CHAPITRE XVL
Des jeux de théâtre.
Entre les finesses , les unes pour être senties n'ont besoin que d'être écoutée; d'autres ont besoin d'être vues , et même quelquefois ne sont destinées qu'à l'amusement
(i) Ce dernier acteur, encore plus estimable par ses mœurs que par son esprit et ses talens , non seulement joue beaucoup plus finement que Moiitmeny le rôle du Philosophe marié, mais fait valoir extrêmement, dans la pièce de Mélanide , le rôle de The'odon , qui , joué par Motitmeny, n'avait pas obtenu les applaudissemens qu'il mérite.
des yeux. Ces dernières se nommcni jeux dr thcntrc. Par rapport aux auteurs dramatiques, racception de cette dénomination est moins l)ornee ; mais par rapport aux comédiens , elle signifie seulement ce qui peut faire tableau pour le spectateur, (i)
Ainsi que les autres finesses, les jeux de théâtre contribuent à la vérité ou au seul agrément de la représentation. Ceux de la première classe conviennent autant à la tragédie qu'à la comédie. Les autres au contraire sont particulièrement du ressort de la comédie.
Plus ceux-ci ont une liaison intime avec l'action de la pièce , plus sans doute ils sont parfaits. Mais cela n'est pas absolument essentiel. Il suffit qu'ils n'y soient pas contraires et qu'ils soient vraisemblables.
Pendant qu'Albert s'entretient avec
(i) En général , il ne peut y avoir trop de jeux de théâtre de toute espèce dans la comédie. 11 ne peut en particulier y en avoir trop de ceux de Tespèce dont il est ici question. Une comédie est faite pour être jouée, non pour être simplement récitée. Dire qu'elle gagnera beaucoup à la lecture , c'est dire qu'elle manque de plusieurs des agrémens qu'on exige dans la représentation.
"boO LE COMÉDIEN.
Eraste (i) , Crispin fait diverses tentatives pour s'introduire dans la maison du jaloux. Ne pouvant y réussir, il s'en dédommage en fouillant dans la poche du tuteur d'Agathe. Ces deux incidens sont inutiles à la marche de l'intrigue de la comédie , mais ils n'y nuisent point. De plus, ils excitent notre gaîté sans blesser la vraisemblance» Il est très naturel que, soit par le désir de servir Eraste, soit par le plaisir d'impatienter Albert, soit enfin par simple curiosité , Crispin cherche le moyen d'avoir une conversation avec Agathe ou du moins avec la suivante de cette belle. Lorsque Albert, pour empêcher ce valet d'exécuter son dessein, l'arrête de façon qu'il ne peut échapper, il n'est pas non plus extraordinaire que Crispin, tant pour se venger du jaloux que pour l'obliger de le laisser libre , s'amuse à recorder les leçons qu'il a reçues en faisant la guerre avec les Miquelets.
Les jeux de théâtre qui contribuent à la vérité de la représentation , et ceux qui servent seulement à la rendre plus agréable , peuvent s'exécuter par une seule personne,
(i) Folies amoureuses , acte ii , scène iv.
LE COMFDIEN. '"iO I
OU ils depondent du concours de plusieurs acteurs.
Dans les deux suppositions nous voulons que les mœurs soient toujours respectées. Il sied à la comédie d'être enjouée , non d'être libertine. Tout badinage dont les femmes ne peuvent rire avec décence , lui est interdit. On ne lui permet pas même le badinage qui dégénère en plate bouffonnerie. Le comédien ne doit point travestir Thalie en une vile baladine.
Lorsque les jeux de thcâire dépendent du concours de plusieurs acteurs, ceux-ci doivent se concerter tellement qu'il règne dans le rapport de leurs positions et de leurs mouvemens toute la précision nécessaire. Phèdre enlève Tépée d'Hippoljte. L'acteur et l'actrice n'ont -ils pas pris leurs mesures avec assez de justesse pour ne pas se trouver dans cet instant trop éloignés l'un de l'autre , et pour que l'actrice n'ait pas besoin de chercher Tarme dont elle veut se saisir ? Ce tableau n'a plus l'air vrai.
Si des acteurs étant supposés éprouver la même impression , leur action doit être de même genre, ils ont deux règles à observer.
La vraisemblance exige que le degré de
'àO'A LE COMÉDIEN.
leur expression soit proportionné au degré d'intérêt que leurs pcrsorniages prennent à l'aclion qui se passe sur la scène. Dans les images que nous ofïVe le spectacle , de même que dans les tableaux , la figure principale doit avoir toujours sur les autres le privilège de fixer principalement les regards.
Il n'est pas moins essentiel , dans les jeux dont il s'agit, que les attitudes et les gestes des divers acteurs contrastent ensemble le plus qu'il est possible. Tout au théâtre doit être varié. Nous y portons le goût pour la diversité à un tel point, que nous voulons non seulement que les acteurs diffèrent entre eux, mais encore que chaque jour ils diffèrent d'eux-mêmes, du moins à certains égards. C'est ce qui fera le sujet du Chapitre suivant.
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