‹ Mémoires de n'importe quiChapitre 9 sur 15 · N IMPORTE QUI VOUDRAIT CONNAITRE SES PERES · texte numérisé non relu

N IMPORTE QUI VOUDRAIT CONNAITRE SES PERES

On a, de nos jours, appliqué le mot de découverte à la théorie suivante, à savoir que nous portons à travers la vie l'empreinte inévitable de la race dont nous sommes issus; que nous subissons tous, à des degrés différents, l'action également inévitable du milieu où nous vivons, et l'inspiration et l'entraînement des circonstances, du moment.

Le principal avocat de cette théorie a pour lui l'érudition, la franchise, le style. Mais cette fameuse théorie a pour elle les années; elle est presque un lieu commun, et, pour en parler le plus poliment possible, un axiome de géométrie. Je veux bien la déclarer inattaquable, pourvu qu'elle s'arrête et s'incline au nom de la vocation.

Quels ont été mes aïeux? J'ignore leur histoire. Je ne suis pas même sûr de leur nom. Au delà de cent ans, leur trace est perdue pour moi.

Oh ! le vrai livre, le seul utile, le seul charmant, ce serait le journal des faits et dires de notre famille, authentiquement ratifié par chaque génération!

Sur ceux dont je descends je n'ai que des conjectures: ils étaient, selon moi, descendants eux-mêmes de quelque hymen d'une fille du Nord avec un Espagnol, à l'époque où la domination d'un Philippe II embrassait des villes où le duc d'Albe est aujourd'hui plus ou moins avantageusement remplacé par M. le Préfet.

Aussi loin que mon regard rétrospectif peut aller sans rencontrer la nuit la plus épaisse, je vois mes aïeux, h ambles possesseurs d'un petit bien, l'accroître annuellement à force de patience, d'industrie, comme on disait alors, pleins d'audace dans les entreprises, et de timidité devant l'ombre d'une dépense étrangère aux besoins de la vie quotidienne, ou d'une révolte de la pensée contre les principes admis par la masse des gens. Auprès d'aucun d'eux je ne vois se dresser rien de pareil à cette femme au sourire céleste, aux mélodieuses paroles, qui a fêté mon berceau. Ceux-là possédaient le présent, et quelquefois en jouissaient, froidement, sans se presser.

Moi, qui fus produit par eux, j'ai pour eux des tendresses qui leur déplairaient bientôt, à force de les surprendre. J'ai à l'intérieur des vols d'aigle sans cesse retenus, et dont l'orgueil esclave fait frémir mon sein.

Deux rêves m'exaltent: tantôt c'est d'ajouter une vérité au mince bagage des conquêtes de la pensée humaine, tantôt c'est de voir celte femme qui m'a dit : «Sois fidèle! » une heure après ma naissance.

D'ailleurs, mes premières années s'écoulèrent clans

l'ignorance et dans la paix, excepté aux jours où me revenait l'image de ma séduisante visiteuse. Ces jourslà, je m'envolais dans les nuages, sur l'aile de mélancoliques extases, de poignantes délices... et qu'une voix humaine vînt m'arracher à ce monde inouï, je souffrais, j'étais brisé comme si je fusse tombé du haut d'une église sur le pavé.

LA PETITE REGNIEZ.

A l'âge de cinq ans, je fus envoyé à l'école de la vieille maman Vernois, veuve d'un officier de l'Empire. La croix d'honneur de ce brave était encadrée dans un tableau suspendu à l'endroit le plus apparent de la classe, où s'asseyaient tour à tour des garçons et des filles de cinq à dix ans. Parmi ces dernières, il y en avait une qu'on nommait Esther Régniez. Son nom me charmait déjà; sa figure me causa un trouble profond. Elle avait neuf ans, la tête noyée dans une mer de cheveux châtains, les yeux les plus fiers et les plus doux du monde.

En la voyant venir d'elle-même à moi, j'en eus d'abord cet orgueil d'enfant, qui menace de faire éclater tête et poitrine, et puis j'eus une sorte de terreur.

C'était bien elle... Je la reconnaissais, et j'attendais qu'elle parlât de notre première rencontre.

Ne croyez pas qu'Esther soit un rêve, une fiction de ma plume, une allégorie, un symbole : c'était la fille d'un de nos voisins, maître de chant fort connu.

Grâce à ses leçons, Esther, l'ange au regard sombre, avait déjà d'une artiste. Sa voix d'enfant jetait des effusions pénétrantes quim'avaientbouleversé dans une autre voix. J'ai peur des longs récits. En deux mots, je ne me trouvais pas le même en sa présence ou loin d'elle, et je gagnai à la contempler ou à l'attendre une maladie de cœur qui me tua presque à quinze ans. Et quels succès d'orgueil! Ce n'était un secret pour personne, qu'Esther Régniez m'avait fait les avances. Je lisais bien pour mon âge, et l'on m'avait fait cadeau chez nous de livres amusants. Esther apportait dans tout ce qui n'était pas la musique la nonchalance nerveuse des musiciens ; mais son imagination se prenait vite aux aventures imprimées, et elle m'avait désigné pour son lecteur ordinaire. Alors nous nous asseyions côte à côte dans nos petits fauteuils de paille, et je lisais rapidement, la joue en feu, mais troublé.

Les jeudi et dimanche, c'était congé. Chacun restait chez soi. Je ne voyais pas Esther, et j'en avais le cœur gros ; si mes parents l'eussent invitée une seule fois à dîner avec nous, j'en eusse perdu la tête. Sans doute ils ne m'auraient pas refusé cette légère faveur, mais il eut fallu la demander et livrer peut-être au rire les rêves de mon cœur.

Dans cette période d'inconscience (au dire des savants), j'avais une puissance de sensibilité, une fraîcheur de conception, un essor de poésie auxquels les années suivantes n'ont rien ajouté... au contraire.

Alors, déjà effrayé des mystères de la mort, et derrière toute chose lisant cette menace: Après? alors, dis-je, il n'était pas rare qu'au sein de la joyeuse famille réunie pour célébrer les fêtes de l'année, je dusse me retirer pour aller fondre en larmes à la pensée que tout cela n'était pas éternel.

En l'an 65, ou 70, ou 75 de l'hégire, le calife Abd- Almalec, fils du calife Merwan, venait d'entrer triomphalement dans une ville révoltée contre son califat. Il eut la générosité d'inaugurer sa victoire par un splendide banquet offert aux habitants de la ville. Alors, parmi les lumières éblouissantes, à l'heure de la plus grande joie, le calife gémit :

— Ah ! que nous pourrions nous faire une vie douce, si une ombre durait !

Entre les parents qui nous semblaient, à mes cousins et à moi, des ancêtres, et dont le plus vieux n'avait pas quarante ans, c'étaient de gaies escarmouches auxquelles les enfants n'entendaient rien, mais dont le rire communicatif les gagnait tous.

En tète des grands jours de l'année marchaient la Noël et le 1er Janvier, dates importantes et graves, mais douces à nos cœurs, comme sont douces les oasis aux pèlerins, toujours à ce qu'on dit.

C'étaient des heures de repos, d'embrassades, d'oubli de l'avenir. L'avenir ! ce triste mot est un de ceux qui ont tué la joie en France. Pour les belles destinées qui nous attendent et les précédents que nous lègue l'expérience, c'est bien la peine de dire : l'avenir 1

C'est ce qui donne à toutes nos figures d'aujourd'hui cet air de soucieuse déception et de mépris pour la naïveté.

A tout prendre, je préfère à cet avenir dont nous parlons la postérité dont parlaient nos aïeux, gens d'esprit, peu jaloux de gloire hâtive, et qui, sachant accorder au présent sa juste part, arrivaient à l'entrée du tombeau avec une œuvre faite, cette chose qui manque à l'impatience de nos fiévreux travailleurs d'aujourd'hui. Ceux-ci, au lieu d'avoir juste assez d'esprit sur les questions, n'ont que trop d'esprit à côté des questions.

Ce fut ce mot d'avenir qui m'enleva Esther. Elle partit avec son père pour Paris.

— Je ne t'oublierai jamais, dit-elle ; et toi, souvienstoi!

— Tu m'as déjà dit cela, mon cœur, et je suis resté cinq ans sans te voir.

J'étais cruellement désolé en parlant ainsi. Esther me regarda avec une surprise infinie et eut comme un geste de peur. Combien de temps la destinée nous sépara-t-elle ensuite? Sous quel ciel ma jolie compagne devait-elle entrer dans l'épanouissement de la seizième année et éblouir les yeux par la blancheur de son front? Quand je la reverrais, sans doute elle serait toujours belle... mais le sourire et la fraîcheur iraient s'éclipsant; on l'aurait aimée. Je répondrai plus tard à ces diverses questions.

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