua tout

XXXVnj xNOTICK

à la fois à la réputation cl à la lorlune de Mole; le marquis, enchante de la ])erfection avec laquelle l'ac^teur avait rendu son personnage principal , lui abandonna ses droits d'auteur, <[ui lui valurent environ 5oo louis. On raconte dans les recueils du temps que Mole , allant le remercier , s'excusa d'avoir été faible à la dernière représentation de la pièce , sur ce qu'il se trouvait enroué ^ et que le marquis , célèbre par la manie des calembourgs, lui répondit qu'il n'avait jamais mieux été dans son rôle.

Mole a, dans le cours de sa carrière, sauvé deux jaloux d'un double naufrage , le Jaloux sans amour, d'Imbert, et le Jaloux, de Rochon de Chabanne ; cette dernière pièce eût éprouvé une lourde chute sans le talent admirable qu'y déploya ce grand comédien ; on peut même dire sans l'obstination avec laquelle il la défendit contre les sévérités du public , obstination d'autant plus honorable qu'elle prenait sa source dans un sentiment profond de reconnaissance pour l'auteur. Mole n'avait point ou-

SUR MOLK. XXxix

hV\c {(lie Roclion de (lliahannr lui avait donné dans la petite comédie iVHnnruscment y ce joli r(Me d'officier qni avait dé^ cidé de sa fortune théâtrale , et ce trait est d'autant plus digne d'être cité qu'en général les comédiens sont trop égoïstes pour n'être i)as ingrats.

Jamais MoIé n'a peut-être montré un talent si prodigieux que dans cette pièce très médiocre en effet de Rochon de Chabanne ; il s'élevait jusqu'au sublime dans le passage suivant :

Je suis épouvanté moi-même, et furieux

D'uùe action aussi hardie.

Mes cheveux hérissés sur mon front pâlissant , Sont tout inondés d'eau qui couvre mon visage ; Et ma langue épaissie en mon palais brûlant , Ne saurait exhaler les transports de ma rage.

Sa physionomie contractée , son œil égaré peignaient tous les sentimens qui dévorent un jaloux furieux ; sa langue épaissie semblait pouvoir à peine articuler les mots , ils s'échappaient difficilement de sa bouche ,

Page 1