CHAPITRE IV
Les personnes nées pour aimer déliraient avoir seules le privilège de jouer les rôles d'amans.
Dans un nouvel opéra, une actrice représentait une princesse éprise d'un fea violent pour un infidèle , et elle ne mettait point dans son rôle la tendresse qu'il exigeait. Une de ses compagnes, qui, malgré les raisons que deux personnes de leur profession et de leur sexe ont de ne se point aimer, était son amie,, voulut lui faire jouer ce rôle avec succès. Elle lui donna plusieurs leçons, mais les leçons ne produisirent point l'effet désiré. Enfin un jour la maîtresse dit à l'écolière : Ce que je vous demande est-il si difficile? Mettez-vous à la place de V amante trahie. Si vous étiez aban-
donnée (Vun homme qna vous nimcricz icndremcnt, ne seriez-vnns pas pénétrée d^une vive douleur? Ne cliercheriez-vous point . . . — Moi ? rcpondil l'actrice à qui s'adressait ce discours, je chercherais les mojens d'avoir au plus tôt un autre amaiit. En ce cas, répliqua la maitresse, 710US perdons toutes deux nos peines. Je ne vous apprendrai jamais à jouer voire rôle comme iljaut.
La conséquence qu'elle tirait était juste. Son amie ne connaissait dans l'amour que l'intérêt ou la vanité; elle était incapable d'en exprimer les délicatesses.
Je conçois, direz-vous, que les personnes qui aiment ou qui ont du penchant à aimer, sont plus prvjpres que les autres à jouer les rôles tendres; mais je ne vois pas pourquoi seules elles y seraient propres. Pour peu qu'on soit instruit de l'histoire du théâtre, on sait que les scènes d'amour n'ont jamais été rendues si vivement que lorsque l'acteur et l'actrice qui les exécutaient étaient réellement charmés l'un de l'autre. On ne cessera point de citer à ce sujet combien , dans un cerlaiu temps, un semblable hasard a fait réussir la Psjché de Molière. Doit - on conclure de là qu'il faille avoir de la disposition
à la tendresse pour remplir les rôles qui demandent d'être joues tendrement? Tous les jours un homme doux représente fort lûen un personnage cruel. Un acteur, avec beaucoup d'eloigncment et de mépris pour la fatuilé de nos petits-maîtres, peut les copier parfaitement, et il n'est pas nécessaire d'être d'une humeur fâcheuse et colérique pour contrefaire les emportemens du Grondeur.
Par quelle raison n'eu serait-il pas de l'amour comme des autres passions , et pourquoi , sans être susceptible de ses faiblesses , ne pourrait-on peindre fidèlement ses transports ?
Si vous tenez ce langage , vous n'avez point aimé : il y a même de Tapparence que vous n'avez jamais vu de véritables amans. Avec plus d'expérience vous reconnaîtriez que l'expression de la tendresse n'est point du ressort de l'art. Quelque efl'ort qu'il fasse pour en attraper l'air naïf et touchant, il sera toujours aussi difTérent de la nature que les froides minauderies d'une courtisane le sont des regards passionnés d'une amante sincère. On ne copie qu'imparfaitement les autres passions lorsqu'on ne s'abandonne pas à leurs niGuvemens , mais on les copie du moins
iniparfaitcmenl. De sanf^-froid on imite mal le Ion (le la colère, mais du moins est -il possible (l'emprunter queKjues uns des autres sigues extérieurs par lesquels elle a coutume de se manifester ; et dans plusieurs rôles, même lorsque vous ne trompez point les oreilles , vous trompez quelquefois les yeux. Dans les rôles tendres vous ne trompez pas plus les yeux que les oreilles, si la nature ne vous a pas doué d'une âme faite exprès pour aimer.
Sans se donner la peine de réfléchir beaucoup , on se convaincra de la vérité de ce principe. Peut-être même en viendra-t-on à se persuader qu'un acteur et une actrice qui jouent ensemble une scène de deux personnes mutuellement enivrées de leur amour, ne peuvent la jouer avec une entière perfection, si du moins dans cet instant ils ne ressentent pas effectivement l'un pour l'autre tous les transports qui agiteraient cet amant et cette maîtresse.
En effet, si pour rendre convenablement une scène de cette nature, il n'est pas nécessaire qu'ils éprouvent mutuellement une passion du moins momentanée, pourquoi une personne de théâtre parait - elle si différente
LE COMKDIKN. r()(|
d'elle-même lorsqu'elle joue vis-à-vis de l'objet de sa tendresse, ou lorsqu'elle n'a pas cet avantage ? Pourquoi presque tous les comédiens j de leur propre aveu , rempliront-ils mal un rôle d'amant lorsqu'on les mettra en scène avec une actrice qui n'est capable de leur rien inspirer? 11 se présente une troisième question. Pourquoi une scène tendre nous paraît-elle insipide lorsque le rôle de Tamant est joué par une femme travestie ? ]\ est-ce pas parla persuasion où nous sommes qu'elle ne ressent point pour une personne de son sexe les mouvemens dont elle se propose de nous ofllnr l'image ?
Que si l'on veut savoir la raison pour laquelle on peut emprunter le masque des autres passions, et l'on ne peut, à moins d'aimer soi-même , copier que d'une façon très infidèle les transports de la tendresse, je hasarderai là-dessus une conjecture.
Les autres affections de l'âme ne se peignent sur le visage qu'en causant aux traits une espèce d'altération , au lieu que la tendresse jouit, ainsi que la joie, du privilège d'ajouter des beautés à la physionomie et d'en corriger les défauts. Ainsi, de ce qu'on peut nous présenter une image imparfaite
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de ccrfaincs passions , quoiqu'on ne soit poini soumis à leur empire, il ne s'ensuit point qu'on puisse imiter même imparfaitement la douce ivresse de l'amour sans en être agile.
Ce serait demander l'impossible que d'exiger que toutes les personnes qui jouent ensemble des scènes tendres fussent pour ce moment éprises l'une de l'autre. Mais nous avons intérêt que si leur passion n'est pas réelle, elle soit apparente, et elles ne nous feront point sur cet article la plus légère illusion , lorsqu'elles n'auront pas au moins du penchant à l'amour. Il n'est pas plus facile à quelqu'un sur qui la jeunesse, les grâces et la beauté n'ont aucun pouvoir, d'emprunter cette délicieuse agitation, ces mouvemens vifs et voluptueux, produits par la présence d'un objet qu'on aime et dont on est aimé , qu'il ne l'est à la triste et sombre nuit de se parer de l'éclat d'un jour pur et serein.
LE COMEDIIN.