‹ Mémoires de MoléChapitre 73 sur 85 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Des finesses particulières au comique.

Vous devez dans la tragédie nous présenter toujours votre personnage sous les faces

(i) Le théâtre gagnerait beaucoup si les comédiens s'appliquaient à étudier non seulement ces différences, mais encore celles qui distinguent les manières des hommes des différens siècles et des différens pays. Pour l'ordinaire , sur nos théâtres , Égyptien , Parthe, Germain, tout a l'air français. Peut-être notre nation, accoutumée à n'approuver que ses, usages, se révolterait-elle les premières fois qu'elle verrait nos acteurs , dans la tragédie , emprunter les usages des nations de leurs personnages. Dans la suite elle approuverait la réforme , et applaudirait aux réformateurs. Du moins ne peut-on disconvenir qu'une observation plus exacte du costume ne rendît la représentathon plus vraie. Outre que cette attention de la part des comédiens donnerait plus de vérité au spectacle, elle y jetterait plus de variété.

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qui lui sont le plus avantageuses; dans la comédie vous êtes souvent obligé de nous le présenter sous celles qui le lui sont moins. Elre se plaît singulièrement à nous peindre riiomme extravagant et faible.

On a vu dans la première Partie de cet ouvrage (i), que par un air ridiculement précieux, plutôt que par un sentiment réfléclii , quelques personnes mettaient une grande distance entre le comique noble et ce qu'elles appellent injurieusement le bas comique. En examinant d'un œil connaisseur plusieurs des pièces qu'elles rangent dans cette dernière classe, elles y trouveront pour le moins autant d'invention et d'esprit que dans telle autre à laquelle elles accordent beaucoup plus d'estime. En lisant ce Chapitre elles reconnaîtront aussi qu'il ne faut pas moins de génie à un acteur pour être supérieur dans un genre que pour exceller dans l'autre ; pourvu qu'elles m'accordent cette vérité , je conviendrai que dans le premier il est plus nécessaire que dans le second d'avoir la connaissance et l'usage du grand monde.

L'un et l'autre genre nous montrent la

(i) Livre ii, chap. i.

nature imparfaile, mais le comique noble ne nous la monlie que polie par réducation; ainsi les premiers acteurs comiques sont restraints à copier les ridicules que la vanitr'^ et la frivolité font régner successivement parmi les gens du bel air : je dis que la vanité et la frivolité font régner successivement, car la mode, particulièrement en France, influe sur les travers comme sur les ajustemens.

Au lieu que le comique noble ne nous montre la nature que polie par l'éducation, le comique du genre opposé nous la montre privée de cette culture. A cette différence près, non seulement les deux genres ont le même objet, celui de nous amuser par la peinture des égaremens de l'esprit et des faiblesses du cœur , mais encore ils puisent leurs finesse dans les mêmes sources , dont le nombre se réduit à deux. Les acteurs comiques excitent notre gaîté, ou par l'air risible qu'ils prêtent à leurs personnages , ou par le talent qu'ils ont de nous faire rire des autres personnages de la pièce.

Il est une infinité de moyens de satisfaire à la première obligation. Celui auquel il faut principalement avoir recours , est de profiter des circonstances qui peuvent servir a faire

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sortir le caractère de votre personnat^e. I/liomme dont vous nous ofVrez le portrait, est un avare : deux bougies sont allumées dans sa chambre; il doit naturellement en éteindre une. Vous nous peignez un faux libéral : il est contraint de faire une largesse, et le hasard veut qu'il laisse tomber quelque monnaie; il doit la ramasser, et se hâter de la remettre dans sa bourse.

Presque toujours les caractères les plus simples sont mixtes. Chaque imperfection est l'assemblage de plusieurs autres. Sachez donc décomposer le défaut que vous avez à nous peindre, et développez-nous, autant que la constitution de la pièce pourra le permettre, ceux qu'il traîne à sa suite. Nous sommes accoutumés à voir un envieux chagrin et brusque. Un sot paraît toujours content de lui, et croit toujours que les autres doivent l'être.

Attachez -vous surtout à copier (i) les tics qui chez les gens de l'état de votre personnage ont coutume d'accompagner son ridicule do-

(i) Je suppose toujours que cela peut s'accorder avec la constitution de la pièce. On doit sous-entendrela même condition par rapport à ce qui sera dit dans les paragraphes suivans.

286 LK COMKDTTN.

minant, Rcprcsentez-vons un suftjsant titré? ayez Tair distrait, et no rc^yardcz que rarement celui à qui vous adressez la parole. Un petit-maître de robe ? prenez des manières affectées et précieuses. Dites avec langueur. Cela est affreux. Il j a de quoi périr. Je suis furieux , désespéré.

Non seulement profitez des moindres circonstances pour faire sortir le ridicule de votre personnage s'il en a quelqu'un; non seulement développez-nous les défauts, qui entrent dans la composition de son caractère et prêtez lui les tics communs chez les personnes de sa condition , mais encore si par hasard l'auteur a négligé de le caractériser par quelque travers, suppléez-y en lui donnant ceux qu'on peut vraisemblablement lui supposer. Si vous jouez le rôle du valet d'un riche impertinent, qu'on remarque en vous ce que peut sur les domestiques la contagion des mauvais exemples de leurs maîtres. Empruntez le ton et le maintien du fat que vous servez. Lorsque vous serez sur la scène avec quelque honnête artisan, qu'on lise dans vos yeux et dans votre action le plaisir que les personnes d'une condition vile ont à humilier

i,E comi':dien. 587

quelqu'un dont ils envient la fortune sans la respecter.

Dans le jeu des passions qui agitent votre personnage, vous ne trouverez pas un moindre fond de comique. Ici , c'est une jeune personne tendre et ini^cnue. Ses sentimens doivent éclater par mille expressions naïves, telles que celles employées si heureusement dans la comédie de r Oracle par une actricedont on peut recommencer plus d'une fois l'éloge sans craindre d'ennuyer les lecteurs. Là, c'est une amante dissimulée qui veut cacher qu'elle aime, mais qui à chaque moment, par quelque signe involontaire , laisse deviner son amour. En quelques occasions, c'est l'art dont use une belle pour accorder les bienséances avec ses désirs. D'autres fois, c'est le chagrin de ne pouvoir porter cet art aussi loin qu'elle le désirerait. Une comédienne charmante, chez qui le naturel n'ôte rien à la finesse, et chez qui la finesse n'est jamais aux dépens du naturel, nousofï're ingénieusement ce dernier tableau dans les Trois Cousines ( i ). Après qu'elle a grondé Marotte et Louison de ce qu'elles

(1) Acte m , scène iv..

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ont promis qu'elle irait en pèlerinage avec son amant et avec ceux de cesjennes personnes, elle frappe rudement du pied la terre, en disant : Quand est-ce qu'ils partent? Ce serait une chose commune que ce mouvement dans l'instant où Colette condamne l'imprudence des deux filles de la meunière. Notre actrice a des vues plus fines. Ne plaçant cette marque de dépit que lorsqu'elle s'informe du temps du départ de son amant , elle exprime qu'elle est principalement occupée de la crainte de ne pas faire une assez longue résistance, pour persuader à ses parentes que la seule complaisance la détermine à acquitter leur promesse.

Voulez - vous d'autres manières de nous faire rire de votre personnage? que ses actions soient quelquefois contraires à ses intentions. Nous sommes toujours divertis par un amant qui, transporté d'un violent courroux contre sa maîtresse , veut la fuir , et qui par habitude prend le chemin de Tappartement de cette beauté; par un étourdi qui dit fort haut ce qu'il désire de tenir secret ,• par un balourd qui, chargé de deux lettres pour des maisons situées l'une à droite et l'autre à

LE COMÉDIEN. 'ibtj

gauche, ne lait pas attoiitioii, en se retournant , que la maison qui était à sa gauche est maintenant à sa droite.

Certaines disparates ne produisent pas moins d'effet au théâtre. Dans la comédie des Folies amoureuses (i), Albert ne partant point à la mesure, et alléguant pour son excuse qu'il n'a pas 1 honneur d'être musicien, Agathe s'écrie,

Pourquoi donc, ignorant, viens-tu, ne sachant rien, Interrompre un concert où ta seule présence Cause des contre-temps et de la discordance? Vit-on jamais un âne essayer des bémols , Et se mêler au chant des tendres rossignols?

Les spectateurs les plus atrabilaires ne garderont point leur sérieux en voyant Crispin s'incliner modestement , comme s'il avait part à l'application que la belle fait du nom de rossignol.

Après avoir songé à rendre votre personnage risible, vous devez chercher, si vous vous proposez de jouer finement , à nous réjouir aux dépens des autres personnages de la comédie. Vous pouvez souvent y réussir avec les seuls secours que la pièce vous offre.

Ces secours sont de deux espèces. Par les

(i) Acte II, scène VI.

290 LE COMl'inïKN.

uns, votre leçon vous est toute dictée, et pour les mettre à profit vous n'avez qu'à rendre littéralement votre rôle. Les autres ne vous servent qu'autant que vous savez en faire usage. De ce nombre sont certaines ironies délicates, certaines allusions malignes, qui ne sont pas distinctement prononcées par le dialogue. Elles vous fournissent les moyens de briller , mais en même temps elles ont besoin de votre art pour paraître avec tous leurs

agremens.

L'allusion renfermée dans ce vers,

Je m'amuse à chercher des simples dans ces lieux, (i)

échappera à plusieurs personnes, si le comédien ne détache pas du reste de la phrase le mot simples , et s'il ne nous avertit par une inflexion naïvement caustique, que Crispin donne à ce mot vis-à-vis de nous une autre signification que vis-à-vis d'Albert.

Qu'une actrice dans le Tartufe, sans changer de ton au dernier hémistiche du second vers, dise :

Il est bien difficile enfin d'être fidèle

A de certains maris faits d'un certain modèle. (2)

(1) Folles amoureuses , acte i, scène v.

(2) Acte II , scène 11.

I,K COMEDIF.K. iqi

Conil)icii de gens ne sonpconneront pr)int qu'Orjjjon est le modèle dont veut parler Dorine ?

Une des ressources les plus sûres que vous puissiez trouver dans la pièce pour nous divertir aux dépens des autres personnaj^es, est l'occasion que 1 auteur vous donne de parodier quelques uns d'eux. Ces imitations sont fréquentes dans la comédie. Elles sont supposées être dictées tantôt par le ressentiment, ainsi que dans la scène du Misanthrope ou Célimène emprunte les tons par lesquels la prude et jalouse Arsinoé a couvert du voile de l'amitié ses discours désobligeans; tantôt par le simple enjouement, comme lorsque Damon dans le Philosophe marié répète après Céliante :

Ce portrait-là n'est pas fort à votre avantage ; Mais , malgré vos défauts , je vous aime à la rage, (i)

Et lorsque Pasquin dans V Homme à bonnes Fortunes (i), affectant les grands airs de son maître, adresse à Marton les mêmes discours tenus par Moncade à cette suivante : Suis-je

(i) Acte II , scène v.

(2) Acte I , scène xn.

'Jigi LE COMKOIFN*

hicUf Marfon? — Adieu y mon enfant,,.. Je vous souhaite le bonjour.

Autant ces imitations plaisent-elles quand elles sont rendues avec la finesse convenable, autant deviennent-elles froides et insipides quand elles n'ont pas cet avantage. Dans ce dernier cas c'est un portrait sans vie; dans l'autre, c'est un portrait qui respire et qui pense.

Plusieurs personnes de théâtre ne mettront entre les imitations que je viens de citer d'autres différences que celles qu'y supposent la condition et le sexe des personnages. Les acteuï's et les actrices d'un ordre supérieur y en mettront de plus délicates. Ils remarqueront qu'il est permis à Damon et à Pasquin de faire éclater leur malice; qu'au contraire Célimène doit dissimuler la sienne , que Damon et le valet de V Homme à bonnes Fortunes peuvent copier tous les tons de Céliante et de Moncade, mais que la maîtresse du Misanthrope ne peut emprunter que quelques uns de ceux d'Arsinoé; que si elle ne doit pas de fort grands égards à une fausse amie, elle s'en doit à elle-même , et qu'il faut qu'elle évite d'amener entre elles la rupture à un éclat déshonorant pour l'une et pour l'autre.

LK COMKDÎFN. 5f)3

Lorsque les grands acleurs ne peuvent tirer (le la pièce les secours dont ils ont besoin, ils les firent de leur propre génie. Guidés par ce maître, ils s'ouvrent plusieurs routes qui les conduisent au but proposé.

Ce sera quelquefois un trait de malignité sembla])le à celui imaginé par l'actrice qui représente la comtesse dans V Inconnu, Au divertissement du troisième acte (i) une prétendue Bohémienne , en feignant de tirer Thoroscope de la comtesse, lui dit :

Votre cœur est brigué par quantité d'amans ;

Mais le premier de tous pourrait s'en rendre maître.

Si le dernier, sans se faire connaître, Ne vous inspirait pas de tendres sentimens.

La comédienne à qui s'adresse ce discours, se tourne malicieusement du côté du marquis (2) après avoir entendu ce dernier vers,

(i)Feu Dancourt, comme on sait, a substitué aux anciens jûtermèdes de la comédie de V Inconnu cinq nouv<?aux divertisseraens. Il s'agit ici de celui qu'il a composé pour le troisième acte. On trouve les paroles de ces divertissemens dans le Recueil des œuvres du comédien que je cite.

(2) Il faut se souvenir que le marquis est en même temps et ce premier amant, et l'inconnu dont parle la fausse bohémienne , mais que la comtesse n'en est pas instruite.

!>.f)4 ^^' COMKUrEN.

et pour peu qu'on se souvienne del'efTet pro-r duit par le eoup d'œil moqueur qu'elle lui jette , on reconnaîtra combien le i^énie de l'auteur gagne à être aidé de celui du comédien.

Souvent c'est un contre-temps qui nous réjouit d'autant plus qu'il cause plus d'impatience à quelque personnage. Deux personnes s'introduisent dans une maison. Il importe à l'une qu'on ignore qu'elle y est entrée. L'autre, par le bruit qu'elle fait, l'expose à être découverte. Un maître croit ne pouvoir assez tôt lire une lettre que son valet lui apporte. Celui-ci le désespère par la lenteur avec laquelle il la cherche ou par l'étourderie avec laquelle il prend un papier pour un autre. Eraste, da.ns les F'olies amoureuses (i), ouvre avec empressement le billet qu'Agathe, à la faveur d'un feint délire musical, a trouvé le moyen de lui remettre. On compte qu'il va lire tranquillement ce billet. Tout à coup Crispin interrompt son maître en répétant à plusieurs reprises les dernières notes chantées par la jeune pupille d'Albert. Cette saillie est extrêmement comique, parce qu'on ne

(i) Acte II, scène vu.

i,K comkdm::^. 1(){>

poul qu otrc agrcahleiiicnt surpris par Tobslacle imprévu qui trouble la lecture (rKraste. ( x'tte même saillie a de plus le mérite d'être dans la plus exacte vraisemblance, parce que la fureur du cliant semble être une maladie dont nous ne pouvons presque nous garantir lorsque nous avons entendu beaucoup chanter ou jouer des instrumens. De pareils contretemps inventes et placés avec art, renferment un double avantage : ils nous font rire et du personnage qui en est la cause , et de celui qui en souflVc quelque incommodité.

Je rendrais ce Chapitre trop long si je voulais indiquer tous les moyens par lesquels en représentant un personnage on nous procure l'occasion de nous moquer des autres personnages de la pièce. Pour ne pas ennuyer les lecteurs , je passe aux conseils qu'on peut donner aux comédiens sur ce qui regarde en général l'usage des finesses.

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