CHAPITRE XX
Objections.
Malgré l'évidence des principes contenus dans cet ouvrage , peut-être quelques comédiens s'obstineront à ne pas croire leur art aussi difficile que je le représente. Des enfans sont applaudis sur la scène : il n'est pas possible , me dira-t-on, qu'ils aient toutes les perfections que vous exigez.
Ce n'est presque pas la peine de réfuter ce raisonnement; je ne nierai point qu'il y ait des talens prématurés : un heureux naturel , une éducation soignée, un grand exercice peuvent suppléer à l'âge chez certains sujets; il n'est pas extraordinaire que leur enfance soit supérieure à la vieillesse de plusieurs personnes de théâtre s'ils ont plus travaillé en un court intervalle de temps que celles-ci n'ont travaillé en toute leur vie ; mais ces exemples sont rares. Avec beaucoup plus de mérite, et quelques années de plus, la plupart des enfans que nous admirons nous paraîtraient fort imparfaits.
LE COMKDfKN. 3i!^
On lait une seconde objection , et l'on cite lies actrices qui, a\ant passe leurs jours dans la dissipation et la niollesscf, ont acquis cependant un nom au théâtre.
Pour arejumenter sur de pareds laits il faudrait qu il fut !)ieîi certain que ces sujets si vantes étaient véritablement dignes de tous Jes applaudissemens qu'ils ont reçus ; j'ai déjà prouvé (i) que si quelques unes des personnes de théâtre, dont on nous fait tant d'éloges, n'ont point eu d'esprit, elles n'ont pas excellé dans leur art autant qu'on le prétendait. Je ne craindrai point d'avancer ici que, même avec un esprit supérieur, si par un travail opiniâtre elles n'ont pas cultivé leurs talens, elles ont été fort éloignées de la perfection qu'on leur a supposée. Qu'une comédienne ait charmé tant qu'on voudra le plus grand nombre de ses contemporains; dans le siècle dernier, la multitude se trompait comme elle se trompe dans le nôtre ; que cette comédienne ait été louée, même par des poètes célèbres; peut-être ne se connaissaient-ils pas mieux en déclamation que quelques uns de nos beaux esprits modernes , et peut-être
(i) Première Partie ^ cliap. i.
d'ailleurs le cœur avail-il plus de part que l'esprit à leurs décisions.
Il se présente une troisième objcîction plus forte en apparence que les deux prqmicres. Sans étude, on donne dans la conversation à chaque idée, à chaque sentiment le ton qui lui convient; pourquoi des comédiens ne pourraient-ils pas en faire autant pour les idées et les senûmens qu'ils sont obligés d'exprimer au théâtre?
Ma réponse sera courte ; tel homme qui , en parlant, a les inflexions les plus fines et les plus variées, lit quelquefois fort mal ses propres écrits, et le meilleur lecteur conviendra qu'il a eu besoin de s'exercer longtemps pour parvenir à lire comme il faut les ouvrages de certains genres , particulièrement les contes et les comédies en vers. S'il se trouve tant de difficultés dans la simple lecture, combien en trouvera-t-on dans la déclamation , qui est à la lecture ce qu'est un tableau à une esquisse simplement crayonnée!
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