CHAPITRE XVIT
De In variété.
Il n'est pas douteux que la variété ne soit nécessaire aux acteurs qui veulent en même temps primer dans les deux genres dramatiques ; il ne l'est pas non plus qu'elle ne le soit même à ceux qui se bornent à l'un des deux genres, lorsque dans celui qu'ils choisissent ils ne se bornent pas à un seul caractère. Surtout il est manifeste que dans ce dernier cas elle est encore plus essentielle à 1 acteur comique qu'à l'acteur tragique.
La comédie s'égaie inditïé rem ment à tout peindre , et tout original est bon pour elle dès qu'elle espère de faire rire de la copie. Moins libre dans le choix des sujets de ses tableaux, la tragédie a coutume de n'ofïVir à nos regards que des personnages illustres. Son principal objet est de nous toucher par des malheurs extraordinaires, ou de nous étonner et de nous instruire par de grands exemples, et elle se met peu en peine que les héros d'une pièce ressemblent à ceux d'une autre. Pourvu
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qu'elle nous conduise par Vincertitude, parla crainte et par les larmes, jusqu'à la catastrophe , nous sommes contens , et lorsque les acteurs qu'elle introduit sur la scène sont placés dans une situation intéressante et neuve, lorsqu'ils agissent et parlent convenablement à leur situation , nous n'examinons point s'ils ont les mêmes caractères que nous avons vus déjà plusieurs fois au théâtre ; nous ne nous ennuyons pas même d'y voir reparaître les mêmes héros , si par de nouveaux moyens ils nous replongent dans de nouvelles alarmes.
Ainsi , au lieu que l'acteur tragique , même en embrassant tous les genres de la tragédie, et en jouant également dans le tendre, dans le majestueux et dans le terrible, ne représente jamais que des hommes d'un ordre supérieur , et n'a qu'un petit nombre de caractères à copier , l'acteur qui dans le comique n'adopte pas une espèce particulière de rôles, représente des hommes fort distans les uns des autres, par la naissance, par la profession et par les façons de penser et de sentir. Dans une pièce homme de cour, et dans une autre simple citadin; aujourd'hui militaire étourdi, et demain grave magistrat; alternativement impérieux et soumis, badin et sérieux, indif-
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feront et tendre, simple et riisc, il doit chaque jour, non seulement changer son exte'rieur, ses tons et son action, mais encore, pour ainsi dire, changer de manière.
Sur la diiVerence que nous établissons entre l'acteur trafique et l'acteur comique, les comédiens pensent de même que le spectateur. Ils pensent aussi de même que lui sur la nécessité dans laquelle ils sont de prendre diverses formes, lorsqu'ils veulent en même temps chausser le cothurne et le brodequin , et même lorsque, se renfermant dans le genre comique, ils ont l'ambition d'y jouer des rôles de nature diflé'rente. Mais ils croient être dispensés de varier leur jeu dès qu'ils se destinent à ne jouer que des rôles de même nature, et cette erreur produit au théâtre une uniformité, qui n'est pas moins déraisonnable qu'ennuyeuse.
Quelque ressemblance qui soit entre certains personnages, ils diffèrent toujours par quelques nuances. Le beau-père du Glorieux et rOncle du Philosophe marié n'ont un même caractère que pour les juives auxquels échappent ces nuances délicates. Lisimon et Géronte sont tous les deux brusques ; mais ils le sont de diverses manières et par des pria-
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cipes dincrens : la bnisqucrie du premier n^a rien d'arrogant ni d'injurieux; celle du second est hautaine et desobligeante : l'une peu subsister sans sottise et sans vices; l'autre suppose la grossièreté de l'esprit et la dureté du cœur. En s'appliquant à caractériser ce qui distingue ces deux (inanciers, l'acteur fera disparaître leur prétendue ressemblance. Qu'il analyse ainsi chacun des rôles qui paraissent à peu près semblables : de cette étude naîtra nécessairement de la diversité dans sou jeu.
Ce n'est pas assez que les comédiens varient leur jeu, lorsqu'ils jouent des rôles qui se ressemblent : il faut qu'ils le varient lorsqu'ils jouent le même rôle ; le peu d'attention qu'ils font à cet article est une des principales causes de notre répugnance à voir plusieurs fois de suite la même pièce. Particulièrement dans la comédie, rien n'est plus insupportable que l'habitude constante d'un acteur à employer toujours dans les mêmes instans les mêmes inflexions , les mêmes gestes et les mêmes attitudes ; autant vaudrait-il contempler assiduement dans une montre le retour périodique des mêmes mouvemens. 11 est des jeux de théâtre annexés a certaines scènes, surtout dans les pièces comiques; on en souffre, et
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même ou en aime la repétition, mais un ne veut point qu'ils soient toujours répcîés de la même manière.
Les personnes de théâtre ne sont pour l'ordinaire si uniformes que parce qu'elles jouent plus de mémoire que de sentiment. Quand un acteur qui a du feu est bien pénétré de sa situation , quand il a le don de se traiisformer en son personnage, il n'a pas besoin d'éludé pour varier. Quoique obligé, en jouant le même rôle, de paraître le même homme, il trouve le moyen de paraître toujours nouveau.