CHAPITRE XVIII
Des grâces.
Votre jeu est-il parfaitement vrai? est-il naturel? est- il fin et varié? nous vous admirons; mais il vous manquera encore quelque chose pour nous plaire, si vous ne joignez à ces avantages les grâces du débit et de l'action.
En annonçant que tout doit être majestueux dans la tragédie , j'ai renfermé en un seul mot tout ce qu on peut dire sur les grâces qui lui
sont propres. Si je n'avais craint de donner trop d'étendue au Oiapilrc dans lequel j'ai traite des finesses particulières à la comédie, j'aurais parlé des grâces nécessaires aux acteurs comiques.
L'art d'emprunter ces grâces est une des finesses les plus délicates du comique noble. C'est dommage qu'il ne soit pas plus aisé de définir cet art que d'en donner des préceptes : on peut dire seulement qu'en général il consiste à rendre la nature élégante jusque dans ses défauts, Si l'on veut mieux le connaître , qu'on fasse attention à la manière dont un comédien que j'ai déjà cité plusieurs fois, joue le Chevalier à la mode, le Fat puni, et le jeune Libertin de l'École des mères. Ces rôles , à la vérité , sont des plus avantageux qu'il y ait au théâtre : mais plus ils renferment d'agrémens, plus ils exigent chez l'acteur cette espèce d'élégance dont il est ici question.
Quiconque n'est pas capable de donner à son jeu cette élégance aimable, fera sagement de renoncer au haut comique, et ce que je conseille aux acteurs, je le recommande encore plus aux actrices. A la rigueur, sans avoir les airs de nos femmes de cour, elles
LK COMKDIIN. "Jof)
ponvoiil se cIiarjytT du rôle de la Comtesse dans le Joueur, et de qiiclqiies autres rôles semblables dans les comédies du dernier siècle. Mais qu'elles n entreprennent point de joucf Je rôle brillant de (déliante dans le PhilosopJie marié. Jaloux de ne voir altérei* aucune des beautés d'une pièce qui, si l on n'en connaissait pas l'auteur, pourrait être attribuée à Molière, nous voulons trouver en Céliante une folle, mais nous souhaitons qu'elle extravague en folle de qualité.
Dans l'exemple du rôle de Céliante , on peut prendre une idée de ce que j ai eu précisément en vue, lorsque j'ai dit (i) que les premiers comiques devaient toujours nous représenter la nature, sinon corrigée , du moins polie par léducation. Il est sensible qu'en avançant cette maxime, je n'ai pas pensé à la politesse proprement dite, à cette douce urbanité, le lien des esprits et des cœurs tcujoiiis attentive à l'observation des égards , mais les observant toujours de manière que la personne qui les reçoit n'eu est pas gênée , et que celle qui les a n'en paraît pas avilie. Si, dans divers rôles du haut comique, on est oliligé de nous peindre
(i; Chap. XIV flf rette seconde Partie.
3iO LE rOMl'iDTKN.
cette urbanité, non seulement dans plusieurs autres on en est dispensé , mais encore c'est im devoir d'en violer les règles. Autant Mé~ lite (i) en est fidèle observatrice, autant sa sœur s'y assujettit peu. Communément nos petits-maîtres ne s'y assujettissent pas davantage, et quelquefois c'est une finesse d'art chez l'acteur, de suivre leur exemple en ce point, même sans que le dialogue semble l'exiger. Le tuteur de la pupille avertit le chevalier de ne plus compter sur l'amour de cette belle. Que le jeune étourdi réponde d'un ton simple d'interrogation : Plaît-il^ monsieur ? il ne paraîtra qu'avoir mal entendu ce qu'on lui a dit. Qu'il prenne, au contraire, un ton ironique et avantageux ; par cette dernière impertinence, il ajoutera une force de touche au caractère de fatuité qu'il a fait éclater dans les scènes précédentes. 11 s'agit donc moins, dans les rôles de cette nature, de nous offrir le portrait d'une personne dont la bonne compagnie a formé et perfectionné les mœurs, que de nous offrir celui d'une dont l'extérieur est façonné par le commerce des gens du bel air.
(i) L'épouse du Philosophe marié.
LE C()Mi:i)ir.N. 3i i
Ce vernis séduisant, cet élégant je ne sais quoi, qui nous charme dans le jeu comique du e;enre noble, y est partout nécessaire. Il varie selon les tableaux, mais on veut toujours le reconnaître. Tantôt ce sont les grâces vives qui distinguent la jeunesse française, et qui seraient les plus désirables de toutes, si elles n'étaient pas si souvent en divorce avec les qualités solides et essentielles; tantôt ce sont des grâces moins enjouées. La gaîté frivole du petit-maitre ne sied point au Glorieux, ni même à l'Homme à bonnes fortunes. Elle s'accorde mal avec le caractère d'un important toujours occupé du soin d'imprimer le respect, ou de la crainte qu'on ne lui en manque, et avec le système d'un galant scélérat qui se fait une étude de tromper méthodiquement des beautés crédules.
De même que l'Homme à bonnes fortunes, le Chevalier à la mode trompe plusieurs femmes. Mais le dessein du premier est d'allumer de vraies passions, et le second ne songe qu'à faire naître un entêtement de passage qui l'enrichisse. Pour exciter ces folies momentanées dans quelques cerveaux féminins, l'étourderie et la légèreté sont souvent une recette suffisante. Elles sont donc permises au
lia I.K COMl'niKN.
(]|ievall(T à la mode*; elles ne le sont ni au (ilorieux ni à IMoncade. T/nn el Taiilrc doivent lions montrer nn dehors plus sérieux; mais il faut que leur sérieux se pare de tous les agrémens que supposent la jeunesse et la condition du personnage , et dont peut s'accommoder son caractère.
Il n'importe pas moins, même en représentant des personnages auxquels les agrémens paraissent être beaucoup moins essentiels, de ne pas négliger ceux qu'on peut leur prêter avec quelque vraisemblance. Orgon dans le Tartufe est un homme qui a vécu à la cour, et qui a servi avec distinction dans les armées; c'est nous en présenter une fausse copie que d'en faire un plat bourgeois d'une petite ville de province. Le beau-père du Glorieux est un financier du temps piésent ; il peut être risible par son ton familier, décisif et brusque, mais il ne doit point être grossier dans son maintien ni dans son action.
Je dirai plus : je soupçonne que le jeu communément adopté pour quelques autres rôles n'est pas raisonnable. Pourquoi le Vadius et le Trissotin des Femmes savantes doivent-ils être peints plutôt comme des pédans dont toutes les façons sont gauches et maussades.
M-, comi'dif.n. ^ I !>
(juc comme des ailleurs qui peuveni l'iro ridicules par leur prévention pour leurs ouvraj^cs, sans Tétre h un eertniu point pai* leur exlé- 1 ieur ? Qu'ils aient quelque adeelalion dans le marcher, dans les gestes, dans les tons , j'y consens; mais que })ar une charge absurde on n'en fasse point des Mamuras. (i)
Puisque nous demandons des grâces, même quand on copie des défauts, h plus forte raison en demandons-nous quand on représente des personnages caractérisés seulement par quelque faiblesse, surtout si ces personnages sont destinés à exciter l'intérêt.
Par intérêt, je n'entends pas ici l'émotion tendre que produisent les malheurs de Mélanide et de l'épouse de Durval (2) ; j'entends seulement l'affection que nous inspire un personnage, ce sentiment auquel nous sommos portés pour l'Agnès de t École des Femmes , pour l'amante de Charmant et pour Zénéide, particulièrement toutes les fois que ces rôles sont joués par une actrice dont les tons enchanteurs paraissent être le langage d'Hébé, de la nature et de l'amour.
(i) Nom du pédagogue qui sert de précepteur au fils du Grondeur.
(3} L'héroiue de la pièce du Préjugé à la mode.
3l4 î'^' COMKDItN.
Dans CCS rôles, les grâces naïves sont les plus importantes; clans d'autres, ce sont les grâces nobles qui sont les plus nécessaires. L'amour blessant tous les cœurs des mêmes traits, les effets que produisent ses coups sont les mêmes chez tous les hommes. Cependant ces effets, selon la différence de l'éducation, sont accompagnés d'accessoires difFérens. Des comédiennes douées des talens de l'actrice cidessus désignée, et d'une autre qui partage avec elle les rôles d'amantes dans le haut comique, sentent et font sentir cette différence. La tendresse chez elles, lorsque les circonstances l'exigent , porte jusque dans ses faiblesse l'air de dignité.
Et qu'on ne croie pas que le privilège de nous réjouir soit incompatible avec les grâces nobles. Supposé qu'on eût cette opinion, on la perdrait bientôt en voyant la seconde des deux actrices dont je parle, représenter la veuve dans la Surprise de V^dmour (i). La noblesse du jeu de la comédienne n'empêche pas que nous ne soyons extrêmement divertis de l'illusion d'une tendre douairière qui, à
(i) Celle que M. de Marivaux a donnée au Théâtre- Français.
lE COM^DHN. 3t5
mesure que son amour augmente, se persuade qu'elle perd son amitié pour son amant.
Qu'on ne croie pas non plus que nous n'exigions des grâces que chez les acteurs qui jouent dans le haut comique : nous en exigeons même chez ceux dont les personnages sont dispenses d'en avoir. Chaque objet est susceptible d'une espèce de perfection , et sur la scène il importe de n'en présenter aucun qui ne soit aussi parfait qu'il peut l'être. Que votre personnage ressemble aux personnes de sa condition, mais qu'il leur ressemble en beau. Colette au théâtre n'est pas la même que dans son village ; il doit y avoir entre ses manières et celles de ses pareilles la même différence qui est entre ses habits et ceux d'une paysanne ordinaire.
JlCj LK COMI'DIKN.'