CHAPITRE Xlll
Des finesses qui appartiennent au tragique.
On croit avec raison que l'objet de la tragédie est d'exciter de grands mouvemens : on conclut de là , que les acteurs tragiques ne peuvent trop continuellement s'y livrer, et l'on se trompe : souvent il importe que ans les instans où il semble aux âmes communes qu'ils devraient montrer la plus violente agitation , ils affectent la plus parfaite tranquillité; les principales finesses de leur jeu sont renfermées dans l'art de savoir employer à propos ce contraste.
La tragédie se proposant de ne nous représenter la nature que par les côtés les plus imposans, le jiremier devoir des comédiens
TF, COMKDIEN. ayS
qui chaussent le cothurne est de (îonncr à cliacun de leurs personnages tout r;tir de çjrandeur dont il est susceptible. Jamais un héros n'est plus grand que lorsque de puissans intéréls, des malheurs accahlans, de cruelles offenses, de vasies projets , ou de pressans dangers, ne peuvent tirer son âme de son assiette naturelle. Plus l'acteur tragique , sans contredire les suppositions de l'auteur , nous offrira cette image, plus il prouvera son habileté.
Les Horaces sont les trois guerriers sur lesquels Rome se repose de son sort. Albe fait le même honneur aux trois Curiaces. Ces deux familles sont unies par les liens les plus chers. Corneille met dans le jeune Horace et dans le dernier des Curiaces le même désir de la gloire, le même dévouement pour la patrie ; mais , afin de varier ses caractères , U feint que le second a plus de peine que le premier à triompher des sentmiens de l'amour et de l'amitié. Combien d'acteurs tragiques , pénétrant mal les intentions de ce poète sublime, défigurent la magnanimité du défenseur de Rome ! Ils se hâtent de métamorphoser sa force d'esprit en férocité, et dans le temps qu'il n'est encore que héros , ils en font un sauvage qui n a rien ri' humain que la figui^e et la voix; encore quel-
quefois ne tient -il pas à eux qu'il ne ressem])le à Thomme ni par l'une ni par l'autre ; je ne dis pas lorsqu'il verse le sauf]; de Camille (ils seraient alors excusables ), mais lorsqu'il ne pense qu'à lui inspirer sa fermeté par ces vers ;
Armez-vous de constance, et montrez-vous ma sœur;
Et si par mon trépas il retourne vainqueur.
Ne le recevez point en meurtrier d'un frère,
Mais en homme d'honneur qui fait ce qu'il doit faire ,
Qui sert hien son pays, et sait montrer à tous,
Par sa haute vertu, qu'il est digne de vous.
Comme si je vivais achevez l'hyraénée.
Mais si ce fer aussi tranche sa destinée.
Faites à ma victoire un pareil traitement :
Ne me reprochez point la mort de votre amant. . . . (i)
Cependant il est évident qu'Horace donne d'autant plus les marques d'une âme élevée, que faisant à Rome un des plus grands sacrifices, il paraît plus tranquille.
Dans la tragédie des Machabées ^ Mizaël raconte les cruautés inouïes exercées sur ses frères. A cette affreuse peinture, la mère de ce jeune héros s'arme d'une religieuse intrépidité, mais malgré ses efforts, les sentimens. de la nature l'emportent , et pendant un moment l'héroïne fait place à la mère. Mizaël
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(i) Acte II , scène iv de la tragédie des Horace s.
s'en aperçoit, el la doulonr de dérliircr ainsi le canr de la personne qu'il chérit le plus, l'eu^ncçe à snspendre son récit. Elle lui dit : Âchh'C, Ta comédienne qui a remis depuis quoique temps ce rôle au théâtre, prononce ce mot avec le même sang-froid que si elle demandait la suite de la relation d'un léger accident arrive à des personnes qui lui seraient étrangères. Elle redouble par cet art notre admiration pour son héroïne qui, percée des plus rudes coups, rassemble toutes ses forces, afin de ne pas se laisser abattre aux jeux de son fils , et de lui donner l'exemple des vertus dont elle lui dicte les leçons.
La faveur éclatante dont Auguste honore Cinna n'a pu détourner ce dernier de conspirer contre son bienfaiteur : les desseins de ce fameux conjure sont découverts ; Auguste le mande pour lui annoncer (i) qu'il connaît toute sa perfidie. Qui ne voit que cet empereur imprimera d'autant plus de respect qu'il laissera moins éclater d'emportement, et que plus il a sujet d'être irrité de l'ingratitude d'un traître qu'il a comblé de biens , et qui
(i) Cinna, acte v, scène i.
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veut le priver du trône et de la vie, plus on sera frappé de remarquer en lui la majesté d'un souverain qui juge, et non la eolère d'un ennemi qui insulte ?
Qui ne voit aussi que moins on paraît étonné de la grandeur des projets qu'on a conçus, plus on donne une haute idée des sources qu'on a pour les exécuter, et que par conséquent Mithridate produira plus cet effet en communiquant (i) d'un air simple à ses fils le plan des opérations par lesquelles il espère d'abaisser la fierté de Rome, qu'en le leur détaillant avec emphase, et du ton d'un homme qui veut qu'on admire l'étendue de son génie et la supériorité de son courage?
De même, qui peut disconvenir qu'on ne se rende suspect de n'être pas bien affermi contre le danger, lorsqu'on fait beaucoup de bruit à son approche; qu'au contraire notre mépris pour la mort se manifeste par la tranquillité avec laquelle nous l'envisageons ; qu'ainsi la sœur d Héraclius et Léontine prouvent mieux combien peu de terreur excitent €n elles les menaces de Phocas, si elles disent
(i) Mithridate , acte ni, scène r.
LE COMKDIEN. ^nn
à cet usurpateur avec une froide çjravile :
Tyran, descends du trône, et fais place à ton maître, (i) Devine si tu peux , et choisis si tu l'oses, (a)
que si elles prononcent ces vers d'un ton declamaloire, et avec de violens transports?
Après avoir lu ces réflexions on ne doutera plus que la hauteur des sentimens ne soit une condition essentielle pour jouer la tragédie. Un acteur qui n'a pas Tàme élevée, bien loin de pouvoir employer les contrastes que nous exigeons, est à peine capable de les imaginer; comment saura-t-il faire l'usage convenable de ces oppositions dans les rôles où elles sont fréquemment nécessaires? comment espèret-il donc de jouer d'une manière à satisfaire les connaisseurs, plusieurs rôles des pièces de Corneille, de M. de Voltaire et du fameux auteur tragique que M. de Voltaire se fait gloire d'avouer pour son maître (3) , et que
(i) Hêraclius , acte i , scène ii.
(2) Ihid.y acte iv, scène m.
(3) M. de Voltaire , dans son discours de remercîment à l'Académie Française , rend à M. de Cre'billon cet hommage également honorable et pour l'un et pour l'autre.
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Corneille ne ferait point (IKTiculté de reconnaître pour son rival?
Ce n'est pas seulement lorsque ce peut être un moyen de donner un air plus ^land a un personnage qu'on doit éviter la déclamation ; on le doit aussi lorsque le poète s'est permis des ornemens trop recherchés dans un endroit qui ne demandait que des expressions simples et touchantes. Plus un comédien débitera fastueusement le récit de Théramène, plus le luxe épique de ce récit paraîtra déplacé.
Dans d'autres occasions il y a de l'adresse à employer la pompe du débit ; tantôt avec ce secours, tantôt avec celui de la véhémence, les acteurs réussissent à sauver plusieurs défauts dans les tragédies, particulièrement à nous faire croire qu'une phrase inutile ajoute quelque chose à ce qu'a dit l'auteur ^ ou à nous dérober le gigantesque d'un sentiment,
La confidente de Médée lui disant (i) : Que vous resfe-t-il? Corneille dans un divin enthousiasme fait répondre par cette princesse,
(i) Tout le inonde connaît cet endroit de la Afédee de Corneille, à laquelle, malgré le nom de son auteur, les comédiens ont préféré celle de Longepicrre.
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Moi. IMalliciirciiscmeiit il s'est trouvé embarrasse à remplir riiémistielie suivant , cl Medce conlinue : Moi y dis-jc, et cest assez. Plusieurs spectateurs ne s'apercevront pas de l'inutilité de cette répétition : peut-être même regarderont -ils ces mots. Et c'est assez ^ comme un développement nécessaire de ce qui précède, si Tactrice, après avoir prononcé le premier moi avec une froi(k*ur ma^ jestueuse, met dans le second une certaine emphase.
Le même auteur, emporté par son feu, et il faut convenir que cela lui arrivait quelquefois, prêle à Sabine dans les Horaces (i) un sentiment tout-à-fait déraisonnable en lui faisant dire à son époux et à son frère :
Que l'un de vous me tue , et que l'autre me venge.
Sabine montre-t-elle un emportement qui puisse faire présumer qu'elle n'a plus l'usage de sa raison? Le peu de vraisemblance de sa proposition est moins sensible. Cette sœur de Curiace proposerait-elle avec tranquillité à un frère et à un mari de devenir ses assassins ? Elle révolte tout le monde par une folie si extraordinaire.
(i) Acte II, scène vi.
280 T,E nOMKDIT'.N.
On objectera que Corneille , par la texture même du discours, sem])le exiger que l'actrice donne à ses paroles un air réfléchi; mais c'est à une maîtresse de l'art de savoir surmonter cette difficulté en prenant d'abord le ton analogue à celui de l'auteur, et en passant par des degrés insensibles à l'agitation qui seul peut faire excuser le délire de Sabine.
Sans doute on s'attendait qu'en parlant des vers redondans , je citerais celui-ci ;
Ou qu'un beau désespoir alors le secourût, (i)
Mais ne jugeant point comme plusieurs critiques que ce vers soit une inutilité, je prétends que l'auteur ne pouvait l'omettre sans rendre sa pensée incomplète. A la question : Que vouliez-vous quil Jît contre trois ? Un père ne doit répondre Quil mourût y qu'en supposant que son fils a été dans l'impuissance de vaincre; souvent j'ai vu des comédiens déployer toute leur véhémence à ces mots qu'il mourût y et passer rapidement le reste de la réponse. J'imagine au contraire qu'il faut prononcer froidement le premier membre de la phrase, et le second avec une extrême chaleur.
(1) Dans la même tragédie j acte m , scène ti.
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Kn analysant ainsi le dialogue d'nnc pièce tra<^i(|uc; en évitant que ce qui n'est pas défaut soit regardé comme tel ; en nous cacliant les vraies fautes, ou en les palliant; enfin en ajoutant un nouvel éclat aux beautés, vous obtiendrez la réputation de jouer la tragédie avec finesse. Pour soutenir cette réputation dans certaines scènes de dissimulation, telles que celles d'Ariane avec Thésée, de Médée avec Jason , de Mitlnidate avec Monime, vous aurez besoin d'une grande délicatesse de jeu. Le talent d'allier dans ces scènes la majesté du cothurne et le manège adroit d'une fausseté artificieuse, n'est donné qu'à un petit nombre d'acteurs et d'actrices.
Il n'est pas accordé à un plus grand nombre d'avoir la finesse de tact nécessaire pour garder, dans les tragédies dont les sujets sont pris de l'histoire moderne , le juste milieu entre le ton du haut tragique et celui de la simple comédie héroïque. Plusieurs acteurs, dès qu'ils se dépouillent de l'habit grec et romain, semblent perdre le privilège de parler et d'agir en héros ; d'autres semblent ignorer que comme la tendresse , la grandeur a plusieurs caractères; qu'elle a chez certaines natious une austérité rigide, et chez d'autres
plus de douceur, et qu'il y a quelffucfois entre les mœurs des hommes aulant d'éloignement qu'entre les époques dans lesquelles ils ont vécu, (i)