‹ Mémoires de MoléChapitre 50 sur 85 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

On demande aux amans y dans la comédie y une figure aimable, et aux héros ^ dans la tragédie y une figure imposante.

L'élévation des sentimens d'une princesse peut lui faire oublier le peu de régularité des traits d'un héros , en faveur des grandes qua-

(i) Un organe si séducteur n'est pas absolument nécessaire aux autres actrices; mais il faut que du moins leur voix ne blesse pas l'oreille. Les femmes ne peuvent être privées d'une grâce que nous ne soyons privés d'un plaisir, et plus elles semblent formées pour n'exciter en nous que des sensations agréables, moins nous leur pardonnons de produire un effet contraire à notre attente. La douceur de la voix est un de leurs attributs les plus ordinaires , et nous croyons que la nature fraude nos droits lorsqu'elle fait sortir d'une belle bouche des sons peu gracieux.

IjS LK COMEDIEN.

lites qui le distinguent. (lonscMjucmment à ce principe, lorsque eritre les rôles d'amans ou d'époux clieris un acteur tragique ne choisira que ceux avec lesquels son âge n'est pas incompatible, nous ne ferons pas le procès à cet acteur sur un extérieur peu séduisant.

Dans la comédie, ce qu'on ne croirait pas, nous sommes plus sévères. Comme elle ne nous offre rien que de commun dans les sentimens et dans les actions de ses personnages, nous n'imaginons pas que ses héros soient d'un mérite assez transcendant pour triompher du cœur sans charmer les yeux, ni ses héroïnes assez délicates pour ne point consulter du tout leurs yeux dans le don qu'elles font de leur cœur. Ainsi, à moins que l'auteur ne nous peigne une passion ridicule, nous désirons non seulement que la figure de l'amant ne démente point, mais encore qu'elle justifie la tendresse de la personne dont il est aimé. 11 ne suffit pas que l'actrice nous peigne avec des couleurs vraies son amour prétendu; il faut que nous jugions cet amour vraisemblable , et que nous puissions en même temps iouer l'excellence du jeu de la comédienne, et ne point blâmer le mauvais goût de l'amante.

On a beau dire que c'est à la situation de

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toi personnage, et non a la personne de tel acteur, que nous prenons intérêt; qu'ainsi il n'a point affaire à nos yeux, mais à notre cœur et à notre esprit; que souvent des belles soupirent pour des hommes très peu aimables , et que ces bizarreries ne doivent pas nous étonner au théâtre , puisque le inonde nous en fournit tous les jours de pareilles. Peutêtre, en y réfléchissant, se rendrait-on à ces vérités; mais on ne veut point qu'à la comédie le plaisir dépende de la réflexion.

Si , lorsque le rôle suppose dans le comédien les charmes de la figure, il importe que le comédien puisse plaire aux spectateurs qui n'ont que des yeux , de même qu'à ceux qui ont des oreilles et du discernement, cette condition est encore plus essentielle pour les actrices qui jouent les rôles d'amantes aimées et dignes de l'être. Ce n'est pas précisément de la beauté qu'elles ont besoin. C'est de quelque chose qui vaut mieux que la beauté, et qui agit plus généralement et plus puissamment sur les cœurs ; de ce je ne sais quoi , avec lequel une femme paraît charmante , et sans lequel elle est belle inutilement; de cet attrait vainqueur, aussi certain de triompher toujours que de n'être jamais bien défini.

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Vn mémo temps (jue lions ne passons point dans la comédie le défaut d'afi^rémens aux personnes qui sont supposées être avec justice traitées favorablement par l'amour, nous exigeons dans un comédien, à qui l'auteur prête un nom et des sentimens au-dessus du vulgaire, un dehors qui ne dégrade point son personnage.

Quoique la nature ne proportionne pas toujours ses dons à l'éclat de la naissance , et que souvent une physionomie fort peu respectable accompagne des titres fort respectés, nous ne voyons qu'avec répugnance un acteur d'une figure commune entreprendre de représenter une personne de condition.

Nous répugnerons encore bien plus à le voir entreprendre dans la tragédie de passer pour quelque grand monarque, et s'il fait cette tentative, il nous paraîtra moins jouer son rôle que le parodier. On n'a pas encore oublié l'aventure d'un débutant. Il avait des entrailles, de l'esprit et du feu, mais son extérieur n'était rien moins qu'héroïque. Un jour, il représenta Mithridate, et il le représenta d'une manière à satisfaire tous ses auditeurs, s'il n'avait eu pour auditeurs que des aveugles. Dans la scène où Mouime dit à ce

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prince, vS'< 7 :,'//< '///,, vous cIkui'^cz de visav^c! un plaisant cria à raclricc : Laissez-le, J aire. On perdit de vue sur-le-champ les talens do l'acteur, pour ne penser qu'au peu de convenance qui se trouvait entre son rôle et sa personne.

Tous les acteurs trai^iques doivent avoir la figure noble (i) : il faut que ceux qui jouent les premiers rôles en aient une imposante , telle que celle d'un comédien dont j'ai déjà fait reloge et la critique, et qui dans le deruier siècle a fait revivre Roscius sous les traits d'Auguste 5 ou telle que celle d'un autre acteur à qui la nature prodigua plusieurs de ses présens les plus rares , et qui a quitté le théâtre beaucoup trop tôt pour nos plaisirs.

(i) La tragédie veut que chez elle tout porte le caractère de grandeur. Cliez elle , il est des personnages subordonnés, mais il n'en est point de subalternes; elle admet de simples confidens , mais ces coufidens sont les dépositaires des secrets de leurs souverains, et ils partagent avec eux le soin et la gloire de gouverner et de défendre les états. 11 convient donc que l'extérieur de tous les acieurs tragiques, même de ceux qui sont réduits aux emplois les moins iiiiportans, réponde à la dignité des personnes pour lesquelles ils désirent que nous les prenions.

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Non seulement il est nécessaire qu'on aperçoive chez les premiers ti*a<::jiques cette majesté par laquelle s'annoncent les âmes supérieures, mais il importe que leur physionomie soit douce et heureuse. I^a comédie n'étant occupée que du soin de nous divertir, il n'est pas extraordinaire qu'elle bannisse de ses jeux tout ce qui peut s'opposer à l'efiet qu'elle veut produire. La terreur étant une des impressions que la tragédie se plaît davantage à exciter, on a plus sujet d'être surpris qu'elle exige de ses acteurs un extérieur qui semble contraire à ses vues. Deux réflexions font apercevoir la raison de cette prétendue bizarrerie. La tragédie peut exposer à nos yeux des actions cruelles , même barbares , mais elles doivent être les suites de l'emportement d'une passion violente , et non d'un penchant naturel pour le crime. Nous consentons que les héros tragiques soient coupables , mais nous souhaitons de pouvoir nous persuader qu'ils le sont malgré eux ; qu'en se livrant au mal , ils conservent une espèce d'amour pour le bien; qu'ils sont entraînés dans le précipice, et non qu'ils s'y jettent volontairement. Ce n'est pas même assez pour notre délicatesse. Nous ne sommes pas contens^ si nous

lie nous iniagiiions lire sur leur front rju'ils étaient nés pourvoir leurs désirs satisfaits, et si le droit que nous leur attribuons d'être lieureux, ne les excuse d'avoir voulu triompher , à quelque prix que ce fut , des obstacles qui traversaient leur bonheur.

CPIAPITRE III.

Du rapport vrai ou apparent qui doit être entre rdge de l'acteur et celui du personnage,

UiN portrait, quoique estimable par la correction du dessin et par la vérité du coloris , est critiqué avec raison, s'il vieillit la personne que le peintre s'est proposée pour modèle. Un comédien , quoique ayant le jeu parfaitement vrai, ne nous plaira que médiocrement, s'il parait trop âgé pour le personnage qu'il représente. Ce n'est pas assez qu'on ne nous montre point Iphigénie avec des rides et Britannicus en cheveux gris , nous voulons qu'on nous montre cette princesse et ce prince avec tous les charmes de la jeunesse.

Des acteurs, en ayant quelques années de plus que l'auteur n'en donne à leur person-

l8/i Li: COMKDIKN.

liage, pourront faire sur nous une impression plus agréable que s'ils n'étaient point dans ee cas. Pourvu qu'à l'art de bien jouer la comédie, ils ajoutent celui de faire disparaître la dislance qui est entre leur âge et celui de la personne dont ils empruntent le nom , nous leur saurons d'autant plus de gré qu'ils nous procureront le plaisir d'une double illusion. Ils ne nous en feront au contraire aucune , dès que leur visage s'^accordera mal avec la date de la naissance de cette personne. Bien des années avant que le comédien à qui j'ai reproché son imprudence de jouer des rôles qui ne lui convenaient plus, eût atteint la vieillesse, nos pères étaient blessés de le voir contrefaire un tendre adolescent.

Si l'on pardonne plus volontiers aux hommes qu'aux femmes de monter sur le théâtre dans un âge avancé, il leur est, d'un autre coté, plus difficile qu'à quelques unes d'entre elles d'emprunter à la fin de leur printemps l'air et les grâces de la première jeunesse. Telle comédienne touche à son automne, et n'a , quand elle veut , que seize ans sur la scène. Presque jamais notre sexe ne jouit de ce privilège.

Quelques belles , à cet égard plus favo-

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risées que nous de la^aluri», peuvent jnsqnà un certain A^e nous caclu:r une ])arti(; de leurs armées. On demandera connuent une aelriee s'assurera qu'elle a le droit de prétendre à cet avantage. Je lui conseillerai de ne s'en pas lier là-dessus à ses pn^pres yeux. C'est de ceux des spectateurs qu'elle doit prendre l'avis; ce miroir ne la trompera point ; elle y lira peutêtre avec douleur que la fleur de ses cliarnies est passée ; mais cette triste découverte sera pour elle une utile leçon, et si elle a le chagrin d'apprendre qu'elle ne paraît plus jeune, elle s épargnera le ridicule de vouloir le paraître, lorsqu'elle ne peut plus espérer d'y réussir.

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