‹ Mémoires de MoléChapitre 68 sur 85 · SECONDE OBSERVATION · texte numérisé non relu

SECONDE OBSERVATION

Cette liberté est permise à l'acteur comique , mais elle ne l'est qu'à certaines conditions et dans certaines circonstances.

Elle ne Test qu'à certaines conditions : il faut qu'en quelque sorte la chargé déraisonne avec raison , et qu'elle conserve une espèce de règle dans son désordre. On consent qu'un peintre, excité par un joyeux délire, peigne une figure avec un nez d'une longueur excessive, mais on veut que ce nez soit analogue aux autres nez qu'on connaît , et qu'il soit à

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la place que la nature lui a assignée. On trouve hon qu'un conicdlen aille quelquefois plus loin que la nature ne va ordinairement , mais on ne veut point que pour nous donner du comique il nous donne des monstres. L'un et l'autre peuvent grossir les objets. Ils ne doivent pas les rendre méconnaissables.

Non seulement l'acteur comique doit s'en tenir à grossir les objets, mais même en se renfermant dans ces bornes il est obligé , lorsqu'il hasarde quelque charge, d'observer certaines préparations. Elle ne réussit qu'autant que le comédien a conduit les spectateurs à une espèce d'ivresse, dans laquelle ils ne puissent le juger avec la même sévérité que s'ih étaient de sang-froid. Nous avons remarqué que la charge était une exagération dictée par l'enjouement. Elle ressemble aux licences qu'on se permet dans la conversation. Telle plaisanterie qu'on n'oserait risquer si l'on n'était écoulé que par des personnes sérieuses et tranquilles, est applaudie dans une assemblée où préside une joie tumultueuse. Tel ton , tel geste paraîtraient outrés chez un acteur si on les examinait avec réflexion , et ils plaisent lorsqu'il ne laisse pas la liberté d'en faire F analyse»

LE COMKDIEN. 2^3

Avec CCS deux cond liions on en c\\çrc encore deux autres. C'est que la charge ne soit pas trop fréquente, et qu elle ne paraisse pas déplacée.

De même qu elle n'est permise qu'à certaines conditions, elle ne l'est que dans certaines circonstances. En général elle ne convient à aucun des acteurs destines à représenter ce qu'on appelle dans le monde les honnêtes gens, surtout lorsque les personnages de ces acteurs doivent exciter l'intérêt. Dans d'autres rôles elle peut être agréable, et quelquefois même elle est nécessaire.

L'intrigue d'une comédie demande-t-elle que des valets ou des suivantes empruntent les habits et les airs de personnes d'importance ? pourvu que l'acteur ou l'actrice ne pousse pas la charge au point que les personnages qu'il s'agit de tromper ne puissent être ses dupes, la charge sera certainement agréable.

A ce sujet il se présente une objection. Pourquoi permet-on à un comédien qui prend un travestissement au-dessus de la condition de son personnage, ce qu'on ne lui permet pas lorsqu'il prend un travestissement audessous? On peut répondre qu'une personne

de naissance se dégrade en quelque sorte par un (léguiscmcnt indigne de son état. Nous ne voulons pas qu'elle s'avilisse encore davantage en paraissant s'y complaire, et elle s'expose au risque d'en être soupçonnée si elle ne se borne pas a ce qui lui est absolument nécessaire pour éviter d'être reconnue. Au contraire une personne du peuple gagne en se montrant jalouse de ressembler à des personnes au-dessus d'elle. D'ailleurs , comme elle ne peut en être qu'une copie fort défectueuse, elle ajoute le plaisir que nous fait la vanité de ses efforts au plaisir que nous avons de voir les personnages qu'elle trompe , ne pas s'apercevoir de leur erreur.

Il est des rôles dans lesquels la charge est non seulement agréable , mais encore nécessaire. Scapin (i) contrefait Argante pour aguerrir Octave à soutenir la présence d'un père irrité. L'acteur en cet endroit est obligé d'user de charge , et il est le maître de la porter aussi loin qu'elle peut aller , parce qu'au lieu de nuire ici à la vraisemblance , elle l'augmente. Il serait moins vraisemblable qu'Octave demeurât interdit si Textrême vé-

(i) Fourberies de Scapin , acte i , scène m.

hëmence des discours de Scapin et la violence de son eniportenient ne faisaient illusion à ce jeune amant, et ne le conduisaient à s'imaginer voir dans Scapin le redoutable Argante.

Ce serait abuser de la patience des lecteurs que de faire lënumëration de tous les rôles dans lesquels il est essentiel de cbarger. Ou doit compter dans ce nombre ceux qui ne sont point les copies d'originaux connus, par exemple, celui de Crispin ; ceux dans lesquels l'auteur s'est proposé de copier quelques originaux, mais s'est donne la liberté de les copier dans le burlesque, tels que ceux de Toutabas dans le Joueur , et de Clistorel dans le Légataire ; enfin ceux dans lesquels l'auteur prête à ses portraits des touches extrêmement fortes, comme ceux de TAvare, d'Araolphe et du Bourgeois gentilhomme.

Vous devez enfler quelquefois les tons et les gestes dans les rôles de la première et de la seconde espèce , parce que ces rôles sont eux-mêmes des charges. Vous le devez aussi dans ceux de la troisième classe, parce qu'il faut, en étourdissant le spectateur, le détourner d'examiner si l'auteur n'a pas ex-

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cède les bornes de la vraisemblance. Ce vers

Savcz-vous bien , Monsieur, que j'dtais dans Crémone ?(i)

a dans la bouche de Crispin toute une autre grâce, prononcé avec emphase, que débite simplement. Que Toulabas dise d'un ton ordinaire :

.... Vous plairait-il de m'avancer le mois? (a)

cela ne fera quun médiocre effet. Qu'il le dise de la manière doot le disait Tacteur (3) qui représentait jadis avec tant d'applaudissemens ce rôle et plusieurs autres rôles semblables, il excitera un ris général. Si Harpagon, après avoir visité les mains du valet de son fils, demande de sang -froid à voir les autres mains de ce même valet , une partie des spectateurs donnera raison aux censeurs qui ont prétendu que Molière ne devait point copier cet endroit de Plante. Si l'acteur nous peint un avare qu'une violente colère agite, et dont la défiance trouble la cervelle, nous ne trouverons plus la critique fondée. Il ne nous semblera pas extraordi-

(i) Comédie des Folies amoureuses , acte i , scène v.

(2) Dans le Joueur, acte i , scène viir.

(3) Feu Dangeville.

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nairc que cet avare oublie qu'il parle des mains de lianèclie, et que pensant aux p» ches de ce valet, il exige qu'on lui iiioulrc les aulres.

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