‹ Mémoires de n'importe quiChapitre 10 sur 15 · FAIBLESSE D AME DE N IMPORTE QUI DANS LES FERS · texte numérisé non relu

FAIBLESSE D AME DE N IMPORTE QUI DANS LES FERS

Ce collège n'était pas un monument historique, mais une banale construction, sise à l'angle d'une place triangulaire, où l'herbe verdoie, où les sonnettes des maisons prolongent, dans le corridor qui n'en finit pas, un tintement fêlé auquel répond l'aboiement formidable d'un chien de garde.

La muraille extérieure de ce collège, donnant sur la place, n'admettait le jour que par les fenêtres de l'appartement du proviseur. Au-dessus de la porte à plein cintre, une inscription relatait les dates des réédifications

du collège. Quand on avait dépassé cette porte, ou trouvait à droite la chapelle, que desservait de mon temps un fougueux ascète, fort honnête homme au fond; à gauche, l'économat; devant soi, une cour carrée et pavée servant de préau aux demi-pensionnaires, qui, libres le matin et le soir, n'étaient, le reste du jour, séparés de la liberté que par une porte presque toujours entre-bâillée. Sur les quatre côtés de ce carré, s'ouvraient les classes, depuis la neuvième jusqu'à la philosophie. Les cours de physique et de chimie se faisaient au premier étage, dans de sordides laboratoires. De ce préau, un étroit passage conduisait à trois carrés, séparés par de petits murs, et où les pensionnaires étaient censés se récréer. Pauvres enfants, dont la communication avec le monde extérieur ne s'obtenait de loin en loin que par une invasion furtive et prohibée dans le domaine des demi-pensionnaires I Diplomatie rudimentaire ! spéculations primitives, aboutissant à un échange de toupies, à l'achat d'un cahier relié !

J'étais triste. Prisonnier depuis deux ans dans ces sombres murs, l'approche des vacances ne me rendait pas même un éclair de ma joie volée. Parfois, cinq minutes de lecture dans un livre passé en fraude me ramenaient un peu de confiance en l'avenir et me restituaient, confondues en un seul visage, qui me délivrait de ce monde, la figure d'Esther Régniez et celle de la dame ancienne.

Un soir, comme j'avais quinze ans, je fus pris, à l'étude, d'un frisson qui me remua tout le corps ; mon cœur battit avec violence : on me porta à l'infirmerie. Au milieu de la nuit — je ne dormais pas, et il m'eût été impossible de me mouvoir et même de parler, — je distinguai les pâles rayons d'une lampe se dirigeant vers

mon lit, dont une main de femme vint doucement entr'ouvrir les rideaux.

C'était le médecin qui me visitait pour la troisième fois, afin de déclarer — je l'ai su plus tard — s'il y avait lieu d'avertir ma famille.

Il était accompagné de la religieuse qui dirigeait l'infirmerie; et, tandis que le vieux docteur appuyait son oreille sur ma poitrine, la sœur écarta son voile pour me recommander de n'avoir pas peur. La lumière éclaira en plein son front et ses yeux... C'étaient la même voix et le môme regard ! l'inconnue du premier jour de ma vie, l'Esther Régniez de chez madame Vernois... Sempcr eadem ! ! !

Enfin j'allais pénétrer le mystère qui avait accompagné ma naissance et présidé au cours de ma vie. Cette nuit, la présence du docteur, et surtout ma faiblesse, m'empêchèrent de rien dire; mais quand, le lendemain, la sœur vint m' apporter une cuillerée de digitale, en me disant de cet accent qui remuait tout mon être : « N'ayez pas peur ! » je levai la tète vers elle pour mieux la contempler, et je murmurai en m'assoupissant : « Je me souviens. »

Le même soir, ma mère vint me chercher, et il fallut quinze mois d'immobilité pour enrayer l'hypertrophie.

Trois fois par semaine un répétiteur du collège venait me faire suivre en partie les cours à domicile. Quand je pus retourner parmi mes camarades, la sœur avait été envoyée au loin par ses supérieures.

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