CHAPITRE XII
Des finesses de Vart des comédiens , prises en
général.
Dans tout le cours de cet ouvrage , nous avons eu soin de ne pas confondre avec la multitude les personnes qui ont du goût et du discernement. Les spectateurs de cette seconde espèce forment entre eux des classes qui doivent être aussi distinguées. Chez les uns, l'esprit juge sainement de ce qu'on lui présente ; mais , renfermé dans certaines bornes, il n'examine pas si ce qu'il voit est tout ce qu'il avait droit d'attendre. Chez les autres, une imagination vive et féconde accompagne une raison droite et lumineuse, et ceux-ci, ne se contentant pas que ce qui leur est offert soit bon , se plaignent si on ne leur donne pas tout ce qu'ils espéraient.
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Quand un acteur met h peu près, dans son action et dans sa li'citation , toute la vérité convenable ; quand il ne laisse apercevoir nulle part le travail ni retVorl , les spectateurs de la première classe ne demandent pas davantage, parce qu ils n'imaginent rien au-delà. Il n'en est pas de même de ceux de la seconde.
A leur tribunal , il y a , entre le jeu qui n'est que naturel et vrai, et celui qui de plus est ingénieux et fin , la même difl'èrence qu'entre le livre d'un bomme qui n'a que du savoir et du bon sens , et le livre d'un homme de génie. Ils veulent non seulement que le comédien soit copiste fidèle, mais encore qu'il soit créateur; c'est dans ce dernier point que consistent les finesses de son art.
Quelque esprit qu'ait un auteur, quelque application qu'il apporte à la perfection de son ouvrage , il ne pense pas à tout , et il lui arrive quelquefois d'omettre diverses choses qui auraient fait grâce dans sa pièce. De temps en temps aussi, lorsqu'il écrit en vers, la gêne de la mesure et de la rime ne lui permet pas de dire tout ce qu'il sent , et par la suppression d'un mot qu'il ne peut placer, une idée fine est perdue pour un grand nombre de
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personnes, si le comédien ne les aide à la decoiivrii'. (i)
Au lieu que les acteurs médiocres ne voient que par les yeux de Tauteur ; au lieu qu'ils ne soupçonnent point qu'il ait pu rien ajouter h ce qu'il dit, les remarques qui lui ont échappé sont saisies par les acteurs supérieurs , et ce qui manque dans le dialogue se retrouve dans leur jeu. Avec eux , on peut sans risque omettre ou sous-entendre. On est toujours sur du supplément ou du commentaire.
Ils se distinguent surtout par le talent de peindre des sentimens qui ne sont point exprimés par le discours , mais qui conviennent au caractère et à la situation du personnage.
Lorsque Sévère, après la mort de Poljeucte, dit à Félix et à Pauline :
Servez bien votre Dieu, servez votre monarque , (2)
il se soucie peu qu'ils demeurent attachés à
(1) Les acteurs étant obligés de faire plus de supplémens dans les pièces en vers que dans celles en prose , il s'ensuit qu'ils ont encore plus besoin d'esprit j^our jouer les premières que pour jouer les secondes. Ce devrait être pour eux une nouvelle raison de préférer ces dernières.
(2) Folyeucte ^ acte v, scène dernière.
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leur rclii^ioiî , mais il regarde la (idt'lite à rcniperoiii' comme mi devoir dont ils no peiiveiil se dispenser. Aussi Baron , liahile à deviner ce que les auteurs ne disaient pas, mais qu'ils voulaient ou devaient vouloir dire, prononçait-il les dernières paroles d'une manière iort difl'erente de celle dont il prononçait les premières; il passait légèrement sur un hémistiche, et il appuyait fortement sur l'autre. Dans le premier, il prenait le ton d'un homme qui , touche des vertus des chrétiens, mais n'étant point convaincu que leur religion fût la seule vraie , ne trouvait pas mauvais qu'on la professât, mais ne croyait point nécessaire de l'embrasser. Dans le second, il annonçait, par un geste fin et par inflexion adroite, combien le dévouement pour le service du souverain lui paraissait un point plus capital que l'exacte observation du christianisme.
Le rôle de l'homme du jour, dans la pièce des Dehors trompeurs , est un de ceux dans lesquels l'acteur a le plus d'occasions de faire éclater de semblables finesses. Au troisième acte , le marquis , profitant de l'erreur du baron, qui ne le connaît pas pour son rival, le prie de faire remettre par Lucile une lettre
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à l'amie pnitendno de celte l)clle ; le baron accepte la proposition. Peut-être M. deBoissy, en lui faisant répondre au marquis, vous serez satisfait y ne demandait au comédien que d'emprunter l'air obligeant d'un ami qui veut servir son ami. Un acteur accoutumé à nous surprendre souvent dans la comédie par quelque trait délicat et inattendu , trouve le moyen d'augmenter le comique de cette scène, déjà par elle-même extrêmement plaisante. Il paraît non seulement être charmé de favoriser l'amour du marquis , mais encore se reprocher de ne lui avoir pas fourni l'expédient dont celui-ci s'avise. Par-là, nous avons la double satisfaction de voir le baron être en même temps la dupe , et de l'aveuglement qui lui laisse ignorer qu'il est la personne qu'on trompe, et de la malignité qui lui fait regretter de n'être pas l'inventeur de la ruse par laquelle cette personne est trompée.
De même qu'on montre de la finesse en \ disant plus par son jeu que ne dit l'auteur, on en montre aussi quelquefois en prévenant ce qui sera dit , mais qui ne l'est pas encore. Feu LaThorillière usait de cette adresse dans la Mère coquette. La mort du mari d'Ismène XI,' est pas assez constatée pour que cette folle
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ose risquer de secondes noces; Laurctle entreprend de l'autoriser à faire celte démarche , et , pour cet efl'et , elle veut contraindre Champagne de certifier qu'Ismène est véritablement veuve; celle-ci survient (f) avant que Champagne ait consenti de faire ce qu'exige Laurette ; la suivante rusée, se flattant que ce valet, dont elle est aimée, n'aura pas la force de la dédire , et qu'il aura encore moins celle de résister au diamant qu'elle lui ofïVe, feint qu'il lui a confirmé que rien ne s'oppose plus au penchant d'Ismène pour Acanle. La Thorillière, après avoir dit, en prenant la hsL^ue y puisque vous le voulez^ inadaine, gardait un assez long silence , et il ne laissait échapper ces mots, // est donc mort , qu'après avoir considéré le diamant à plusieurs reprises. On lisait ainsi d'avance, dans son action, cette déclaration que Champagne fait quelque temps après ,
Au moins , s'il n'est pas fin, le défunt n'est pas mort.
A cette finesse, La Thorillière en joignait une autre. En examinant la bague, il ne la regardait qu'à la dérobée. Moyennant cette
(i) Acte II , scène iv.
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nllcntion, il (ivifait de inar<|ucr à la veuve une dédance trop injurieuse, et il était comique sans paraître incivil. Nous verrons ailleurs que dans certains rôles de comédie les acteurs ne sont pas toujours obligés d'être si scrupuleux sur les bienséances. Dans d'autres rcMes,,et particulièrement dans la tragédie, ils ne peuvent trop les observer, et entre les finesses de leur art, celles qu'ils peuvent devoir à cette étude tiennent un des premiers rangs. Mais il n'est pas commun de rencontrer toutes celles qu'on souhaite en ce genre.
Mettez dans la bouche d'un comédien ordinaire ce vers d'Agamemnon à Clytemnestre ,
Madame, je le veux, et je vous le commande; (i)
il le déclamera d'un ton impérieux, et il ne sera point désapprouvé par la plus grande partie des spectateurs. Il le sera par ceux qui ont remarqué dans cet endroit l'art de l'acteur chargé des rôles de rois au Théâtre- Français. Cet acteur modère considérable-
(i) Iphigénie , scène i du iii^ acte, dans laquelle Âgamemnon , importuné par les instances que fait Cljtemnestre pour conduire sa fille à l'autel, déclare à celte reine qu'elle ne peut avoir cette satisfaction.
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ment son ton , en disant : Je vous le coinmande. Il jn^rc qn'Acjaniomnon, eu mrme temps qu'il se propose de persuader à Clytemnestre qu il veut être obéi, désire de lui adoucir le chagrin de s'entendre donner un ordre, et nous sommes charmés de voir l'amour-propre de cette reine ainsi ménagé par le prince son époux.
Des personnes de tliéâtre , capables de saisir ces attentions délicates que des personnages, quoique étant d'un rang égal, se doivent l'un à l'autre, ne le sont pas toujours de sentir ce que leur propre personnage se doit à luimême. Que des actrices qui n'ont pas cette finesse de sentiment aient à débiter ce discours de Junie à Néron :
Il a su nie toucher,
Seigneur, et je n'ai point prétendu le cacher.
Je lui fus destinée ,
Quand l'empire devait suivre son hyménée. Mais ces mêmes malheurs qui l'en ont écarté, Ses honneurs abolis, son palais déserté, La fuite d'une cour que sa chute a bannie , Sont autant de liens qui retiennent Junie. . . . (i)
nous n'entendrons que des pleureuses mo- (i) Britanniciis ^ acte ii , scène m.
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uotones, qui nous peindront Junic comme une amante uniquement occupée du désir de fléchir la dureté de l'empereur. Une comédienne qui sait que le respec,t pour soi-même et le courage sont des bienséances de l'état d'une personne née près du trône, nous la représentera comme une princesse tendre et ingénue, mais prudente et ferme, qui aime véritablementet qui ne cache point son amour, mais qui veut qu'on croie qu'elle aime moins par faiblesse que par justice et par générosité, et qui fait sentir que si elle laisse échapper son secret, c'est parce qu'elle tient au-dessous d'elle de le dissimuler.
Toutes les finesses ne peuvent pas être du même ordre. Quelques unes ajoutent peu au fond des discours, mais elles ajoutent beaucoup à la vérité de la représentation.
Rodogune tâche d'excuser sa passion pour Antiochus par ces vers adressés à sa confidente :
Il est des nœuds secrets , il est des sympathies , Dont par le doux rapport les âmes assorties S'attachent l'une à l'autre , et se laissent piquer Par ce je ne sais quoi qu'on ne peut expliquer, (i)
{i) Rodogune j acte i, scène v,