EFFET DE BOUE
J'avais vingt-trois ans. J'habitais Paris, l'éblouissant sépulcre des fidélités promises aux visions. . . et même aux personnes réelles; mais de nombreux parjures ne m'empêchaient pas de me souvenir. Cette mémoire obstinée était même la cause que tous les plaisirs m'ennuyaient et que j'étais sans cesse en quête d'autre chose.
Un soir de janvier, je quittai mon logement pour me rendre sur le boulevard. Le ciel était noir, le pavé était boueux et glissant. Les becs de gaz projetaient des lueurs fantastiques et promenaient d'étranges reflets sur les trottoirs humides, sur les ruisseaux gonflés.
Je n'étais pas seul dans la rue; mais j'ignore pourquoi ce soir plutôt qu'un autre soir, ceux qui allaient et venaient près de moi me faisaient l'effet d'être des ombres.
Moi-même, il me sembla aussi que j'étais une ombre poursuivant un pèlerinage imaginaire.
Puis une femme de vingt ans, au corps souple, s'en vint marcher près de moi qui rêvais, et presque régler son pas sur le mien.
Quoique rêvant, je fus surpris, puis embarrassé. Par politesse, je saisis le premier prétexte pour lui laisser prendre les devants et je marchai après elle.
Quoique rêvant toujours, j'admirais ce pas libre et gracieux, cette taille jeune et franche, cette verve et cette finesse. Ma propre jeunesse s'insurgeait, et l'inconnue persistait, comme avec préméditation, à main-
tenir la faible distance qui exige un compliment ou l'offre d'un parapluie.
Elle avait un parapluie. Mais le compliment ? Dans la rue, ce procédé me répugne, bien qu'il ait, ainsi que la guerre, d'heureux hasards.
Et puis, si, malgré les apparences favorables, elle m'avait ri au nez en m'appelant insolent !
En attendant, je m'appelais imbécile. Mon émotion croissante devait pourtant finir par me délier la langue envers cette beauté, sauvage peut-être quand on lui parlait, mais, quand on se taisait, si confiante !
Comme j'allais révéler un tardif courage, la dame sonna à la porte d'une grande et belle maison. Cette porte s'ouvrit comme je passais; la dame la referma elle-même. Mais, entre temps, nos regards se croisèrent. Elle eut un sourire étonné; moi, j'eus un sourire bête. C'est un élément de succès, mais à la condition qu'on y joigne un peu d'audace.
— Esther... Madame!....
Avant que la porte fût entièrement refermée, j'eus le cœur percé d'un dernier sourire, triste comme le regret éternel :
— Il est trop tard... tu ne t'es pas souvenu ! En vingt-trois ans, que de choses !
Mais comment se fait-il que moi, j'aie tant changé, et qu'elle soit toujours la même?