‹ Mémoires de MoléChapitre 56 sur 85 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

De la vérité de la récitation.

Inutilement l'action d'une personne de théâtre est-elle vraie si sa récitation ne l'est pas, et sur la scène française il ne sert de rien de séduire les yeux lorsqu'on ne séduit pas les oreilles.

Divers passages des anciens semblent ne pas laisser lieu de douter que la déclamation de leurs ouvrages dramatiques ne fût notée et mesurée. Ce dont je doute, c'est que cette méthode ajoutât quelque perfection au jeu théâtral.

Si les tons auxquels les comédiens étaient assujettis étaient ceux de la musique ( i ) , la déclamation était un chant, et les comédiens se trouvaient absolument dans le même cas que les acteurs de nos théâtres lyriques. Or, on ne voit pas qu'un rôle , pour être chanté ,

(i) M. l'abbé de Condillac , dans son Livre intitulé Essai sur r origine des Connaissances humaines , est de ce sentiment.

•♦o8 LK COMKDIKN.

eu soit toujours micîux joué, .ravouc que la note ne laissant pas au clianteur la liberté (le choisir ses tons, il ne peut connue le comédien se tromper sur ce choix; mais le jeu théâtral n'y gai^nerait qu'autant que la musique par elle-même aurait des moyens déterminés pour exprimer les différentes passions. C'est ce dont plusieurs philosophes ont de la peine à convenir; ils accordent que le beau récitatif a pour base la déclamation, mais ils soutiennent qu'il n'a de véritable expression que celle qu'il emprunte de la voix, et l'expérience montre que le même air peut convenir à des paroles de caractère fort différent; d'ailleurs quelque expressive que pût être la musique , quelque parfaitement qu'elle puisse être rendue par l'acteur chantant, on ne se persuadera point qu^une scène chantée fasse la même illusion qu'une scène dans laquelle les acteurs parlent de leur ton naturel. Feu M. l'abbé Dubos a prétendu (i) que les tons prescrits aux comédiens grecs et romains par les notes qui leur servaient de guides, étaient non des tons harmoniques, mais ceux de la conversation ordinaire.

(i) Réflexions sur la Poésie et sur la Peinture,

(^)uoiqno j'aie pour les décisions de ce savant académicien la déférence qui leur est (lue, je ne puis souscrire à son opinion; elle suppose qu'il est possible d'apprécier les tons de la seconde espèce (i) , et M. l'abbe de Con- (llllac a savamment démontre qu'ils ne sont point appréciables; elle suppose aussi qu'il n'y a qu'un ton vrai pour chaque sentiment, et ce principe n'est pas plus recevable pour ce qui regarde la déclamation que pour ce qui regarde la musique. Comme tous les hommes ont chacun une voix différente, ils ont aussi chacun des inflexions qui leur sont pn^pres pour manifester les impressions qu'ils éprouvent. Sans doute les diverses inflexions qui naissent de la même impression ont quelque chose de commun, mais elles diffèrent nécessairement selon les différens organes, de même que l'accent commun à une même nation se varie à rinfîni chez les différentes personnes dont elle est composée. De plus, elles diffèrent selon les différens caractères. La colère de certains hommes est un tonnerre qui souvent produit plus de terreur que de ravage ; celle de

(i) Apprécier un ton , c'est évaluer ses rapports avec d'autres Ions donnés.

:>rO LE COMÉDIEN.

qiuîlrjnes anfres est un feu cache sous la cendre, lequel nejcite point de flammes, mais qui est d'anlant plus dangereux qu'il avertit moins de l'incendie qu'il est prêt à causer.

On ne doit donc pas s'attendre que je traite méthodiquement l'art de réciter avec vérité : il faudrait pour cela donner autant de règles qu'il y a de diverses espèces de voix et de différentes manières d'éprouver la même impression. Toutes les leçons qu'on donnerait sur cet art ne seraient jamais d'ailleurs du même secours que l'étude du jeu de l'excellente actrice qui nous a tant fait répandre de pleurs sur le sort de Mérope , et qui presque toujours paraît emprunter le génie de l'auteur auquel elle prête sa voix et Tâme de l'héroïne qu'elle représente.

Le moyen le plus sûr que pourraient avoir des comédiennes pour ne nous faire jamais entendre que des tons vrais, serait de copier fidèlement ceux de cette actrice , lorsqu'elles jouent les rôles dans lesquels elle se fait admirer. Par malheur c'est une chose impossible, et il ne nous est pas plus facile, dans un discours suivi, de nous approprier toutes les inflexions d'une personne, qu'il ne nous l'est de nous servir, avec continuité, d'un ac-

LK COMKDIEN. j» i i

cent cjui ne nous est pas nalurcl. Tout ce qu'on peut (aire, c'est d'imiter, avec le plus (le perfection dont on est capable, certaines intonations heureuses des grands acteurs. Du reste , c'est à la nature elle-même à dicter celles qui sont les plus convenables, et le sentiment est le seul maître qui puisse enseigner les secrets de cette éloquente magie des sons, par laquelle on excite chez les auditeurs les mouvemens dont on veut qu'ils soient agiles. De ces secrets, le principal est de ne point employer indifl'éremment des tons qui , à peu près semblables en apparence , doivent cependant être distingues. Les tons peuvent être ranges sous diflerens genres, qui comprennent plusieurs espèces, de même que chaque couleur primitive se divise en plusieurs nuances. On regai^de, par exemple, le ton fier (i) et le ton orgueilleux, comme ap-

(i) Quelqu'un pourrait croire que je me contredis ici , et qu'après avoir soutenu qu'il y a plusieurs tons vrais pour la même impression , je n'en admets qu'an pour exprimer la fierté. Il est à propos d'avertir que je prends colleclivement l'expression dont je me sers, et que , quoique j'emploie le singulier, j'entends par ton fier tous les tons propres à peindre le sentiment dont il est question. Le lecteur fera, s'il lui plaît, b

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partenans à un même genre ; mais ces ton» dilTèrent evitlemmetit entre eux. Pai- le premier, nous ne marquons souvent que le juste senliment que nous avons de notre dij^nitc. Nous faisons toujours connaître par le second que nous portons ce sentiment beaucoup plus loin qu'il ne doit s'étendre. Quoique le ton naïf et le ton ingénu soient aussi des espèces d'un même genre, on aurait tort de prendre l'un pour l'autre : l'un est celui d'une personne qui, n'ayant pas l'esprit ou la force de cacher ses idées et ses sentimens, laisse échapper les secrets de son âme, même lorsqu'elle a intérêt ou qu'elle désire de les faire ignorer; l'autre est le signe de la candeur plutôt que de la sottise et de la faiblesse. Il est le lot des personnes qui seraient assez adroites ou assez maîtresses d'elles-mêmes pour déguiser leur façon de penser ou de sentir , mais qui ne peuvent se résoudre à trahir la vérité.

Quelques tons appartiennent en même temps a plusieurs genres. L'ironie peut être également dictée par la colère, par le mépris, par le simple enjouement; mais le ton ironi-

inême supposition pour les autres tons indiqués dans la suite de ce Chapitre.

que qui convient à l'un de ces scnlimcns ne convient pns aux deux autres. F /amour et l'amitié parlent à certains égards une langue commune. Cependant leur ton n'est pas le même. li'amitié elle-même a plusieurs tons : celui de la tendresse d'un père pour un fils dillère de celui d'un ami pour son ami.

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