‹ Mémoires de MoléChapitre 78 sur 85 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

De quelques parties de l'art du comédien , inférieures à celles qui jusqu'ici ont fait l'objet de nos réflexions.

Après avoir essayé de faire connaître les parties les plus nobles de l'art du comédien , il me reste à parler de quelques unes moins dignes d'estime, mais non moins nécessaires. Dans les Chapitres précédens, j'ai considéré ce qu'une personne de théâtre doit s'efforcer d'être , relativement aux personnages qu'elle représente. Dans ce Chapitre, je considérerai ce qu'elle doit observer, indépendamment de l'effet qu'elle veut que tel ou tel personnage produise.

De quelque nature qu'elle se propose que soit cet effet , elle ne peut se passer d'une articulation distincte.

L'habileté à marquer les suspensions du sens, et à ne donner à chacune que la durée qu'elle doit avoir, n'est pas moins essentielle dans la récitation que le soin de bien arliculer. Phisieurs comédiens auraient besoin

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des conseils de qiulrjiie liomnie de lettres, pour reformer la mauvaise poiulnaliuri des éditions dans lesquelles ils étudient leurs rôles.

11 est une autre espèce de ponctuation qui n'est pas du ressort de la grammaire, et qu'ils ne doivent point négliger; on peut l'appeler ponctuation de prcvojance. C'est l'art de se ménager adroitement un repos , afin de pouvoir débiter, sans reprendre haleine, une longue suite de paroles qu'il convient de reciter sans interruption.

Ce n'est pas assez que les acteurs articulent distinctement et qu'ils ponctuent avec intelligence, il faut qu'ils s'attachent à soutenir leurs finales. Souvent, si l'on nous dérobe le dernier mot d'une phrase, nous ne pouvons sentir toute la force du sens , ou découvrir quelque rapport que l'auteur veut nous faire apercevoir.

En même temps qu'il nous importe de ne rien perdre de ce que dit le comédien, il nous importe de l'entendre avec plaisir. Nous lui avons indiqué les principaux moyens par lesquels il peut nous procurer cette satisfaction; nous n avons pas fait l'énumération de tous ceux qui peuvent l'empêcher d'y réussir..

3i8 LK comi':dif,n.

Ne lui laissons pas ignorer qu'une façon de parler indolente, une respiration entrecoupée par de fréquens hoquets, l'habitude de siffler en déclamant, et l'atrectation de peser sur chaque syllabe , ne nuisent pas moins que la monotonie à l'agrément de la représentation. Quelques personnes de théâtre, dans la tragédie , rendent, par ce dernier défaut, leur déclamation pédantesque; d'autres rendent leur jeu froid , en négligeant d'appuyer sur certains mots auxquels l'effet du discours est principalement attaché, tels que ceux distingués par des lettres italiques dans ces vers :

Au seul nom de César, d'Auguste, d'empereur,

Vous eussiez vu leurs yeux s'enflammer de fureur,

Et dans un même instant , par un effet contraire ,

Leur front pâlir d'horreur, et rougir de colère.

Amis , leur ai-je dit , voici le jour heureux

Qui doit conclure enfin nos desseins généreux.

Le ciel entre nos mains a mis le sort de Rome ,

Et son salut dépend de la perte d'un homme.

Si l'on doit le nom d^ homme à qui n'a rien d'humain ,

A ce tigre altéré de tout le sang humain.

Combien , pour le répandre , a-t-il formé de brigues \

Combien de fois changé de partis et de ligues !

Tantôt ami d'Antoine, et tantôt ennemi,

Et jamais insolent ni cruel à demi, (i)

(c) Tragédie de Cînnaf actei, scène ii.

LE COMKDIKN. 3 I f)

T/ohllgalloii (le frapper avec force sur ])lnsieurs ternies n'est pas égale pour tous les tragiques; elle ne regarde ordiiiaircmeiit que ceux qui remplissent sur la scène les principaux emplois. Nous avons dit ailleurs (i) que le degré d'expression, chez les acteurs, devait être proportionne au degré d'intérêt que leurs personnages prenaient à l'action; le débit doit être aussi plus ou moins mâle, selon que dans la pièce le personnage fait une figure plus ou moins considérable.

C'est donc faussement qu'on pense qu'il en est du dialogue déclamé comme de celui mis en musique, et qu'un acteur, en répondant, doit emprunter la môme modulation dont s'est servi celui qui lui a parlé; sans doute il est nécessaire que tous les comédiens parlent assez haut povu^ être entendus; donc il est une modulation au-dessous de laquelle ils ne peuvent jamais descendre, parce qu'autrement ce qu'ils diraient serait en pure perte pour ime partie des spectateurs. 11 est aussi peutêtre nécessaire que dans les scènes de pur raisonnement, ou dans celles entre deux personnages qui éprouvent la même impression ,

(i) Ghap. des jeux de théâtre.

3 20 l.K COMl'pfKN.

les interlocuteurs emploient une modulation commune; mais, dans les autres scènes, ils peuvent s'en dispenser; il convient même que, pour répandre plus de vivacité, ils en usent ainsi. Les traj^iqucs principalement doivent avoir cette attention, et, pour cela, ils ont une raison de plus. Un sujet, quelque élevé qu'il soit, a coutume , en parlant à son monarque , de mettre dans ses tons la même subordination qui est entre son rang et celui de ce souverain. Nous exigeons , sur la scène, cette dégradation de nuances entre un héros et son confident.

Aussi bien que la récitation, l'action a ses parties mécaniques. On peut regarder comme telle la nécessité de se conformer à diverses règles prescrites pour les gestes, et dont nous n'avons point fait mention.

Chez un comédien dont le personnage est destiné à exciter l'intérêt , non seulement ils doivent être, ainsi que nous l'avons dit, naturels, expressifs, variés et nobles, mais encore il faut qu'ils soient plus ou moins développés, plus ou moins soutenus, selon la nature et la longueur des phrases; que ceux qui se succèdent aient entre eux une espèce de liaison , et qu'on remarque, dans celui qui

LK COMKDIKN. !^9. I

se fait actuellement, la siiile Je crlul rjui a précède, et la préparation de celui qui va suivre ; surtout que celui employé à la (in du discours, ne se termine qu'avec le discours même, et qu'il annonce que l'acteur se dispose à garder le silence.

Outre ces règles , il en est plusieurs autres. De ce nombre est celle de ne point user trop fréquemment de gestes indicatifs, ce qui s'appelle jouer le mot, et donne un air puéril à la déclamation. Les autres préceptes méritent peu de tenir ici leur place , et les novices les apprendront du maître le moins habile.

Je ne m'étendrai pas non plus sur ce qui concerne la marche dans la tragédie , et l'art de remplir le théâtre dans les monologues. A l'égard du premier article je me crois seulement obligé d'avertir qu'on a condamné justement l'usage des anciens comédiens, qui, dès qu'ils chaussaient la cothurne, paraissaient ne se mouvoir que par ressorts; mais que les principaux acteurs tragiques doivent s'éloigner également du ridicule d'une démarche trop contrainte, et de la trop grande simplicité d'une marche ordinaire.

^o/i. M-; r-OMi':DiKN.

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