‹ Mémoires de MoléChapitre 6 sur 85 · NOTICE · texte numérisé non relu

NOTICE

et par un art merveilleux , il n en laissait pas perdre iiii seul an pnhlieqni 1 écoutait. Dans ce fameux passage il était toujours couvert d'une grêle d'applaudissemens ; l'enthousiasme gagnait le parterre et les loges , c'était une sorte de transport électrique qui saisissait à la fois tous les spectateurs d'admiration. Dans ma première jeunesse j'ai vu plusieurs fois Mole jouer le rôle du Jaloux , et je n'ai jamais éprouvé au théâtre d'impression plus vive et plus profonde.

M. Népomucène Lemereier , mon confrère à l'Institut, m'a raconté à ce sujet une anecdote intéressante que je crois devoir consigner dans cette Notice. La premièi e fois qu'il assista à la pièce de Rochon de Chabanne , il éprouva , au passage dont je viens de parler , la même sensation que le public , et il fut transporté d'un tel enthousiasme , qu'après la représentation il ne put résister au plaisir d'aller féliciter l'acteur de cet effet prodigieux de son talent.

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u F]il)ien! lui (lit Mole, je ne suis pas content de moi aiij()nr(rhiii;aiissi jen ai pasprodnit cette fois, sur le publie, la même im|)iession que de coutume. Je me suis troj) livré, je n'étais plus maître de moi ; j'étais entré si vivement dans la situation , que j'étais le personnage même et que je n'étais plus l'acteur qui le joue; j'ai été vrai comme je le serais chez moi , mais pour l'optique du théâtre il faut l'être autrement. La pièce , ajouta Mole, se rejoue dans quelques jours; venez la voir encore et placez- vous dans les premières coulisses. M.Lemercier s'y trouva avec exactitude ; au moment ou arrive la fameuse scène, Mole tourne la tète de son côté , et hii dit à voix basse : « Je suis bien maitre de moi , vous allez voir. )> Et en effet , M. Lemercier m'a assuré que l'acteur avait produit une sensation beaucoup plus forte que le premier jour , et qu il n'avait jamais \t.i plus d'art et plus de calcul pour remuer profondément les spectateurs.

La vérité théâtrale était l'objet constant des études et des travaux de Mole , c'est à

xlij JNOTICK

elle seule ((uH a du tous ses siieeès ; il avait eontiinie de dire (jue pour réussir à la seène, il fallait iiardcr sa télé et livrer son cœur.

Mais iVlolë, rentré dans les coulisses, n'avait plus la même règle de conduite ; il ne savait garder ni son cœur ni sa tête , et à cette éj:)oque même , une des plus grandes enchanteresses qui aient jamais charmé Paris , les lui fit perdre si complètement , qu'il oublia, pour la première fois, les devoirs de son état et jusqu'aux procédés qu'il avait toujours eus pour les gens de lettres.

Mademoiselle Contât étincelait de grâces et d'esprit; elle était alors dans toute la fraîcheur de son talent et dans tout l'éclat de sa beauté. Mole en devint éper dûment amoureux , et n'eut plus d'ardeurs , de loisirs , de pensées et d'hommages que pour elle. Colin d'Harleville , qui était appelé à la gloire de ramener la vérité dans la comédie, n'était point encore connu. Il venait de terminer V Inconstant , son premier ouvrage , et il avait destiné le rôle principal

suu MOLL. xliij

à Alolé. iMais comment nii jeune honnne sans nom, sans appui, arrivera-t-il jus- (pi'aux hautes [)uissanees de la Comédie- Franeaise? Du provincial qui tombe seul au milieu de Paris , et qui a une grâce h solliciter des ministres , n'éprouve pas un j)lus grand embarras.

Heureusement Colin avait lu r Inconstant à un honnne de lettres qui jugea la pièce et qui devina l'auteur ; il connaissait iNIolé, et il offrit volontiers d'être auprès de lui le patron du timide débutant. Il parle en effet de son jeune ami à l'acteur en vogue , qui indique sur le champ un rendez-vous. On pense bien que Colin y fut exact ; mais Mole en avait un autre qu'il n'aurait pas manqué quand il aurait attendu Molière lui-même.

Au moment oii l'auteur arrivait, armé de son manuscrit , l'amoureux comédien montait en voiture. Il balbutie à la hâte quelques excuses , et remet ces messieurs à huitaine. Hélas ! il avait oublié sa promesse ! il était jaloux , et il jouait au naturel le rôle

xliv "NOTICE

<|iril rei)rrs('i)tînt avec tant fie vérité dans la p'wcc (le IVoclioji (Je Chabanne ; peut-être le jour ou il n'avait pas été maître de lui , le pauvre Mole ressentait-il pour son propre compte les tourmens du chevalier jaloux. Colin hasarde dix lettres bien pressantes , bien respectueuses ; point de réj)onses: les amoureux n'écrivent qu'à leurs maîtresses. Enfin, aj)rès six mois d'attente, l'homme de lettres rencontre Mole ; il lui reproche poliment ses torts , et lui demande un nouveau rendez-vous : il est fixé au lendemain matin. L'espoir renaît dans le jeune poète découragé ; il était chez son ami une heure avant le moment fixé; ils partent, et ils arrivent enfin chez l'acteur si long-temps invisible ; mais par malheur, Mole avait oublié de défendre sa porte , et à peine le manuscrit est-il déployé , qu'on annonce au maître de la maison un de ses amis les plus intimes qu'il n'avait pas vu depuis long-temps. «Je te trouve enfin! s'écria-t-il en entrant; tu ne m'échapperas pas cette fois. Je viens déjeuner avec toi. y>

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iMolé sonne, et demande du vin l)lanc et des huîtres, a Cela vaudra bien, dit-il en riant, l(( jjircc de Colin. « On se met à table, ranlenr es[)érait qu'on n'y resterait qu'nji instant , mais le nouveau venu parle de M"*^ Contât , et Mole oublie tout-à-fait la leetnre. Le temps s'écoule, et l'heure de la répétition arrive. Mole ne l'aurait pas manquée pour tous les chefs-d'œuvre du monde : M^'^ Contât y était. Le manuscrit est tristement replié , on parle d'une nouvelle lecture , d'un nouveau rendez-vous. « Je vous en donnerais dix à la même heure , dit Mole , que je n'y serais pas plus fidèle. Vous connaissez l'objet qui occupe toutes mes pensées , jugez s'il est une pièce qui puisse valoir pour moi deux heures passées à sa toilette. Prenez-moi au saut du lit , ou je ne réponds de rien. » Le lendemain , Colin arriva à la pointe du jour : Mole entendit V Inconstant, et il en fut enchanté. Il se reprocha vivement d'avoir fait attendre l'auteur si long-temps, lui adressa mille excuses, et

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lui promit qu'il mettrait autant de zèle à faire jouer son ouvrage , (ju'il avait montré d'indifï'érenee pour l'entendre. 11 tint parole; r Inconstant fut mis à l'étude, et Colin d'Harleville , qui eut toujours à se féliter, par la suite, des bons procédés de l'acteur , se faisait un plaisir d'avouer qu'il lui avait donné les plus sages conseils , et qu'il lui avait fait faire d'heureuses corrections qui avaient beaucoup contribué au succès de son ouvrage.

C'est probablement à la même époque que se passa un fait qui est à peu près du même genre, si toutefois ce n'est pas un méchant conte imaginé par les ennemis du moderne Roscius.

Il a pourtant acquis une sorte d'authenticité , puisqu'il a donné lieu à une petite comédie en un acte , intitulée la Matinée du Comédien de Persépolis , qui fut jouée avec beaucoup de succès sur le théâtre d'Audinot , et qui est , en effet , dialoguée avec beaucoup de malice et de gaîté. Cette fois , ce n'est plus l'homme de lettres , c'est

i>vn MOU.. xlvij

le cOiiuVIicMi (pli est mystifié; il y a compensation ponr Tavenlnre de Colin d'Ilarleville.

On raconte qn nn jenne anteur, qui, comme lui , n'avait pas encore le droit d'aspirer à la faveur d'une lecture devant les hautes puissances de l'aréopage comique, soumit bien respectueusement son manuscrit aux lumières de Mole. Il le lui porta soigneusement enveloppé d'un large ruban , sollicitant la grâce d'un prompt examen, comme un pauvre plaideur prie le juge dont il attend son arrêt. Il revint dix fois de suite , et jamais l'acteur n'avait eu le temps de lire la nouvelle comédie. Enfin, pressé dans ses derniers retranchemens , et voulant une bonne fois pour toutes se délivrer du fâcheux auteur , Mole lui déclare qu'il a lu sa pièce avec beaucoup d'attention, et qu'elle n'est pas susceptible

d'obtenir une lecture au Théâtre-Français.

— ce Mais qu'y trouvez - vous donc de condamnable? le plan.... — est mal conduit.

— L'action.... — - invraisemblable. — • Les

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situations... — mal ameiK'Os. — \iC (lénoiijnciit... — hrusqiK*. — Le style... — extréjiienHMil iH'<2litré. )>

Alors l'aiit(Mir, avec un ^rand sani^froid , détache le ruban , déploie le manuscrit, et fait voir au comédien stupéfait

qu'il lui avait remis un cahier de papier

blanc.

La Matinée du Comédien de Persépolis chagrina Mole , mais c'est là une de ces épines qu'un grand talent trouve toujours sur sa route. Le vulgaire des comédiens n'éprouve jamais de pareils désagrémens.

On se moque de leur jeu, mais on ne les joue pas. (i)

Après le succès de V Inconstant , la comédie, tombée depuis si long-temps dans l'école dégénérée de Marivaux , parut vouloir enfin quitter le jargon des ruelles , et reprendre la vive et franche allure de ses

(i) La. Matinée du Comédien de Persépolis étant peu connue, l'éditeur croit devoir la donner à la suite de cette IVotice.

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hellt's époques. Une comédie eu trois aetes et en vers d'un honnue du monde , M. Dcsl'aMcheret , avait marqué les premiers progrès du retour au bon ;îOut et à la vérité.

Le Mariage secret tnt j)our Mole une occasion de déployer toutes les ressources de son talent ; il se chargea dans cet ouvrage du rôle d'une espèce d'officieux maladroit , espèce de niais du grand monde, sans tact, sans usage , et il joua ce personnage , tout nouveau pour lui , avec une gaucherie de bon ton, et, si l'on peut s'exprimer ainsi , avec luie bêtise spirituelle dont l'excellent comique contribua beaucoup au succès de cette jolie pièce.

Son talent mûrissait avec l'âge ; il ne perdait rien en grâce , en énergie , et augmentait tous les jours en profondeur.

U Optimiste , les Châteaux en Espagne de ce même Colin d'Harleville si long-temps ballotté pour son Inconstant , et surtout le rôle d'Alceste dans le Philinte de Molière de Fabre d'Eglantine, mirent le dernier

sceau à sa réputation.

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C'est surtout dans cette dernière pièce, qui n'ohliiit ee|)endinil (|iriin de ces succès d'estime que le public ne pouvait guère refuser à une étude approfondie du cœur humain , que Mole s'éleva à toute la hauteur de Tart. Qui n'a pas vu jouer ce bel ouvrage par Mole , ne saurait se faire une juste idée de l'effet dont il est susceptible îi la représentation. Il vaut mille fois mieux lire à tête reposée , dans son cabinet , le rôle d'Alceste , que de le voir défiguré par un acteur qui nen sent pas toute la portée. C'est un de ces personnages que la médiocrité tue ; il faut que le comédien qui le joue soit à sa hauteur. Mole y était parfdit ; il y était même plus étonnant que dans r/ilceste du Misanthrope. On s'est habitué à croire, d'après une fausse tradition, que le chef-d'œuvre de Molière n'avait d'abord reçu du public que l'accueil le plus froid, et qu'il avait eu besoin de l'escorte du Médecin malgré lui ])0\iy attirer la foule.

Mais ce qu'on a dit faussement du Mi-

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santhrojjc, ou |)tnil \v dire avec vérité du Pliilintr de Fabre. J ûx pièce , estimée des (H)uu;usseurs , fut d'aboi d peu suivie; sans l assistance de Mole, <]ui lutta contre la froideur du j)ul)lic, et (jui voulut jouer Touvrage même dans le désert, parce qu'il le trouvait excellent, il n'aurait peut-être obtenu qu'un succès équivoque ; et connue il aurait fallu , pour qu'on lui rendit toute la justice dont il était digne, qu il se rencontrât un acteur doué d'un talent aussi prodigieux que celui de ce grand comédien , il est probable qu'aujourd'hui le Philinte ne figurerait même pas dans le répertoire dont il est un des plus

beaux ornemens.

Après la pièce de Fabre d'Eglantine,

Mole joua le Vieux Célibataire de Colin

d'Harleville , et prouva de nouveau toute la

flexibilité de son admirable talent dans

cette brusque transition du rôle d'un

homme passionné à celui d'un vieillard en

tutelle ; dans ce contraste saillant entre

l'énergie d'une âme ardente et la lan-

lij NOTICE

gueur d'une vie qui s'éteint tristement dans la solitude.

Le Phllintc de Molière et le Vieux Célibataire furent joués dans les premiers temps de nos troubles eivils. Tant que la révolution fut noble et grande , le théâtre grandit avec elle ; lorsqu'elle devint atroce , il fut obligé de prendre la couleur barbare de ces temps de vertige et de délire.

Les persécutions politiques tombèrent sur une partie des comédiens français eux-mêmes; ils furent jetés dans les fers, et seraient peut-être montés sur l'échafaud sans un employé du comité de sûreté générale nommé Labussiere , qui , ayant reçu Tordre d'envoyer les pièces au tribunal révolutionnaire , eut le courage de les jeter au feu.

Cette manie de persécuter les comédiens pour leurs opinions politiques a , du reste , survécu à la révolution ; après la terreur le public leur en demandait compte en plein théâtre ; il n'est sorte d'outrages et d'avanies auxquels ils n'aient été exposés:

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lo inalheureux Trial inounit de douleur presque en sortant d'une seène qu'il avait si Ion g- temps charmée par sa gaî^é.

La restauration n'a guère été plus sage ; les hommes qu'elle a placés à la tête des théâtres se sont beaucoup plus occupés de l'opinion que du talent des acteurs; on a purifié les Cassandre et les Frontin conmie les grands fonctionnaires de l'état; on a même fait des enquêtes sur les sentimens politiques des Cidalise et des Marton, et les emplois de comédie n'ont pas été plus à l'abri de la destitution que les emplois de la finance ou de la guerre. J'ai même su, il y a une dizaine d'années, les détails d'une grave commission d'état qui fut présidée par un grand personnage , et où l'on se livra pendant plusieurs séances à l'examen approfondi de l'opinion politique de tous les orchestres de la capitale. Il y eut à la suite de cette iiiémorable junte bon nombre de cors mis en retraite , de clarinettes appelées à d'autres fonctions, de flûtes destituées et de violons cassés,.

Hv NOTICE

Mole (lut il son â^e de n'être point enferme avec ses eanurrades ; mais le Théâtre- Français était dispersé, et peu de temps après, l'état de sa fortune le força d'aceepter nn engagement à nn nouveau théâtre qu'avait bâti M"'' Montansier dans la rue de Richelieu : c'était la dernière salle du grand Opéra qui vient d'être démolie. Ce fut sur cette scène que Mole se vit contraint de prostituer son talent aux pièces ignobles de ces tristes époques , et de jouer l'affreux personnage de Marat dans les CatUina modernes. Le brillant marquis du Cercle , le fougueux Dormilly en tribun sale et dégoûtant, quelle métamorphose!

On ne peut , du reste , reprocher à Mole cet abaissement de son talent: il fallait qu'il optât entre son rôle et sa tête. L'échafaud était Yultima ratio de ces terribles momens.

On a depuis joué toute sorte de personnages sans courir d'aussi grands risques, et nous avons vu de nos jours des gens du monde changer de rôles aussi facile-

SUR MOLK. Iv

nient que les comédiens , sans y être forcés comme en\.

Quand les saturnales de la révolution cessèrent, Mole se joignit à une partie de ses camarades; ils fondèrent deux colonies, l'une au théâtre Louvois, l'autre au théâtre Feydeau , jusqu'au moment où ils se réunirent enfin tous à la métroj:)ole de la rue de Richelieu , où s'était établi pendant la révolution le théâtre de la république, et où siège encore aujourd'hui la Comédie Française.

Depuis la réunion , Mole ne joua que trois ouvrages nouveaux , rylimable Vieillard, qui ne réussit point; Michel Montaigne, qui n'eut (ju'un petit nombre de représentations ; le Confident par Iiazard, petite comédie qui fut plus heureuse, et dans laquelle le public ne manquait jamais de faire à Mole l'application de ce vers :

Mon acte de naissance est vieux , mais non pas moi.

Mais il jouait encore avec feu tous les rôles qui avaient fondé sa réputation; il i\

Ivj AOTICK

soixante-cinq ans, disait M"^ Contât, et il n'existe ])as un de nos jeunes amoureux <[ui se jette si bien au genoux d'une femme.

Mole n'était ])as aussi heureux (|u'il méritait de l'être après de si longs travaux ; il avait deux fois payé les dettes de son frère, qui s'était ruiné dans les entreprises théâtrales de Rouen et de Toulouse; d'ailleurs il aimait lui-même le faste , la magnificence; il n'avait point d'économie, et encore moins d'ordre. La comédie , instruite de sa situation, lui offrit une représentation à son bénéfice ; il y joua le rôle de ly^mant bourru avec une sensibilité aussi ardente et aussi vraie que dans ses beaux jours ; la foule était immense ; salué par une triple salve d'applaudissemens , redemandé avec enthousiasme après la représentation , Mole fut trop vivement ému de ce triomphe; sa santé commença à s'altérer, mais il ne continuait pas moins à jouer huit actes dans la même soirée. Toujours jeune au théâtre , on a dit qu'il voulait

SUR Mor.K. ivij

l rtre encore nu pen trop dans le monde. Ce i\u\\ y i\ de certain , c'est qnaprès nne représentation dn f Icitx Célibataire, ayanl sonpë, dit-on, nn pen pins qne de con rnme , il fnt attaqné dans la nuit de la maladie qni , après de longnes souffrances, l'a conduit an tombeau. Ainsi périt, à l'âge de soixante-huit ans , le plus grand acteur comique de la scène française. Il demanda et il reçut les secoin^s de la relicfion. Un service magnifique, aucjuel assistaient l'Institut, dont il était membre , tous les gens de lettres , tous les acteurs et tous les premiers artistes de la capitale , fut célébré en son honneur dans l'église Saint-Sulpice, d'où ses restes mortels furent transportés à Antoni , et déposés dans un lieu écarté de sa petite propriété rurale, qu'il avait désigné lui-même de son vivant.

Avant de mourir il eut la force de dicter une lettre pour recommander sa famille au premier consul , et le discours f|ue le commissaire du gouvernement prononça sur sa tombe, se terminait j^ar ces

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mots: «Non , le Srlpion français n'oul)liera « pas le Jloscius de la France. )>

Mole avait été marié à mademoiselle Dépinay, jeune actrice du Théâtre-Français; mais elle vécut peu de temps. On peut juger de la tendresse qu'il avait pour elle, par le trait suivant. La cour se trouvant à Marly, madame Mole eut le malheur d'arriver trop tard pour le spectacle du soir; le roi et la reine furent obligés d'attendre. Le duc de Villeqnier ordonna à l'actrice de se rendre au For-l'Evêque. Mole, au désespoir, invoqua vainement sa grâce; et, ne pouvant l'obtenir , il prit enfin le parti d'aller se renfermer dans la prison de sa femme. Ils nen sortirent qu'ensemble , et reçurent , à leur rentrée au théâtre, tous les applaudissemensque méritait ce beau trait de dévouement conjugal. 11 prit encore la défense de sa femme contre Chamois , rédacteur du Mercure, dans ime lettre adressée au Journal de Paris , et qui sera publiée à la suite de cette notice avec le petit nombre des ouvrages de Mole. Ils

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ii'aiiiioiicent pas, dans leur auteur, une première éducation littéraire : le style en est généralement pénible et un peu prolixe ; mais on y trouve de l'esprit, de la finesse et des vues nouvelles sur le théâtre.

Une vie si occupée par les études de la scène et par les plaisirs du monde a dû lui laisser peu d'instans pour écrire sur son art ; nous n'avons de lui que deux notices , Tune sur Lekain , et l'autre sur mademoiselle Dangeville, quelques discours de clôture et de rentrée , composés et prononcés par lui au nom de la Comédie-Française , et deux ou trois pièces de vers , parmi lesquels on remarquera une satire assez piquante sur Chamois , qui était alors rédacteur du Courrier des Spectacles. C'était le gendre du fameux Préville, camarade de Mole ; il y avait toujours eu un peu de froideur entre ces deux grands comédiens. Ce n'était pas rivalité : elle était impossible, d'après la nature si différente de leurs emplois ; mais il paraît que madame Pré-

Ix T^OTICE

ville n'était pas étrangère à cette brouillerie.

Mole, à l'exemple de plusieurs comédiens , voulut s'essayer comme auteur dramatique ; son début ne fut pas heureux , et il eut la sagesse de renoncer à une carrière où il n'ei^it éprouvé que des revers , tandis qu'il s'en était ouvert une où chaque pas était un triomphe ; mais le désir de laisser quelque chose après lui tourmentait Mole , dont l'ambition aspirait au-delà d'une gloire viagère; il donna donc, en 1781, une petite comédie en un acte et en prose , intitulée le Quiproquo, Jouée par l'élite de la Comédie-Française , elle parut néanmoins un peu froide , et on en trouva l'action pénible et entortillée. Quelques corrections assez heureuses la firent revoir avec plaisir , et l'auteur ayant été demandé à la seconde représentation , Mole parut, et dit au parterre : a Messieurs, l'auteur est inconnu ; il lui est impossible de profiter de vos bontés. » Mais c'était un hommage qu'on rendait encore au coméi-

SUR MULL. Ixj

ilitMi ; Mole eut le bon esprit de le sentir; Il retira son ouMai>e, (jue son erédit an théâtre aurait pu lon<>-tenips y maintenir, et, par une bien louable modestie, il n'a même jamais voulu le faire imprimer.

Il n'y avait de fatuité que dans les manières de Mole; c'était, dans la vie privée, le j)lus excellent des hommes ; bon parent , excellent camarade, sa table et sa bourse étaient toujours ouvertes au malheur et à l'amitié; aussi sa fortune se dissipaitelle au jour le jour ; il avait même pensionné quelques vieux comédiens qui furent exactement payés jusqu'à sa mort.

Un petit marchand de son quartier , sur le point de manquer , ayant vu jouer MoIé dans le Dissipateur , eut l'heureuse idée de s'adresser à lui ; 6,000 francs lui suffisaient pour sauver l'honneur et la fortune de sa famille. Mole avait justement touché de l'argent ce jour-là ; il prêta , sur un simple billet , les 6,000 francs , qui lui furent fidèlement rendus.

\oici un autre trait de générosité, tout

Ixij NOTICE

aussi authentique, et qui n'honore pas moins la mémoire de ce grand comédien :

Une pauvre fruitière, nourrissant son enfant , ëtait hvrée à la misère et au désespoir ; son mari allait être mis en prison pour une dette de 1 200 francs. Elle vient en larmes supplier Mole d'obtenir de ses camarades une représentation au bénéfice de cette malheureuse famille, sur le théâtre de Versailles.

Mole, touché de sa douleur, lui promet de s'intéresser pour elle , lui promet même de réussir ; mais les comédiens , moins sensibles , le fatiguent d'éternels délais ; cependant le mari de la pauvre fruitière allait être arrêté, et Mole lui remet les ii^oo francs, dont il n'a jamais été payé que par la reconnaissance et par les bénédictions de la famille qu'il avait sauvée.

S'il avait le cœur sensible , il ne l'avait pas moins fier. Une dame auteur , désirant faire recevoir un ouvrage à la Comédie- Française , sollicitait vivement Mole d'employer pour elle toute son influence , et

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elle se crut obligée de lui envoyer un assez joli groupe en biseuit de Sèvres. Cependant la pièee ne fut pas jouée, et la dame auteur, dans son ressentiment, exprima, en présenee de plusieurs personnes , le regret de n'avoir j)as employé au soulagement des pauvres les vingt-einq louis que lui avait eoùté son eadeau.

Mole , instruit de ee propos charitable , envoya sur-le-champ cette somme au curé de Saint-Sulpîce , en le priant de vouloir bicji la distribuer aux indigens de sa paroisse , à la seule intention de madame ***.

Dès le lendemain , il écrivit à cette dame qu'il s'était empressé de remplir ses pieuses intentions , et il joignit à sa lettre la réponse du pasteur, qui le remerciait vivement au nom des pauvres.

De pareils traits annoncent autant de sensibilité que d'honneur , de fierté que de délicatesse: aussi Mole se distingua -t-il toujours de la plupart des comédiens, même les plus célèbres , par sa haine profonde pour l'intrigue et pour toutes ces

Ixiv iNOnCK SUl; MOLK.

viles tnicasscries de (M)nlisses ([ui dégradent le talent. Les |)référenees , les passedroits des gentilshommes de la ehambre ont toujours trouvé en lui un adversaire redoutable et un rigide censeur; l'injustice révoltait son âme droite et ferme , et il avait enfin pris le parti de s'éloigner de cette diplomatie tortueuse des comités de théâtre , triste et malheureuse caricature de la diplomatie des cabinets politiques. 11 s'était , pour ainsi dire , renfermé dans son talent , et le temps qu'il ne consacrait pas à l'étude , il le donnait au plaisir et à l'amitié.

MEMO USES

DE MOLE

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