‹ Mémoires de MoléChapitre 46 sur 85 · CHAPITRE TIl · texte numérisé non relu

CHAPITRE TIl

^i toutes les pcrsojincs de théâtre ont besoin de sentimens , celles qui se proposent de nous faire répandre des larmes ont plus besoin que les autres de la partie du sentiment désignée communémeîit sous le nom d'entrailles.

Horace a dit : Pleurez si vous voulez que je pleure. Il adressait cette maxime aux poètes On peut adresser la même maxime aux comédiens.

Les acteurs tragiques veulent-ils nous faire illusion? ils doivent se la faire à eux-mêmes. Il faut qu'ils s'imaginent être, qu'ils soient efl'ectivement ce qu'ils représentent , et qu'un heureux délire leur persuade que ce sont eux qui sont trahis, persécutés. Il faut que cette erreur passe de leur esprit à leur cœur, et qu'en plusieurs occasions un malheur feint leur arrache des larmes véritables.

Alors nous n'apercevrons plus en eux de froids comédiens, qui par des tons et des gestes étudiés veulent nous intéresser pour des aven-

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tures imaginaires. Alors, si f[uclque obstacle insurmoiUa])lo ne s'oppose à reiVet qu'ils doivent produire, ils sont surs d'opérer tous les prodiges cpi'ils peuvent attendre de leur art. Ce sont des souverains qui commandent en maîtres absolus à nos âmes. Ce sont des enchatiteurs qui savent prêter de la sensibilité aux êtres les plus insensibles.

Tel est le pouvoir de la tristesse : celte affection de l'àine est une espèce de maladie ëpiilémique, dont les progrès sont aussi rapides qu'étonnans. Contraire aux autres maladies, elle se communique par les yeux et par les oreilles, et il sulïit de voir ou d'entendre une personne sincèrement et justement afïligèe , pour s'attrister avec elle. La vue des effets des autres passions n'est pas de même contagieuse. Un homme se livre en notre présence aux mouvemens de la plus violente colère, et il nous laisse dans une parfaite tranquillité. Un autre est transporté de la joie la plus vive, et nous demeurons sérieux. Mais les pleurs, même ceux d'une personne qui nous est indifférente, ont presque toujours le privilège de nous toucher. Nés pour la peine et pour les souffrances, nous lisons douloureusement notre destination dans le sort des

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niallicurcux , et les inforluiies des autres sont un miroir dans lequel nous contemplons avec amertume les misères attachées à notre condition.

Il est aise de rendre raison de notre facilité à nous affliger; il ne Test pas de définir exactement la nature du plaisir que nous goûtons, en voyant la tragédie , à éprouver ce sentiment. Que nous allions au théâtre dans le dessein d'emprunter les impressions qui nous manquent , ou de nous distraire de celles qui nous déplaisent , on n'en sera pas surpris : ce qui parait étonnant c'est que nous y soyons souvent conduits par le désir de répandre des larmes. On peut cependant assigner diverses causes de ce penchant bizarre, et l'embarras est seulement de déterminer laquelle est la plus générale.

Lorsque j'ai dit que les infortunes d'autrui étaient un miroir dans lequel nous considérions le sort auquel nous sommes condamnés, j'aurais pu faire une distinction. Elle sera placée ici plus convenablement, et elle servira à faire entrevoir une des sources du plaisir dont nous cherchons l'origine. L'aspect des disgrâces des autres est douloureux pour nous , lorsqu'il s'agit de celles auxquelles nous

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sommes exposes comme eux. Il devient consolant lorsque nous n'avons point à craindre celles dont il nous olVre la peinture. Nous recevons une espèce de soulagement, en reconnaissant que dans des conditions auxquelles nous pcu'tons envie , on subit quelquefois des peines cruelles, à l'abri desquelles nous met notre médiocrité. Non seulement nous supportons nos maux avec moins d'impatience , mais nous nous applaudissons de nous trouver moins malheureux que nous n'imaginions l'être.

De ce que des malheurs étrangers, plus grands que les nôtres, nous consolent de n'être pas plus heureux, il ne s'ensuivrait pas que nous dussions goûter des charmes à nous attrister de ces malheurs si notre amourpropre ne trouvait son compte à leur payer ce tribut. Mais les héros célèbres par leurs infortunes l'ont été aussi par des qualités exti^aordinaires. Plus nous sommes touchés de leur sort , plus nous montrons que nous connaissons le prix de leurs vertus , et le titre de justes estimateurs de la grandeur flatte notre orgueil. D'ailleurs la sensibilité, quand elle est guidée par le discernement, est ellemême une vertu. On se place dans la classe

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des anics généreuses, en aceordaiil à (THlustres inforluncs la compassion qui leur est due. Au théâtre surtout , on s'atlendril d'autant plus volontiers en faveur i\c:> grands personnages, qu'on sait que ce sentiment ne sera pas d'une assez longue durée pour devenir importun , et qu'un heureux changement dans leur situation fera bientôt cesser leurs disgrâces et notre douleur.

Sommes-nous trompes dans notre attente, et ces héros sont-ils les victimes d'un destin injuste et barbare? nous nous établissons juges entre eux et leurs ennemis. Il nous semble que si nous avions le choix de périr comme les uns, ou de triompher comme les autres, nous ne balancerions pas, et nous en paraissons plus grands à nos yeux.

Peut-être chercherait-on vainement à démêler laquelle de ces causes influe davantage sur le plaisir que nous avons à pleurer à la tragédie; peut-être chacune devient-elle la première ou la dernière , selon la nature de l'âme sur laquelle elles agissent. Je ne m'arrêterai pas plus long-temps à une question moins importante que curieuse, et je passe à une autre plus relative à mon sujet.

Pom-quoi des comédiens qui ont été vive-

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ment emiis en enlcntlanl la lecture de leurs foies, ne le sont-Ils pas en les représentant? Pourquoi des scènes qui leur arracheraient des pleurs si elles étaient exécutées par d'autres , ne font-elles sur eux aucune impression quand ils les exécutent?

Vraisemblablement cette singularité ne doit souvent être attribuée qu'au peu d'activité de leur âme, qui ne peut être mise en mouvement que par le ministère grossier des sens. Ébranlés par les tons plutôt que par les situations et par les discours, ils ne sont attendris que lorsqu'une récitation touchante les avertit qu'ils doivent l'être. Chez quelques autres, on peut imputer la contrariété dont il s'agit, au penchant qu'a notre cœur pour l'indépendance , et qui le porte à faire moins bien ce qu'il fait de commande que ce qu'il fait volontairement. D'autres montrent tant de froideur dans leur jeu , parce que ne possédant pas assez bien leurs rôles , et étant tout occupés du soin de se rappeler ce qu'ils ont à dire , ils ne peuvent s'abandonner aux mouvemens qu'exigent leurs situations. Souvent il arrive aussi, surtout aux acteurs qui n'ont pas acquis le droit de compter sur nos applaudissemens, il arrive, dis-je, que la crainte de

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déplaire au tribunal redoutable du parterre élouiVe eu eux tout autre sentiment, et qu'ils tombent dans rinconvénieni de ces écoliers tiuiides, a qui la présence d'un maître sévère ne permet pas de faire usage de leurs heureuses dispositions.

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